La scène musicale marocaine va-t-elle conquérir le rap game ?

Article publié le 24 octobre 2018

Photo : le rappeur marocain Madd / © Ilyes Griyeb.
Texte : Maxime Delcourt.

À l’image de ce qu’il se passe en Suisse et en Belgique, le rap marocain s’émancipe pour de bon des postures et des schémas établis pour affirmer un style unique et imposer des artistes prêts à se faire entendre.

Depuis le début des années 2010, nombre d’artistes sont venus rappeler que le rap n’est pas l’apanage d’une sainte trinité regroupant la France, les États-Unis et l’Angleterre : de Belgique, de Suisse, d’Italie ou même du Québec, on ne compte plus les talents qui émergent aux quatre coins du monde avec l’ambition de porter en eux l’impatience d’une jeunesse, de fuir toute forme de stéréotypes et de prouver que ces nouvelles générations, majoritairement élevées aux algorithmes de YouTube et de SoundCloud, ont tout pour élargir le spectre de la scène hip-hop.

À l’avenir, il faudra également compter sur le Maroc, d’où surgissent chaque semaine de nouveaux rappeurs toujours plus jeunes, libres et ambitieux. Ils s’appellent Shayfeen, Toto, Madd, 7Liwa, LBenj ou Mr.Draganov, viennent de Casablanca, d’Oudja, de Fès ou d’ailleurs, et participent tous à l’essor du rap marocain depuis quelques années. Co-fondateur de NAAR (un collectif qui promeut les artistes marocains émergents) avec Ilyes Griyeb, Mohamed Sqalli distingue trois facteurs expliquant cette soudaine effervescence : « La première raison est générationnelle : aujourd’hui, une grosse partie de la population a accès à de plus en plus de contenus dans le monde entier et s’est reconnue dans les valeurs de la trap, un genre spontané et sincère. La deuxième raison est liée au fait qu’une grande partie de la population marocaine a aujourd’hui accès à Internet, ce qui permet à la jeunesse d’être plus au fait de ce qui se crée, contrairement à d’autres pays de la région, par exemple (entre 2016 et 2017, l’accès à Internet sur les mobiles a progressé de plus de 30% au Maroc, atteignant 20 millions d’abonnés, ndlr). La troisième, enfin, est sociologique : la majorité de la population marocaine est âgée de moins de 35 ans, est souvent touchée par le chômage, et est tentée de challenger l’ordre établi. »

La scène s’organise

Questionner la société marocaine : voilà l’objectif, conscient ou non, de cette nouvelle génération, qui parle ouvertement de drogues, d’alcool ou encore de sexe dans ses textes, un peu comme l’a toujours fait la chanson populaire maghrébine, à l’image de Cheb Hasni qui a régulièrement parlé de sexualité dans son titre « El Baraka ». Loin d’être tapis dans l’ombre, tous ces artistes l’emportent au contraire volontiers à l’applaudimètre. Et jouissent d’une réussite certaine : 7Liwa cumule presque 120 millions de vues sur YouTube, Shobee (membre de Shayfeen et grand frère de Madd) donne des concerts à Oslo et s’offre des écoutes exclusives sur The Fader, SouleymanBeats enchaîne les productions pour les MC’s hexagonaux (Booba, Damso, Benash, PNL ou encore SCH), etc. Mais, au-delà des chiffres du streaming ou de l’intérêt des médias internationaux, il y a toutefois la réalité du terrain : au Maroc, rares sont encore les artistes à pouvoir produire correctement leurs clips, et ceux qui y parviennent restent malgré tout dans une économie précaire.

Mohamed Sqalli rappelle que l’environnement professionnel était encore plus bancal il y a à peine quelques mois, et précise que « les choses commencent à se structurer petit à petit. Certains montent leur propre label et affichent une ambition internationale. Aujourd’hui, il y a de l’intérêt pour le rap marocain, y compris en dehors de ses frontières, mais son potentiel économique reste à démontrer. Cela sera la prochaine mission de ses acteurs sur les mois à venir. »

Photo : les rappeurs Madd, Shayfeen et Toto / / © JuPi.

