Lauren Bastide : « Une révolution féministe va avoir lieu »

Article publié le 15 octobre 2020

Texte : Sophie Abriat. Article extrait du numéro Statements. Photo : Lauren Bastide © Allary Editions.

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Féministe et journaliste, Lauren Bastide mène un combat politique en faveur d’un féminisme intersectionnel et inclusif. Avec son podcast La Poudre, qui dépasse les 10 millions d’écoutes, elle donne la parole à des femmes inspirantes issues de tous horizons. Car pour lutter contre l’invisibilisation des femmes et leur silenciation, « il faut, avant tout, œuvrer à ce qu’elles soient vues et entendues ». Revue de détail d’une révolution totale et globale, chargée de remettre l’humanité sur les bons rails.

« Allez en place ! C’est La Poudre. » Depuis quatre ans, Lauren Bastide interviewe des femmes au parcours remarquable issues d’univers variés pour le podcast qu’elle a créé avec son studio de production Nouvelles Écoutes, au côté de Julien Neuville. Ensemble, ils proposent une autre vision du journalisme et de l’information. La Poudre est une proposition inclusive, féministe, diversifiée, qui donne la parole à celles qu’on entend trop peu. Ancienne rédactrice en chef du magazine Elle, puis chroniqueuse au Grand Journal de Canal+, Lauren Bastide défend un féminisme intersectionnel et inclusif, prenant en considération toutes les oppressions qui s’entrecroisent avec le sexisme.
Début septembre, la journaliste a publié le livre Présentes. Villes, médias, politique… Quelle place pour les femmes ? aux éditions Allary. Un manifeste féministe engagé et radical très documenté, nourri par les réflexions de militantes de la génération #MeToo. C’est l’histoire d’un tournant dans l’histoire des droits des femmes ainsi que des minorités raciales et sexuelles qu’elle relate dans ce livre. L’autrice y explore aussi bien le harcèlement de rue et la sous-représentation des femmes dans les médias que le racisme institutionnel, le validisme, la grossophie, la lesbophobie, la transphobie ou encore l’islamophobie. Dans cet ouvrage, elle dit « je » et partage son combat, ainsi qu’une partie de son histoire personnelle, avec pudeur et engagement. Le maître mot de cet entretien.
ANTIDOTE : Avez-vous toujours été féministe ?
LAUREN BASTIDE : Je ne crois pas, non. En revanche, je pense que j’ai toujours cru l’être au sens où j’ai reçu une éducation qui mettait en avant la possibilité pour les femmes d’être indépendantes. On m’a toujours poussée à faire des études, à gagner ma vie et j’ai toujours eu cet objectif-là en tête. Mais le féminisme en tant que théorie politique et mouvement de contestation sociale, c’est quelque chose que j’ai découvert assez tardivement en réalité. Je dirais que ça fait cinq ou six ans que je me considère réellement comme féministe et que je me suis vraiment emparée de ce combat politique.
Comment votre militantisme est-il né ?
J’ai compris le caractère systémique du sexisme à travers mon métier de journaliste. C’est par l’observation des médias et des manquements en matière de représentation des femmes que j’ai eu envie de devenir activiste et de porter un message de changement. Quand je travaillais au magazine Elle, j’ai découvert les écrits afro-féministes. À l’époque, beaucoup de militantes s’exprimaient en ligne, via des Tumblr, notamment. Elles m’ont pris par la main et fait connaître un grand nombre de théoriciennes comme Angela Davis, bell hooks, Audre Lorde qui m’ont donné envie de creuser ces thématiques. J’ai compris qu’il ne suffisait pas de faire des magazines féminins pour parler correctement des femmes, loin s’en faut. J’ai pu constater qu’il existait des injonctions désastreuses pour le libre-arbitre des femmes et pour leur émancipation, particulièrement adressées aux femmes racisées et, par extension, à toutes les femmes qui ne correspondaient pas au modèle de « femme blanche, hétérosexuelle, mince, valide, bourgeoise » qui est présenté dans les magazines féminins. Et puis, à peu près au même moment, j’ai observé la sous-représentation des femmes en général dans les médias. J’ai découvert que les femmes ne représentent, sur une journée de prise de parole médiatique, que 24 % du temps occupé. Je ne me suis toujours pas remise de ce chiffre, je le trouve hallucinant, il explique tellement de choses ! Je reviens toujours à ce constat de base : on n’entend pas les femmes.
