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Dope Saint Jude : de drag king à reine du rap queer

Texte : Naomi Clément.
Photo : Dope Saint Jude.

Remarquée pour son récent EP Resilient, cette native de Cape Town propose une musique éclectique, à travers laquelle elle bouscule les codes de la scène hip-hop sud-africaine et revendique l’égalité des classes, des races et des sexes.

Dope Saint Jude a visiblement le vent en poupe. Après avoir été programmée au Vooruit Cafe de Gent (Belgique), au MIL de Lisbonne et plus récemment au festival Les Femmes s’en Mêlent de Paris, cette rappeuse et productrice originaire d’Afrique du Sud s’apprête à enchaîner les scènes : celle du Printemps de Bourges le week-end prochain, du Cassiopeia de Berlin fin mai ou encore du festival Queens of Hip Hop en Suisse début juillet. Un accueil des plus chaleureux de part et d’autre de l’Europe, donc, qui contraste avec celui que lui a réservé son propre pays. « J’ai le sentiment que l’industrie musicale sud-africaine n’est pas très enthousiaste vis-à-vis de ma musique », nous avoue-t-elle, assise en terrasse d’un café à quelque pas de de la Gare du Nord, où elle prendra d’ici une heure un train pour rejoindre la capitale anglaise.

C’est que, si la scène rap sud-africaine est en plein essor, portée par une nouvelle génération d’artistes comme Frank Casino, Emtee, AKA ou encore Nasty C, elle reste néanmoins très influencée par les codes du hip-hop américain. « 90% de ce qui passe sur les ondes sud-africaines provient des États-Unis – ou ressemble fortement au rap US », décrit l’artiste. « Ma musique ne rentre pas dans ce schéma-là. »

Dope Saint Jude, de son vrai nom Catherine St Jude Pretorius, a pourtant été bercée par le hip-hop américain. « J’en connais d’ailleurs tellement sur cette culture que j’ai parfois l’impression d’être moi-même africaine-américaine ! », s’exclame-t-elle dans un rire (presque ironique) qui dévoile au passage ses dents du bonheur. Parmi ses plus grandes influences, on peut compter Lauryn Hill, Tupac, Jennifer Lopez, Aaliyah et Janet Jackson : des artistes qu’elle écoute en boucle en grandissant dans l’Afrique du Sud post-apartheid des années 1990.

« L’apartheid venait alors d’être aboli, mais la société dans laquelle j’ai évolué est malgré tout restée très divisée entre les Blancs et les Noirs », nous explique-t-elle, désireuse d’apporter un éclairage sur l’histoire mouvementée de sa patrie. « Et au milieu de ces deux communautés, tu as la communauté des “coloured people”, qui sont des gens métissés, comme moi », poursuit-elle. « C’est une communauté qu’on pourrait aisément comparer à la communauté hispanique aux États-Unis, car il y a beaucoup de similitudes entre les deux : les voitures en mode lowriders, les tatouages, la façon de s’habiller… et la musique, qui était donc surtout du hip-hop américain. »

Des soirées Drag King au rap

Malgré un goût prononcé, très tôt, pour le rap, pour les mots, pour les rythmes (elle apprend la guitare de façon autodidacte à l’âge de 12 ans et écrit de la poésie depuis toujours), celle qui se définit comme une militante féministe ouvertement queer et gay ne considère réellement la musique qu’une fois adulte. Plus précisément, à l’âge de 20 ans, après des études en sciences politiques.

À cette époque, Dope Saint Jude côtoie depuis quelques années les soirées drag queens de Cape Town (« la ville gay de l’Afrique », commente-t-elle fièrement.) « J’ai grandi en regardant des performances de drag queens », se souvient-elle. « Et puis un beau jour, je me suis dit : “Mais pourquoi n’y a-t-il pas de drag kings ?” Quelque temps plus tard, je créai mon personnage de drag king, fondai le premier collectif de drag kings, et me lançai sur scène. »

Pour parfaire son personnage, Dope Saint Jude décide de se mettre au rap, voyant dans la réappropriation de ce genre musical (souvent machiste et encore largement dominé par les hommes) par un drag king un moyen de déconstruire les clichés. Elle raconte : « J’étais fascinée par la masculinité de rappeurs comme Lil Wayne ou 50 Cent, parce que leur façon de se comporter et de s’habiller (toujours torse nu, à constamment se congratuler entre eux, à se dire des choses du genre : Oh I would die for my n*gga)… finalement, je trouvais ça assez homo-érotique, et même un peu gay [rires] ! Donc j’ai eu envie d’explorer ça à travers cette idée de drag king, en rappant mes propres chansons. C’est comme ça que j’ai commencé à me mettre à écrire et à rapper. Et j’ai été piquée au vif. »

