Rokhaya Diallo : « Le racisme et le sexisme ne sont pas innés, ils s’apprennent »

Article publié le 27 octobre 2020

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Texte par Anthony Vincent extrait de Magazine Antidote : Statements issue hiver 2020-2021.

Autrice, journaliste, réalisatrice, Rokhaya Diallo s’active sur tous les fronts pour dénoncer le racisme, le sexisme, ou encore le validisme. De sa révélation médiatique, en 2009, à aujourd’hui, l’activiste continue de tendre à la France le miroir dans lequel elle refuse de se reconnaître.

All the Women are White, All the Blacks are Men. But Some Of Us Are Brave. C’est le titre de l’anthologie afro-féministe coéditée par Patricia Bell Scott, Barbara Smith et Akasha Gloria Hull, en 1982 (éd. Feminist Press at The City University of New York), mais cela pourrait aussi bien être celui d’une biographie de Rokhaya Diallo. L’autrice porte presque à elle seule la plupart des débats sur le racisme dans le paysage médiatique français depuis plus de 10 ans. Grâce à l’association anti-raciste Les Indivisibles – qu’elle a cofondée en 2007 – et ses Y’a bon Awards qui récompensaient les pires pépites racistes, cette diplômée en droit international, marketing et distribution audiovisuelle, est repérée par Canal+ en 2009. Sa carrière médiatique se poursuit chez RTL, LCP, BET, C8 puis LCI, en plus de documentaires sur l’identité afro-américaine, afropéenne, ou encore le cyber-harcèlement et de livres sur le racisme, le sexisme et la laïcité en France. Sans jamais se laisser réduire au stéréotype de la femme noire en colère, Rokhaya Diallo survit à toutes les polémiques et excelle dans l’art du statement pour dénoncer les violences structurelles des deux côtés de l’Atlantique.
ANTIDOTE : Quand vous vous regardez dans le miroir, que voyez-vous ?
ROKHAYA DIALLO : Je vois une femme de 2020. Enjouée, surtout. Très éloignée de l’image publique qu’on projette sur moi. Ce décalage procède d’un déni, selon moi. Longtemps, les discours me décrivant consistaient à dire que j’étais la seule à défendre les causes qui me tenaient à cœur, et que je m’y prenais de façon radicale et marginale. Sauf qu’aujourd’hui, il devient beaucoup plus difficile d’ignorer toutes les voix qui s’expriment en soutien à tout un tas de questions sociales, de #MeToo à #BlackLivesMatter.
Malgré l’ampleur de #MeToo et de #BlackLivesMatter, vous restez pourtant l’une des rares femmes noires régulièrement invitées dans les médias français. Avez-vous l’impression d’être l’exception qui confirme la règle ?
On me fait clairement sentir que j’évolue dans un endroit où je n’aurais pas dû être si les boussoles sociales s’étaient activées normalement. Comme si ma présence était le résultat d’une série d’accidents et de malentendus. Si je suis presque la seule aujourd’hui dans ce milieu professionnel, cela révèle combien ce dernier n’est pas ouvert aux gens qui me ressemblent d’un point de vue sociologique. Mes semblables ont beaucoup de difficulté à percer dans les médias et plein d’autres secteurs professionnels. Je pense à tellement de personnes qui pourraient être tout à fait pertinentes et s’exprimer dans les médias sur ces questions, en tant que journalistes, éditorialistes, expert·e·s. Mais il subsiste une forme de résistance, peut-être inconsciente mais bien puissante, contre leur émergence.
Dans votre ouvrage Ne reste pas à ta place ! (Marabout, 2019), vous racontez justement votre trajectoire à l’encontre des déterminismes sociaux. Même si vous vous qualifiez « d’accident sociologique », pensez-vous avoir trouvé votre place ?