D’où la naissance de La Poudre, qui permet aux femmes de faire porter leur voix ?
Oui, tout à fait. Quand j’ai commencé à réfléchir à ce projet, il y a cinq ans, je me suis dit qu’il fallait déverser des paroles de femmes dans l’espace public pour lutter contre l’invisibilisation, les stéréotypes et les injonctions en les laissant parler à la première personne. Avec le recul, ce geste peut sembler un peu simpliste, je pense que j’avais une forme de naïveté quand j’ai lancé La Poudre.

Photo par Yann Weber extraite du numéro Antidote : Fantasy (hiver 2017-2018).
Vous vous définissez comme journaliste et militante. Que répondez-vous à ceux·elles qui disent qu’un·e journaliste se doit d’être neutre et impartial·e et que le militantisme disqualifie de facto le journalisme ?
Tout point de vue est situé : prétendre à une forme de neutralité est déjà en soi un manque flagrant d’objectivité. Absolument aucun être humain n’est dépourvu de biais culturels ou sociaux. On arrive forcément toujours sur un terrain en étant qui on est, en étant chargé de son identité, de sa culture, de son histoire, on n’y peut rien. Pour moi, la meilleure façon d’être objective, c’est de toujours situer sa parole, de toujours rappeler de quel endroit on parle. C’est quelque chose qui est fondamental dans la théorie féministe et je tente de l’appliquer en tant que journaliste.
Je fais aussi le constat que la critique du militantisme ou du « partisanisme » est souvent adressée aux personnes qui ont des positions progressistes et tentent de faire évoluer la société contre le sexisme, le racisme, les discriminations de genre ou de sexualité. Finalement, ce reproche est beaucoup plus rarement fait aux journalistes conservateur·rice·s à qui l’on octroie d’ailleurs beaucoup plus facilement le titre de penseur·se, d’éditorialiste ou de chroniqueur·se. Ils·Elles ne sont pas considéré·e·s comme militant·e·s, eux·elles… C’est intéressant de constater ce biais.
Je pense que c’est très important de revendiquer ma pratique journalistique qui, certes, est une pratique militante, au sens où je tente de faire changer la société à travers mon travail. Il est aussi primordial de dire qu’on peut tout à fait porter des idées politiques en exerçant son travail avec déontologie et rigueur. C’est ce que je tente de faire avec exigence : fournir des informations exactes, sourcées, recoupées, donner un espace le plus large possible aux personnes qu’on interviewe pour retranscrire le plus fidèlement possible leur propos, apporter de la nuance et du contexte aux choses qu’on énonce. Tout cela fait de moi une journaliste qui a une déontologie. Plus que le point de vue politique que l’on défend, l’éthique journalistique est essentielle.
Vous prônez ainsi une « forte objectivité » plutôt que la « neutralité » en citant, à ce sujet, la philosophe féministe Sandra Harding et son article “Rethinking Standpoint Epistemology : What is ‘Strong Objectivity?’”.
La seule façon de s’assurer d’une forte objectivité, dit Sandra Harding, c’est non seulement de poser clairement le point de vue depuis lequel on parle, mais c’est aussi de rendre visible le point de vue des personnes les plus dominées de la société. Elles sont les seules à avoir un panorama global de l’ensemble des oppressions qui s’y exercent.
La neutralité est une illusion dans laquelle se sont bercés la plupart des chercheurs et des journalistes, des hommes blancs qui ont produit les contenus et les savoirs à travers l’histoire en se targuant d’une position universelle.