Tellement piquée qu’elle décide quelque temps plus tard de quitter son poste au sein d’une ONG pour apprendre à produire des beats et parfaite ses textes. « Je me suis rapidement rendu compte que c’était la direction que je voulais prendre » , relate-t-elle. « Même si, je dois l’avouer : j’ai toujours un peu l’impression d’être entrée dans ce monde de façon clandestine – et à travers la communauté queer qui plus est, ce qui n’est pas très commun… »

« Ma musique est un moyen de protester »

Forte de ces premières expériences, Dope Saint Jude dévoile en 2016 Reimagined : un premier EP auto-produit, dont les six titres, mis bout à bout, commencent à dessiner les contours de son univers musical, entre hip-hop, punk et électronique, et surtout à affirmer son propos progressiste.

Car à travers sa musique, la rappeuse encourage la tolérance et dénonce, souvent avec humour, toutes les épreuves qu’elle a dû surmonter en tant que femme noire, queer et gay évoluant au sein d’une société encore fortement marquée par la politique de l’apartheid. « I’m fucking around with big boys / I don’t have a dick, so I bring big toys », rappe-t-elle ainsi sur « Brilliant, Arresting Extravagant », la cinquième piste de Reimagined.

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« Puisque je me considère comme une personne politisée et socialement engagée, forcément, les choses dont je parle dans mes chansons concernent majoritairement la politique, le racisme, le féminisme… », analyse la jeune femme. « Ma musique, finalement, est un moyen de protester. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a, en plus du hip-hop et de l’électronique, des éléments rock et punk, qui portent je crois des sonorités plus disruptives. »

Cette envie de protester, on la retrouve de plus belle sur Resilient, le deuxième EP de Dope Saint Jude paru le 2 novembre 2018. Un projet avec lequel elle tourne un peu plus en dérision les règles normatives de nos sociétés, et célèbre l’individualité de l’être. « Ce projet, je l’ai écrit en hommage à ma mère, que j’ai perdue il y a trois ans », confie-t-elle. « Elle me disait toujours, quand j’étais petite, que j’étais “résiliente”. L’idée de cet EP, c’est d’encourager les gens à rester forts face à l’adversité. »

Un premier album pour bientôt

D’où le puissant clip de « Grrrl Like » (un titre clin d’œil au mouvement Riot Grrrl), dans lequel elle invoque l’esprit d’un Black Power féministe en réunissant une horde de femmes noires vêtues de cuir et de bérets, et dans lequel elle réaffirme son appartenance à la communauté LGBT en se mettant au volant d’une grosse moto, une fille accrochée à son dos. Il en va de même dans le clip de « Liddy », autre extrait de Resilient, qu’elle vient tout juste de partager sur YouTube. Réalisée par Chris Kets, cette vidéo suit une bande de jeunes femmes queer qui finissent, à l’issue d’une soirée festive, par tabasser un homme qui les a approchées d’un peu trop près.

« Ça ne m’est jamais arrivé d’aller en soirée sans être emmerdée par un mec, commente-t-elle. Et souvent, je ne vais pas vous mentir : je rêve en secret que je lui casse la gueule [rires]. Je ne le ferai jamais, mais du coup, c’est ce désir enfoui que j’ai exploré à travers ce clip. C’était un clip cathartique, finalement, mais c’était une déclaration, aussi. Le fait de montrer ces filles en train de s’amuser, de boire ou de fumer comme bon leur semble, c’est affirmer qu’elles peuvent être libres autant qu’elles le souhaitent. »

Toujours avec ce large sourire qui lui colle au visage depuis le début de notre discussion, Dope Saint Jude s’interrompt, confuse. Il est 16h30, le temps pour elle de partir et d’attraper son train pour Londres. « Mais je reviendrai très vite ! » , promet-elle. « Je vais prochainement aller en studio avec deux producteurs français, Pouvoir Magique et Aloïs Zandry [connu pour ses collaborations avec Aya Nakamura, Josman ou OBOY, ndlr]. Pour tout vous dire, je commence à plancher sur mon premier album… que j’espère sortir début 2020. » Vivement.

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