J’ai toujours eu ma place, mais il y a une différence majeure entre trouver sa place et voir sa place reconnue. Je n’attends pas des gens qu’ils me reconnaissent. S’ils le font, tant mieux, mais je ne cherche pas l’assentiment ni la validation du grand public, seulement des personnes que j’aime et qui partagent mon quotidien. Cela peut paraître prétentieux, mais j’ai prouvé mes qualités professionnelles, j’ai travaillé pour en arriver là où j’en suis. Cette place était inenvisageable il y a cinq ans quand j’étais extrêmement décriée, attaquée [suite aux attentats contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, beaucoup lui ont reproché d’avoir cosigné, avec une vingtaine d’autres personnes, une tribune critiquant le journal, en 2011, NDLR]. Aujourd’hui, je suis encore critiquée par rapport à tout ça, mais la somme de travail que j’ai accomplie devient de plus en plus incontestable. D’ailleurs, ma nomination au Washington Post n’a pas suscité le lot habituel de commentaires de mes détracteur·rice·s.
Qu’est-ce que cette nomination à l’étranger dit du paysage médiatique français, où aucun quotidien ne vous a proposé ce genre de poste ?
Elle en dit long sur les discours qui ont leur place ou non dans les médias français mainstream et leur incapacité à entendre autre chose. Ce n’est pas tellement moi le problème : je sais écrire, j’ai 10 livres à mon actif et je pige régulièrement pour le Slate français et la revue indépendante de gauche Regards. C’est ce que je défends qui dérange et n’a manifestement pas sa place dans les quotidiens français : l’anti-racisme et l’anti-sexisme, notamment. Je n’en fais donc pas une affaire personnelle. Mais cette place n’est occupée par personne d’autre et ces sujets ne sont donc pas traités de façon récurrente en France, car c’est sûrement un problème qu’elle refuse de voir dans le miroir.
J’ai encore du mal à réaliser que cela fait près d’une décennie que je me suis engagée dans cette voie-là. Il y a 10 ans, je pensais faire cela le temps d’une saison, puis passer à autre chose. D’ailleurs, j’ai souvent l’impression d’être dépassée par l’idée que le grand public se fait de moi. Quand je vois les débats à mon sujet, les réactions disproportionnées du gouvernement qui me traite comme si j’étais un groupe politique à moi toute seule, cela me paraît irréel. Dans la rue, quand des inconnus me félicitent en me disant « vous nous représentez bien », cela me fait plaisir, mais ça me rappelle en même temps combien je n’ai pas le droit à l’erreur, ni pour moi ni pour l’ensemble du groupe auquel on m’associe. C’est notamment pour cela que j’aimerais qu’on soit plus nombreux·ses à porter ce genre de discours dans les médias. Cela me permettrait de montrer la pluralité des vécus, des expertises, et empêcherait de croire qu’on pense et vit tous·tes la même chose. Mes détracteur·rice·s disent souvent : « Rokhaya Diallo croit parler au nom des Noir·e·s. » Mais je n’ai jamais parlé qu’en mon nom. Je n’ai jamais prétendu être cette porte-parole. Bizarrement, on ne me reproche jamais de parler au nom de toutes les femmes, alors que je suis féministe…
On a tendance à croire qu’une place se mérite, or la méritocratie constitue selon vous un mythe. Pourquoi ?
Croire que certain·e·s méritent une place et pas d’autres est une idée profondément libérale, violente, et inhumaine. Ce n’est pas parce que certaines personnes ont des prédispositions pour répondre aux critères scolaires qu’elles méritent davantage de réussir. Souvent, si elles y parviennent, c’est aussi parce qu’elles disposent d’un environnement favorable. Je refuse donc de servir le discours du « quand on veut, on peut ».

Si vous avez construit une expertise irréfutable aujourd’hui, cela n’est pas toujours le cas des personnes avec lesquelles vous êtes pourtant invitées à débattre sur les plateaux de radio et de télévision. Comment expliquez-vous ce double standard ?