Vous défendez un féminisme intersectionnel et inclusif, dans une optique de convergence des luttes, sans hiérarchisation. Vous situez-vous en rupture totale avec le féminisme de tradition universaliste, qui revendique un féminisme laïc et universel ?
C’est une excellente question. Elle me travaille énormément en ce moment, car on est dans une époque où il y a beaucoup de tensions entre ce qu’on appelle un ancien monde et un nouveau monde. La rupture ne peut pas se faire sans une condamnation forte de propos qui ont pu être tenus (et qui peuvent encore être tenus) par certaines féministes se revendiquant d’un féminisme universaliste et se sentant légitimes pour produire des discours racistes et islamophobes, discriminants vis-à-vis des travailleuses du sexe et des lesbiennes. Est-ce que je condamne ces propos ? Oui, viscéralement. Je veux qu’ils soient remplacés dans l’espace public par des discours inclusifs et antiracistes.
Mais, par ailleurs, j’estime que de par ma position de femme blanche et privilégiée, j’ai une sorte de devoir d’éducation vis-à-vis de ces femmes. Et c’est ce que j’essaie de faire à travers ce livre. Si une personne dans le mouvement féministe ne doit pas lâcher l’affaire dans l’objectif d’essayer de les convaincre et de leur faire comprendre que ce qu’elles défendent n’est pas tenable en 2020, c’est bien moi ! Je ne veux pas rompre le dialogue, je ne veux pas renoncer à essayer d’embarquer une partie des femmes dans notre combat qui me semble être celui de l’avenir et du bon sens de l’histoire. Et je crois même que j’y parviens. Dans La Poudre, j’ai toujours essayé de mélanger des discours très radicaux à d’autres plus édulcorés, dans une optique de dialogue. Des femmes peuvent commencer par écouter des épisodes avec Mazarine Pingeot ou Anne Hidalgo parce que ce sont des femmes qu’elles connaissent et puis elles peuvent ensuite découvrir Daria Marx, Grace Ly ou Assa Traoré [dont l’interview est à retrouver page 104, NDLR] et se retrouver confrontées à des discours théoriques plus élaborés, plus radicaux, plus intersectionnels qui feront peut-être évoluer leur vision des choses. Je reçois souvent des messages de femmes qui me disent « vous m’avez ouvert les yeux » ou « j’étais viscéralement opposée aux femmes musulmanes portant le voile et puis, à force d’écouter votre émission et Sarah Zouak, j’ai compris que ma position n’était pas juste sur le plan féministe et j’ai évolué… »

« Je pense qu’il y a de plus en plus de personnes qui comprennent que le combat d’Assa Traoré contre les violences policières rejoint le combat des féministes contre les violences faites aux femmes et contre le viol, rejoint le combat anticapitaliste contre la mainmise de 1 % des êtres humains sur 99 % des ressources mondiales, rejoint le combat écologique de Greta Thunberg. Tout ça, c’est la même histoire, une histoire d’oppression d’un tout petit nombre de dominant·e·s sur un nombre écrasant de dominé·e·s. Pour moi, si la révolution féministe a lieu demain, elle se fera par cette convergence-là. »

La Poudre est un succès et une référence dans le paysage médiatique contemporain. Vous êtes une voix qui porte en France. Est-ce que vous ressentez une responsabilité particulière vis-à-vis de cette situation ?
J’ai une audience qui est bien plus importante que celle à laquelle je m’attendais quand j’ai lancé l’émission. Je me disais : si j’ai 5 000 écoutes par mois, ce serait super ! Et là je frôle les 500 000 (tous téléchargements confondus) alors effectivement, ça me donne une responsabilité qui est aussi parfois un peu lourde. Ça fait de moi une personne qui est assez scrutée. Mes prises de parole doivent être extrêmement réfléchies, nuancées pour arriver à amener avec précision ce que j’ai envie de porter.
