Trouples sur la voie publique

Article publié le 9 novembre 2020

Texte : Vincent Bresson. Photo prise par Yana Franz lors d’une rave Cxema, en Ukraine, en 2016.

Au sein des médias, des couples ou autour d’un verre, le trouple est un sujet de discussion de plus en plus présent. Il est pourtant l’un des grands absents des lois de la République. Pourra-t-il un jour se faire une place dans la législation française, dans le prolongement de la démarche pionnière initiée par la Colombie ?

Ils se sont dit « oui »… à trois. Le 2 juin 2017, Alejandro Rodríguez, Manuel Bermúdez et Victor Prada se sont mariés à Medellín. Pour le meilleur ou pour le pire, les trois hommes ont été le premier trouple colombien à obtenir les mêmes droits qu’un couple. Depuis, la Colombie reste une exception : il s’agit du seul pays au monde à avoir autorisé le mariage à trois.
Dans l’Hexagone, le trouple est encore loin d’être reconnu. C’est même le contraire. Dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, le parti Les Républicains a beaucoup bataillé pour limiter l’ouverture de la Procréation médicalement assistée (PMA), la mesure phare de la loi bioéthique examinée cet été devant les député·e·s. Le groupe parlementaire de droite s’est finalement contenté d’un maigre lot de consolation en faisant voter un amendement précisant que les membres du couple sont bel et bien deux. Deux, et non trois : une charge à peine déguisée contre le trouple, grand absent de la législation française. « La société et les choix politiques ont une incidence directe sur nos vies, pointe Jena, polyamoureuse en trouple depuis quatre ans. Avec une de mes partenaires, nous souhaitions avoir un enfant grâce à la PMA. Elle a décidé de ne pas aller jusqu’au bout de la démarche, parce que c’était compliqué et que le regard des autres lui pesait. Si la loi était passée avant, ça se serait certainement passé autrement. »

Les Valseuses de Bertrand Blier.

Une convention, à défaut d’une reconnaissance législative

Alexandre est, lui, dans une relation « en V », qui comprend deux hommes aimant la même femme : « Je suis dans l’un des bouts, donc je suis techniquement avec une seule personne, même si cela m’inclut dans une relation plus globalement polyamoureuse. » Alexandre considère que, pour que sa relation fonctionne, il est important d’avoir un contrat moral défini, à défaut d’un contrat légal. Une façon de clarifier et de donner « une explicitation de ce que l’on attend dans la relation ». C’est aussi l’avis de Jena, qui vit à Paris avec ses deux compagnes : « Pour s’organiser, il faut un dialogue, c’est obligatoire. Quand on s’est installées ensemble, on est notamment passées par un tableau Excel sur lequel chacune a exprimé ses positions sur plusieurs grands thèmes. À l’inverse, la monogamie repose souvent sur un contrat tacite et une organisation héritée des habitudes de la société. »
Si Alexandre confie que l’absence du trouple dans la législation française n’est, au premier abord, « pas vraiment un problème » selon lui, cela ne l’empêche pas de souhaiter que l’État reconnaisse d’autres formes que le couple traditionnel. « Il serait mieux que ce soit reconnu institutionnellement, car ça permettrait d’obtenir des droits », souligne-t-il. C’est d’ailleurs le nœud du problème pour les partenaires d’un trouple : sans reconnaissance légale, comment peuvent-ils·elles être protégé·e·s par la loi et organiser une vie à plusieurs ? Impossible pour eux·elles de bénéficier d’une imposition commune ou d’une taxation réduite des donations entre conjoint·e·s. « Les avantages et les droits issus du mariage ou du Pacs, on a fini par faire une croix dessus », se désole Jena.
Pour tenter de pallier cette problématique et de faire avancer le regard de la société sur cette forme d’union encore marginale, mais de plus en plus médiatisée, Étienne Deshoulières, avocat de l’association Familles LGBT, a créé une convention de trouple. « Elle a la même valeur qu’un contrat de droit des affaires, explique-t-il. Si un problème survient, un tribunal arbitral privé est alors chargé de trancher. » Disponible sur le site de Familles LGBT, cette convention permet d’établir un cadre juridique sur la propriété, les dépenses ménagères ou encore le remboursement des créances entre partenaires. Un moyen ingénieux de contourner la non-reconnaissance juridique.

Photo : extrait du film Trio Em Transe.

Déconstruire la norme de la monogamie

L’absence du trouple dans la loi française en dit long sur l’opposition qu’il suscite. Alexandre a déjà entendu de nombreux discours à ce sujet. « C’est souvent associé à l’infidélité, à la polygamie ou bien à un argument qui veut qu’aimer plusieurs personnes serait synonyme de les aimer moins qu’une seule. Pour d’autres, le polyamour est le symptôme du “tout-fout-l’camp” ou d’un discours visant à dire que les jeunes ne savent plus faire les choses correctement et qu’ils n’ont pas de valeurs. » Ces réactions de rejet entraînent chez lui une certaine crainte à l’idée de parler ouvertement de ce sujet.

« Il y a une histoire de la lutte pour les droits LGBTQ+, mais pas une lutte contre la monogamie. C’est entré dans le débat assez récemment. Il est parfois difficile de faire entendre des revendications contre la monogamie obligatoire. »

Contrairement aux combats féministes et LGBTQ+, la remise en question du couple n’a pas encore fait l’objet d’une lutte sociale pouvant donner une issue politique aux revendications des polyamoureux. « Il existe un modèle de monogamie obligatoire à déconstruire, affirme Étienne Deshoulières. Or il y a une histoire de la lutte pour les droits LGBTQ+, mais pas une lutte contre la monogamie. C’est entré dans le débat assez récemment. Il est parfois difficile de faire entendre des revendications contre la monogamie obligatoire. Même dans le milieu LGBTQ+, tout le monde n’est pas d’accord pour dire qu’il faut lutter contre la monogamie. »

« Exposer des modes différents de vivre-ensemble »

L’avocat n’y va pas par quatre chemins et estime que reconnaître juridiquement un modèle unique est une discrimination, puisque l’État « gratifie un modèle sexuel en termes fiscal et successoral ». Mais rien n’est figé. Sa convention de trouple, il l’a lancée avec l’espoir de faire avancer les choses en la matière. « C’est une façon de diffuser les modèles disponibles, lance-t-il. Cela permet de changer la manière de voir les choses et d’exposer des modes différents de vivre-ensemble. »
De son côté, Alexandre estime que la prise en compte juridique du trouple sera longue. Il juge que la défiance est encore trop forte pour que la situation évolue dans l’immédiat. « La reconnaissance de l’État, je pense qu’on y viendra, mais dans un futur lointain et seulement s’il n’y pas de mouvements de résistance trop forts. » Militante en faveur du polyamour depuis des années, Jena les perçoit déjà. « Avec les discours islamophobes d’une partie de la société française, le trouple est parfois accusé d’être une forme de polygamie déguisée. »

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