CNews peut inviter la comédienne Véronique Genest à parler de violences policières [le 4 juin 2020, NDLR] sous prétexte qu’elle a joué une commissaire dans une fiction alors que la chercheuse Maboula Soumahoro a besoin d’avoir écrit une thèse sur ce genre de questions pour commencer à être invitée. C’est le même ressort que pour la présidence des États-Unis : Barack Obama se devait d’être beau, diplômé de Harvard, excellent orateur, sans casier judiciaire. Alors que Donald Trump, médiocre sur tous les plans, criblé d’accusations, parvient à obtenir la même position. Pour accéder à ces sphères, l’excellence est exigée des personnes minoritaires, ce qui crée forcément de la pression. Or, on ne devrait pas avoir besoin d’être excellent·e pour être respecté·e.
En parallèle du double standard en termes d’exigence, avez-vous l’impression que les personnes noires, dans les médias, sont traitées comme si elles étaient interchangeables ?
Cela se voit beaucoup dans la composition des plateaux radio et télé. À partir du moment où il y a un.e Noir.e, ça leur suffit. Je plaisante souvent avec Maboula Soumahoro sur le fait qu’on n’a jamais fait de plateau ensemble. Cela ne risque pas d’arriver dans les médias mainstream. Parce que les médias et le grand public croient qu’on dit la même chose. Ce qui est faux. C’est une universitaire qui a étudié aux États-Unis, alors que je suis journaliste et que j’ai toujours vécu en France : on ne raconte pas la même chose. Mais puisque nous sommes deux femmes noires, nous sommes perçues comme interchangeables.
Pourquoi est-il si important que les milieux des médias, de la mode ou de la beauté soient représentatifs de la diversité de nos sociétés, et surtout inclusifs ?
Pour une question de justice sociale et également pour des raisons symboliques : présenter toutes les formes de visage inspire les jeunes générations qui peuvent y voir des modèles et se projeter dans d’autres types de carrière. Car les disciplines dans lesquelles on voit des personnes non-blanches s’illustrer sont très rares : il s’agit surtout de la musique, en particulier le rap et le sport, surtout le football. C’est magnifique de voir des personnes briller dans ces domaines-là, mais ce serait génial d’avoir aussi le droit à plus de variété, qu’on puisse se projeter dans toutes sortes de rôles.
Après, vouloir inclure dans les hautes sphères des femmes, des personnes racisées, des personnes LGBTQI+, c’est une bonne chose, mais c’est une correction à la marge. Il ne faut pas perdre de vue que cette question est systémique. Effectivement, colorer l’élite joue positivement sur les représentations, mais ça ne suffit pas, car le problème est beaucoup plus profond. Ces personnes qu’on mettrait à des postes à responsabilités sont généralement déjà plutôt bien insérées socialement. Mais cela ne permettra pas aux gens exclus depuis leur plus jeune âge de lutter contre cette injustice. Puisque c’est un problème structurel, il faut repenser les choses en profondeur et très en amont, réfléchir à la santé, à l’école et tous les autres paramètres qui opèrent très tôt dans la vie de chacun·e.

« Je pense que c’est important qu’on donne aux enfants les outils nécessaires pour qu’ils puissent comprendre que le racisme et le sexisme sont le fruit d’idéologies construites, et non quelque chose de naturel. Le racisme et le sexisme ne sont pas innés, ils s’apprennent. »

Pour aller vers une meilleure représentation et inclusion, seriez-vous favorable à ce que les statistiques ethniques soient facilitées en France ?
Je pense qu’on gagnerait à ce qu’elles se généralisent, mais j’ai bien conscience qu’il s’agit d’un sujet encore très sensible en France. La dernière fois que le gouvernement a collecté ce genre de données, c’était pendant la Seconde Guerre mondiale, à des fins de déportation et d’extermination. Ce traumatisme français est encore frais. Mais je pense qu’on peut réfléchir à un moyen d’exploiter des chiffres sans les lier directement à des identités. Les statistiques ne sont pas interdites en tant que telles. Ce qui est proscrit, c’est d’attribuer à une identité individuelle un groupe ethnique ou racial, ce qu’on appelle des fichiers. On a la matière pour faire des études, des recherches universitaires, etc. Mais un tabou persiste et nous empêche de travailler davantage sur ces questions.