Dans votre livre, vous revenez sur votre parcours, sur la façon dont vous êtes devenue journaliste. Vous racontez votre passion, enfant, pour les magazines féminins, votre « envie d’en être », vos 10 ans à Elle. Vous évoquez le « regard blanc imbibé d’imaginaire colonial » de la rédaction de Elle, l’injonction de « pétiller » au Grand Journal. À la fin de votre ouvrage, vous relatez un événement encore plus personnel que les lecteur·rices∙s découvriront par eux·elles-mêmes. Cela fait écho à une question que vous posez à Chloé Delaume dans l’un de vos épisodes : en tant que féministe, est-ce qu’on a l’obligation de livrer son intimité ? Doit-on révéler ses blessures et ses traumatismes ?
J’ai des frissons quand vous me posez cette question. Comme vous l’avez justement remarqué, la question que je posais à Chloé Delaume, je la posais aussi pour moi et maintenant, vous comprenez pourquoi. Je ne suis pas encore tout à fait sûre d’avoir la réponse. En tout cas, je me suis sentie, au stade où je suis arrivée, dans une forme d’obligation de livrer mon récit, de dire « je » à mon tour parce que je m’en sentais la force.
J’ai aussi travaillé sur moi sur le plan psychique et émotionnel pour être capable de le faire, de l’analyser correctement, mais je n’aurais pas aimé qu’on m’oblige à le faire avant. D’ailleurs, au fil des années, j’ai été confrontée plusieurs fois à des articles sur internet qui racontaient cette histoire personnelle contre ma volonté, et je me suis battue à chaque fois pour que ce soit effacé. Je suis opposée à toute forme d’injonction, c’est comme quand on dit à une femme qui a été violée qu’elle doit porter plainte… Je pense qu’il faut le faire quand on se sent prête, si on s’en sent capable, si on est entourée, si on en a envie.
Je ne peux pas m’empêcher de vous poser cette question qui est un rituel dans La Poudre : êtes-vous née femme ou êtes-vous devenue femme ?
J’aurais tendance à dire que je suis née femme dans la mesure où j’ai reçu une éducation de fille et que j’étais, jusqu’à il y a peu, très à l’aise dans la féminité en tant que construit culturel. J’avais aussi un certain nombre de caractéristiques d’identité qui permettaient de m’y glisser avec un certain confort : le fait d’être une femme blanche, blonde, mince, avec une certaine aisance à évoluer dans l’hétérosexualité, tout ceci a fait que ce n’était pas une violence pour moi de me fondre dans ce moule pendant de longues années. Puis j’ai découvert le féminisme, j’ai lu toutes ces autrices dont je parle dans mon livre et j’ai commencé à vouloir de moins en moins être femme. Je suis née femme mais j’essaye de le dé-devenir, de me libérer de toutes ces injonctions qui, en réalité, ont beaucoup pesé sur moi et m’ont entravée.
La rivalité féminine est-elle une construction sociale selon vous ?
Oui, bien sûr. Quand il y a si peu de place au sommet pour les femmes, cela donne lieu à un système où la rivalité est encouragée, où les femmes sont incitées à utiliser des outils de domination qui sont ceux de la masculinité, de l’arrogance, de la violence et de la compétitivité. Tout le système patriarcal est de toute façon pensé pour empêcher la collaboration entre les femmes. Tout récemment, j’ai lu l’essai La Contrainte à l’hétérosexualité [Mamamelis, 2010] d’Adrienne Rich dans lequel elle parle de « continuum lesbien ». Elle inclut dans ce continuum ce qui va de la simple amitié entre femmes à la communauté de femmes (des femmes qui s’organisent entre elles pour vivre sans intervention masculine), en passant par la relation amoureuse ou sexuelle entre femmes. Elle explique que ce « continuum lesbien » a été empêché, invisibilisé, réduit au silence par le patriarcat en mettant en avant l’obligation pour les femmes d’avoir recours à un homme pour être complètes et épanouies. Ce livre m’a énormément parlé. Il me semble que dans un autre type de société on pourrait certainement avoir beaucoup plus de bienveillance, de solidarité et de communautés de biens entre femmes.
Photo par Yann Weber extraite du numéro Antidote : Fantasy (hiver 2017-2018).