S’il est aujourd’hui encore compliqué de faire sortir les artistes marocains de leur territoire, notamment pour des raisons administratives, Mohamed Sqalli a d’autres idées. Comme la mise en place d’un album regroupant différents artistes français et marocains, à paraître en février 2019. Le directeur artistique a emmené Eazy Dew, Laylow, Ikaz Boi et quelques rappeurs néerlandais en octobre 2017 au Maroc pour effectuer une résidence, au sein de laquelle quelques morceaux sont déjà ressortis : « Caviar d’Issam », fraîchement paru, mais surtout « Money Call », un banger brut et sans fioritures, porté par un casting XXL (Shobee, Madd et Laylow) et produit par Eazy Dew.

« Il y a une tendance de fond que l’on tente d’accélérer en mettant en place tout un tas d’évènements et en assurant un vrai travail de RP à l’international, que ce soit avec des médias français ou anglo-saxons. On a besoin de leur audience pour diffuser tous ces artistes. Aujourd’hui, le public occidental consomme du rap marocain sans le savoir à travers des toplines et des instrus produites par des compositeurs de là-bas. C’est grâce à l’audience des médias internationaux que les artistes marocains pourront passer au premier rang. »

L’écho d’une jeunesse

À lire les articles publiés ça et là dans la presse, la même expression revient sans cesse : on connaîtrait actuellement l’âge d’or du rap marocain. Une affirmation efficace et percutante, que Bachir et Narjès n’ont pas hésité à réutiliser pour introduire leur mix dédié à la scène marocaine sur le site de l’Abcdr du son : « Jusqu’à il y a encore quelques années, le rap français était le principal créneau pour la scène marocaine, il n’y avait que des sous-La Fouine, restitue le premier nommé, également à l’origine du duo Toukadime, censé promouvoir le patrimoine musical maghrébin. L’influence de l’Hexagone se fait encore ressentir, mais on ne peut s’empêcher de penser que l’on assiste aujourd’hui à quelque chose de plus puissant, avec des artistes qui s’affranchissent et n’hésitent pas à utiliser l’espagnol, l’anglais, le français et l’arabe dans la même phrase. »

Photo : le rappeur marocain Issam / © Ilyes Griyeb.

De 7Liwa à T.Flow, en passant par Madd et Toto, tous les artistes réunis sur ce mix n’ont d’autres volontés que de balancer des bangers, des hits fédérateurs, égotripés et qui, sans être ouvertement politiques, n’en racontent pas moins la vie de la jeunesse marocaine. « Il y a quelques morceaux anti-étatiques, précise Bachir, mais ils sont assez rares. Ce qui n’empêche pas ces artistes d’avoir un propos politique en racontant la vie au Maroc. Moi-même, je vais souvent là-bas et je suis frappé à chaque fois de constater à quel point tous ces artistes composent la bande-son idéale du Maroc en 2018. » Vrai : il suffit de tendre l’oreille à des titres comme « Nik DT » de 7Liwa ou « 3310 » de Madd pour comprendre que les rappeurs parlent aussi bien de leurs rapports conflictuels avec la police locale que de l’amour à l’heure des réseaux sociaux.

Impossible pourtant de ne pas penser que cette génération trouve déjà un écho certain à l’international : NAAR vient de rejoindre les rangs de Def Jam France, Hades, aujourd’hui signé chez Sony/ATV (la boîte d’édition de Sony), a produit les trois derniers albums de Rim’k, tandis que Shayfeen et Madd ont été invités sur le dernier projet en date de Lacrim, R.I.P.R.O., volume 3. À croire que tous ces rappeurs sont prêts à aller titiller l’industrie occidentale, même si la plupart des vues accumulées sur YouTube provient encore essentiellement du monde arabe.

« On est encore sur une large majorité de vues réalisées sur le territoire », croit savoir Mohamed Sqalli. Ce qui ne douche en aucun cas l’enthousiasme de Bachir : « La scène est en constante évolution et il y a une grosse culture du streaming au Maroc. Je ne me fais donc pas de souci pour tous ces artistes. D’autant que Madd rappe presque avec un accent anglophone et que la langue arabe permet une très grande musicalité dans le flow », affirme-t-il. Et de conclure, avec le ton d’un passionné qui sait que tout est en train de changer : « Leurs toplines sont dingues, elles s’affranchissent de tout et ça amène une vraie fraîcheur. »

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