Les industries de la mode et de la beauté jouent beaucoup sur les représentations. Elles sont pourtant régulièrement épinglées pour des cas de blackface ou de blackfishing. Qu’est-ce que cela dit du manque d’inclusion dans les entreprises ?
Cela prouve que dans le staff de ces entreprises, il n’y a pas de personnes concernées, ou alors qu’elles ne sont pas en situation de pouvoir suffisante pour prévenir ce genre d’actions sans y perdre en conséquence leur poste ou leur carrière. Cela coûte encore peu d’être raciste, socialement, économiquement, sinon ces entreprises seraient tombées ou auraient tout fait pour que ce genre d’incidents ne se reproduisent plus. Le poids économique du racisme n’est cependant pas le même pour tout le monde, comme l’a prouvé récemment le marché chinois [en novembre 2018, une campagne Dolce & Gabbana présentant une mannequin chinoise mangeant des spécialités italiennes avec des baguettes a entraîné un appel au boycott massif de la part de la Chine, engendrant l’annulation d’un défilé prévu à Shanghai et des millions de perte, NDLR]. Par le passé, j’ai déjà vu le gouvernement chinois hausser le ton dans ce genre d’affaires, ce que je n’ai pas observé de la part de gouvernements africains, par exemple. Et surtout, les marques n’ont pas les moyens de se priver du marché chinois et asiatique en général. Malheureusement, la négrophobie coûte peu, économiquement et socialement.
Dans quelle mesure l’analyse de la dimension économique du racisme peut aider à le chiffrer autrement que par un point de vue éthique, puisque celui-ci ne suffit toujours pas ?
Cela peut permettre de rationaliser encore plus la question. Les docteures en sciences politiques Marie-Cécile Naves et Virginie Martin ont fait des années de recherche sur le sujet pour écrire l’essai Talents gâchés, en 2015 [éd. de L’Aube, NDLR] : le coût de la discrimination. Elles y estiment à 10 milliards d’euros le manque à gagner de la France à cause du racisme. Même sans réfléchir d’un point de vue éthique pur au nom de l’idéal démocratique du vivre-ensemble, on est obligés de se rendre compte que le racisme coûte cher à la société. Seulement, cela bouscule des croyances si profondément ancrées qu’elles sont difficiles à déloger, même en rationalisant le plus méthodiquement possible.
À travers votre propre expérience, percevez-vous tout de même une évolution des mentalités sur ces questions entre vos débuts et aujourd’hui ?
Je suis arrivée dans les médias à la période post-révoltes de 2005 dans les banlieues françaises. Les patron·ne·s voulaient d’un coup plus de diversité sur les écrans. Cela a faibli peu à peu, jusqu’à devenir un non-sujet, voire un ras-le-bol autour de 2010-2012. Suite aux attentats contre Charlie Hebdo, en 2015, j’étais perçue comme indésirable par les médias français à cause de la tribune cosignée en 2011. Alors j’ai continué à travailler d’arrache-pied – écrire des livres, réaliser des documentaires et enchaîner les conférences à l’étranger. Cette polyvalence m’a permis de m’imposer en dehors des seuls rares chemins qui m’avaient été entrouverts et qu’on me refermait à ce moment-là. Il aura fallu attendre 2017 pour que la France commence à arrêter de juger mon travail à l’aune de cette tribune qui a bientôt 10 ans.

À gauche : Aimé Césaire. À droite : Maryse Condé.
Vous faites référence à votre nomination au Conseil national du numérique ? Pouvez-vous nous raconter comment cette nouvelle polémique a finalement joué en votre faveur ?