Vous êtes convaincue de la nécessité de la sororité. Comment l’activez-vous au quotidien ? Lorsque Chloé Delaume parle « d’application sororale systématique », la rejoignez-vous sur ce point ?
Je la rejoins complètement, c’est fondamental. Je suis très sensible à ce que dit Chloé Delaume dans Mes biens chères sœurs [Seuil, 2019] et à ce que dit Alice Coffin à ce sujet : elle s’abstient de vilipender une autre femme publiquement parce qu’on peut être assez sûr que tout un tas d’hommes vont se charger de le faire. Et j’essaie vraiment d’appliquer ça au quotidien en commençant par l’écoute bienveillante et non jugeante. Pour moi, c’est la clef de tout, et pas que du féminisme, c’est la clef du bien de l’humanité. C’est le moyen de parvenir à une société égalitaire et juste dans laquelle chaque parole a de la place pour s’exprimer sans être automatiquement jugée et critiquée. C’est très dur à atteindre parce qu’on est éduqué·e pour émettre des critiques, pour toujours contredire les autres, c’est tout un tas de mécanismes rhétoriques à déconstruire.
La sororité, si on ne l’applique qu’à ses copines et aux femmes qui nous ressemblent, ça n’a absolument aucun intérêt. Pour l’appliquer correctement, il faut aussi être capable de reconnaître ses propres privilèges, de savoir voir ce à quoi nous avons accès. J’essaye le plus possible de mettre en avant le travail des femmes. C’est vraiment essentiel de toujours valoriser et saluer l’œuvre des autres, de toujours dire d’où vient l’idée qu’on a eue. Pour moi c’est vraiment central parce que si on commence à s’invisibiliser entre nous on n’est vraiment pas sorti·e·s de l’auberge… J’essaie aussi de l’appliquer en laissant ma place quand on me propose d’intervenir dans des médias ou de participer à des conférences. Je préfère souvent proposer une liste de personnes moins visibles, moins connues, moins privilégiées que moi pour leur permettre d’accéder à la visibilité. Ça peut aussi passer par la redistribution économique. J’essaye autant que je peux de participer régulièrement à des pots communs, à des crowdfunding pour encourager le travail d’autres femmes. Il y a énormément de façons de faire au quotidien en fonction de ses moyens.
Pourquoi êtes-vous favorable aux quotas ? Et comment expliquez-vous que cette mesure cristallise autant les antagonismes ?
C’est vrai que c’est un mot qui fait très peur et pour autant, si on ne met pas de quotas, rien ne change. On ne peut pas compter sur la société pour évoluer naturellement en faveur d’un nombre croissant de femmes, de personnes racisées, LGBTQ+ ou handicapées dans les instances de pouvoir. Le retard à rattraper est beaucoup trop colossal et les résistances beaucoup trop fortes pour que ça se fasse de façon naturelle. Je suis donc pour cette politique de quotas, mais il y a beaucoup de manières différentes de l’appliquer.
Je crois, par exemple, qu’il peut y avoir tout simplement un effort conscient individuel non contraint qui peut être fait par les journalistes, les commissaires d’exposition ou encore les programmateur·rice·s d’émissions pour essayer de représenter des personnes plus diverses, d’avoir un panel plus inclusif lors de tel ou tel événement. Ça peut se faire discrètement, sans être crié sur les toits et faire une vraie différence.
Dans La Poudre, je fais l’effort conscient d’inviter des femmes racisées ou LGBTQ+, par exemple. Sinon, naturellement, je vais me retrouver à inviter plus de femmes qui me ressemblent ou qui sont issues de mon cercle. Je fais l’effort de sortir le nez de mon milieu, d’aller voir ce qui est produit par des femmes racisées, de regarder du côté des maisons d’édition qui portent des discours plus radicaux, plus révolutionnaires, ce qui me permet de mettre en avant d’autres paroles. Je préfère donc parler d’efforts conscients et chiffrés plutôt que de quotas, et si cet effort-là est fourni par beaucoup plus de personnes, les choses évolueront bien plus vite dans la société.