En décembre 2017, sur l’invitation de sa présidente, Marie Ekeland, j’ai accepté de rejoindre le CNNum, composé de 29 autres personnes, ce qui devait être une mission bénévole, signée par le Premier ministre [qui nomme les membres du Conseil national du numérique par arrêté, NDLR]. Seulement, l’annonce publique de ce rôle a suscité un tel tollé que l’Élysée a demandé mon éviction en moins de 48 heures. Si bien que Marie Ekeland et 27 autres membres ont démissionné pour m’accompagner. Le New York Times a signé un éditorial en ma faveur qui inclut le soutien de toute sa rédaction, titré « La France échoue à faire face au racisme ». Le quotidien américain publiait là son premier édito clairement anti-Macron : « M. Macron a tenté de donner l’image d’un leader ouvert et tourné vers l’avenir. Cette affaire est une tache sur cette image et montre la nécessité pressante pour la France d’ouvrir un débat sur le racisme. » Le Guardian, la BBC et d’autres grands médias étrangers m’ont également défendue, tant la réaction disproportionnée de l’Élysée à mon encontre était alarmante. Je sais que j’ai des idées qui déplaisent, mais contrairement à certain·e·s qu’on n’empêche pas de s’exprimer, je n’ai jamais été condamnée pour ce que je dis. J’ai l’impression que mon image s’est solidifiée au moment de cette affaire et que mon travail a commencé à être davantage reconnu à sa juste valeur.
Trouvez-vous qu’une forme de white gaze biaise le traitement de l’actualité en France aujourd’hui ?
À l’évidence, l’entre-soi blanc bourgeois qui domine les médias français oriente l’information. C’était particulièrement frappant face aux « gilets jaunes » que les médias n’avaient pas vu venir, d’une part, et qu’ils ont traités avec un mépris de classe d’une rare violence, d’autre part. Cela témoigne de l’immense décalage entre la réalité de la population française et les journalistes, qui racontent la France uniquement de leur point de vue. Cela se ressent aussi sur les questions sexistes et raciales, la polémique autour du retitrage du roman Ils étaient dix [auparavant intitulé Dix petits nègres, NDLR] d’Agatha Christie en est un exemple supplémentaire. Le white gaze participe de cette incapacité de tenir compte du point de vue des personnes minoritaires. Une incapacité peut être inconsciente, certes, mais elle bénéficie forcément au statu quo. Cela les conforte aussi dans leur inculture : les journalistes, mais aussi la plupart des Français·e·s, ne connaissent pas l’histoire du racisme en France. Les gens ne maîtrisent pas l’histoire de leur pays, dont celles de la colonisation, de l’esclavage et de ce qu’il en reste. Ce n’est pas à l’école que j’ai appris cette histoire, mais bien en travaillant dessus. Je suis régulièrement confrontée à des gens qui n’y connaissent rien. Une ignorance qu’ils peuvent se permettre justement parce qu’elle leur bénéficie, encore une fois. C’est comme ça qu’on se retrouve avec des personnes peu compétentes, maintenues malgré tout à leur place privilégiée.
D’après vous, l’idée que se font les Français·e·s de l’immigration en France correspond-elle à la réalité ?
La France a une vision complètement biaisée de son histoire migratoire. Ceci l’empêche en partie d’appréhender sa réalité démographique actuelle. Quand on pense à New York ou à Londres, on imagine des villes riches de diversité. Alors que Paris évoque encore une représentation monochrome, même s’il s’agit d’une des villes les plus multiculturelles d’Europe.
Cela procède sûrement d’un manque d’éducation. C’est pour cela que vous avez écrit des ouvrages jeunesse, tels que Comment parler du racisme aux enfants (2013) et Comment parler de laïcité aux enfants (2015) ? Pensez-vous qu’on devrait avoir davantage d’éducation civique à l’école sur les questions de justice sociale ?
Je pense que c’est important qu’on donne aux enfants les outils nécessaires pour comprendre que le racisme et le sexisme sont le fruit d’idéologies construites, et non quelque chose de naturel. Le racisme et le sexisme ne sont pas innés, ils s’apprennent. En cours d’histoire, on devrait beaucoup plus en apprendre sur l’immigration et les Outre-mer. En cours d’éducation civique, il faudrait enseigner plus largement les luttes pour les droits humains, y compris celles menées par les personnes minoritaires.
Pensez-vous qu’on puisse bien s’éduquer en autodidacte sur ces questions ?