Avec le mouvement #MeToo on a pu entendre la voix des victimes, très nombreuses. Aujourd’hui, des mois après « l’onde de choc », quel regard portez-vous sur ce mouvement et ses effets en France ?
Ce mouvement est essentiel. C’est vraiment une révolution, le grand tournant féministe dont on avait besoin pour reprendre la révolution là où on l’avait plus ou moins abandonnée dans les années 70. La force de #MeToo, c’est que c’est un « je », dans #MeToo il y a « moi ». La parole située des femmes dans l’espace public est vraiment essentielle pour comprendre leur réalité. On a assisté à une prise de conscience globale des violences sexuelles et sexistes que subissent les femmes qui étaient encore très taboues, y compris d’ailleurs aux yeux des femmes elles-mêmes. Grâce à #MeToo, énormément de femmes se sont mises à regarder dans leur passé, leur vécu et ont peut-être pris conscience des violences subies sans qu’elles-mêmes ne les aient interprétées comme telles sur le coup.
C’est la déflagration qui manquait pour pouvoir faire partir la lutte. Mais en France, la façon dont ça a été accueilli est une catastrophe : dans le pays où on porte la galanterie et la drague lourde comme faisant partie du patrimoine culturel, on a énormément de mal à entendre ça, on s’affole qu’on puisse perdre le droit de draguer ou de mettre des mains aux fesses. Certain·e·s considèrent qu’avoir « une aventure » avec une femme de 14 ans quand on est un auteur reconnu de 50 ans, ce n’est pas si grave. Il y a des résistances à comprendre qu’il s’agit d’un viol. Je m’inquiète de la faculté de la France à réellement comprendre les enjeux qu’il y a autour du viol.
Vous faites d’ailleurs le constat qu’aucun « porc » n’est tombé en France…
Non, les porcs ne tombent pas. Celles qui les dénoncent voient par contre leur vie complètement exposée aux insultes.
Vous avez longtemps travaillé dans la mode. Suivez-vous toujours les défilés ? Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce milieu qui utilise de plus en plus le discours inclusif ?
Au fil des années je me suis complètement détachée de ce milieu. Je m’en suis même désintéressée sur le plan personnel. Je m’habille pareil tous les jours, je ne me maquille plus, j’ai de l’énergie à mettre ailleurs. Après, je vois que des efforts sont faits, mais je les trouve malheureusement opportunistes. Ce n’est pas parce qu’on met une fois une femme grosse dans une campagne de pub qu’on est en train de changer le système de la mode. Il y a énormément de choses à faire et j’espère que quelque chose de l’ordre de #MeToo va finir par émerger dans le milieu de la mode parce que pour l’instant tout ceci est encore très timide. Le système de cancel culture qui est beaucoup dénoncé aujourd’hui aura peut-être un effet bénéfique, il fera peut-être émerger de nouveaux visages et avec eux, de nouvelles manières de penser et de produire des images.
Vous concluez votre livre en disant qu’il faut lancer une révolution pour faire changer les choses. Pensez-vous que le vent se lève ? La révolution féministe est-elle pour maintenant ?
Je pense que non seulement une révolution féministe va avoir lieu, mais aussi une révolution écologique, antiraciste, anticapitaliste et une révolution du genre, tout est tellement intrinsèquement lié. J’ai l’impression que toute cette prise de conscience est en train d’avoir lieu. Je pense qu’il y a de plus en plus de personnes qui comprennent que le combat d’Assa Traoré contre les violences policières rejoint le combat des féministes contre les violences faites aux femmes et contre le viol, rejoint le combat anticapitaliste contre la mainmise de 1 % des êtres humains sur 99 % des ressources mondiales, rejoint le combat écologique de Greta Thunberg. Tout ça, c’est la même histoire, une histoire d’oppression d’un tout petit nombre de dominant·e·s sur un nombre écrasant de dominé·e·s. Pour moi, si la révolution féministe a lieu demain, elle se fera par cette convergence-là.

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