On peut le faire, mais c’est injuste. Ce n’est pas aux personnes visées par une oppression de porter la charge de leur propre éducation. Cela doit être pris en charge par la société. S’auto-éduquer implique de privatiser l’accès à des savoirs, alors que cela devrait être une mission de service public. L’État n’a pas à s’en décharger sous prétexte que cela ne concernerait que des minorités qui éduqueraient à leur échelle. On vit dans la même société, donc on doit tous connaître les mécanismes du racisme pour mieux vivre ensemble, et ce, grâce à des outils donnés par l’État. Rappelons que ce droit à l’éducation, y compris sur la tolérance raciale et religieuse, est explicitement mentionnée dans La Déclaration universelle des droits de l’homme que la France a signée.

Vous êtes surtout présentée comme militante et pas forcément comme une intellectuelle, terme rarement employé pour désigner des autrices encore vivantes, comme Angela Davis et bell hooks. Cela procède-t-il d’une forme de misogynoir ?
Citer des intellectuel·le·s étranger·ère·s, a fortiori déjà mort·e·s, c’est éloigner la question, la reléguer à un ailleurs passé. Alors que citer des autrices et auteurs français·es encore vivant·es rappellerait qu’il s’agit encore bel et bien d’un problème, ici et maintenant. Maintenir le sujet au passé et/ou à l’étranger sert aussi à dédouaner la France de ses responsabilités actuelles. Cela permet de nier la prégnance du racisme. Les médias citent volontiers des auteurs morts comme James Baldwin ou Martin Luther King Jr. Plus difficilement des Français comme Aimé Césaire, et quasiment jamais les femmes noires françaises. C’est comme si Maryse Condé ou Gisèle Pineau n’existaient pas, alors que ce sont des autrices majeures, encore bien vivantes. Ce problème de reconnaissance de nos propres auteur·rice·s m’effare et lèse les autrices en particulier. Cela procède de l’invisibilisation historique, systématique, des femmes noires. On ne leur attribue pas de pensée, de réflexion intellectuelle.
En parlant d’intersectionnalité, pourquoi la queerness de Malcolm X, Angela Davis ou Audre Lorde est-elle si souvent invisibilisée, à votre avis ?
Comme la plupart des luttes pour les droits humains, le mouvement queer a été blanchi par l’histoire. Même parmi les personnes noires, il existe une myriade de vécus différents et de points de vue situés. Cela devrait être évident et pourtant, beaucoup de personnes ont du mal à comprendre qu’on puisse être noir·e et queer. Puisqu’elle veut une catégorie noire monolithique, la domination blanche nous refuse cette complexité, car celle-ci nous humaniserait, au fond.
Dans La France tu l’aimes ou tu la fermes ? (Textuel, 2019), vous décryptez notamment le réflexe médiatique qui consiste à prendre les États-Unis comme miroir du monde. Pourquoi est-il important qu’on ait davantage en tête la pensée d’intellectuel·le·s et d’artistes noir·e·s français·e·s ?
C’est paradoxal, car le hip-hop et le rap font partie des musiques qui circulent le plus aujourd’hui. La France reste la deuxième nation du rap au monde depuis les années 80. C’est le pays qui a produit la première émission télévisée dédiée à ce genre musicale, H.I.P. H.O.P., dès 1984. Le rap a toujours été porté en grande majorité, en France, par les enfants de l’immigration et la descendance de personnes esclavasigées. Pourtant, on fait encore comme si ça n’avait rien à voir avec notre histoire. Une grande partie de la musique et des performances sportives françaises sont le reflet d’une diversité produite par le colonialisme français. On n’est pas là par le fruit du hasard. On a besoin de s’en souvenir pour comprendre notre position, ce qu’il reste à accomplir, nos luttes et nos possibles.
Qu’est-ce qui vous donne de la force et de l’espoir ?
Si je n’avais plus d’espoir, je ne ferais plus ce que je fais. Je crois que les choses peuvent s’améliorer. Ce qui me donne de la force, c’est de voir que les sujets sur lesquels je travaille depuis près de 10 ans s’imposent peu à peu dans le débat public. Je suis impressionnée de voir combien les jeunes générations sont documentées et impliquées aujourd’hui.

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