Entretien avec la philosophe Judith Butler, défenseuse d’une « égalité radicale »

Article publié le 2 décembre 2020

Texte par Maxime Retailleau extrait d’Antidote Statements issue hiver 2020-2021.

Judith Butler est devenue l’une des intellectuelles les plus célèbres au monde grâce à son essai Trouble dans le genre (La Découverte), suivi de multiples contributions aux études de genre. Sa bibliographie est pourtant loin de se réduire à ce champ universitaire : à travers ses nombreux textes et ouvrages, la philosophe interroge également la construction de l’identité et analyse les structures d’oppression (visant les migrant·e·s, les femmes ou encore les personnes de couleur) pour mieux les déconstruire, afin de faire ressortir la nécessité d’une convergence des luttes au profit d’une « égalité radicale » encore loin d’être atteinte.

Lorsqu’elle publie Trouble dans le genre, en 1990, Judith Butler est convaincue qu’il restera principalement circonscrit aux cercles universitaires : « C’est un livre difficile à lire, je pensais qu’il aurait une audience réduite », confie-t-elle à son sujet. Trente ans plus tard, il s’est pourtant écoulé à plus de 100 000 exemplaires à travers le monde et constitue encore l’une des références phares des études de genre.
L’intellectuelle, issue d’une famille juive installée à Cleveland, y déconstruit les liens normatifs entre sexe, sexualité et genre pour mieux dénaturaliser ce dernier, dont elle analyse la dimension performative, fruit de constructions sociales excluantes — bien qu’arbitraires. L’essai fait écho à son expérience personnelle : « J’ai grandi en me familiarisant, si l’on peut dire, avec la violence qu’exercent les normes de genre : un oncle incarcéré à cause d’un corps anormal, privé de famille, d’ami·e·s, vivotant jour après jour dans un “institut” dans les prairies du Kansas ; des cousins gays forcés de quitter leur maison familiale à cause de leur sexualité, réelle ou fantasmée ; mon fracassant coming out à l’âge de 16 ans ; et, par la suite, des pertes d’emploi, d’amantes et de maisons ont rythmé ma vie d’adulte », raconte-t-elle dans l’introduction de sa traduction française.
Suite à son succès retentissant, elle parcourt le monde pour donner des conférences sur le genre, quitte à parfois devoir craindre pour sa vie tant les réactions de rejet de la part des mouvements conservateurs sont virulentes dans certains pays (notamment au Brésil, où elle se déplace accompagnée d’un garde du corps). En parallèle, la professeure à l’université de Berkeley aujourd’hui âgée de 64 ans — qui cite « Joan Scott, Michel Foucault, Gayle Rubin, Angela Davis, Hegel, Marx, Freud, Frantz Fanon et Monique Wittig » parmi ses plus grandes influences intellectuelles — rédige une longue série d’ouvrages interrogeant les notions d’exclusion, de précarité, de subversion, ou encore les rapports de pouvoir. Son dernier en date, The Force of Nonviolence (publié en février 2020 aux États-Unis), plaide en faveur d’une « égalité radicale » entre tous les êtres humains : un livre au croisement de la théorie et de la pratique, reflétant l’engagement politique de son autrice, avec qui Antidote s’est entretenu pour son numéro Statements.
ANTIDOTE : Plusieurs membres de votre famille ont « fait leur genre » (« do their gender », comme vous l’écrivez) via un processus d’imitation de célèbres acteur·rice·s (Joan Crawford, Helen Hayes, Clark Gable…), sans jamais parvenir à réellement leur ressembler. L’observation de ces mécanismes a-t-elle constitué l’un des points de départ du projet d’écriture de Trouble dans le genre ?
JUDITH BUTLER : Oui. Mes grands-parents venaient d’Europe de l’Est et quand ils·elles sont arrivé·e·s aux États-Unis, ils·elles ont cherché à comprendre comment se comporter comme des Américain·e·s. Mon grand-père du côté de ma mère, Max, projetait des films muets et en peu de temps, il a commencé à agir comme les hommes qu’il voyait dans les œuvres cinématographiques. Ma grand-mère vendait quant à elle des gants dans un grand magasin et cela l’a menée à adopter une nouvelle manière de faire son genre : elle posait avec les gants comme le font les actrices dans les films.

« Mon nom est à la fois idéalisé et calomnié. »

Vous avez fait votre coming out à 16 ans. Comment votre famille a-t-elle réagi ?
Les parents de ma copine nous ont débusquées un jour et ils·elles étaient furieux·ses. Ils·Elles ont appelé mes parents et les ont accusé·e·s d’avoir une mauvaise influence sur leur fille. Mon père n’était pas capable de s’exprimer sur le sujet. Quant à ma mère, elle était inquiète à l’idée que je n’aie pas d’enfants. Ils·Elles se sont apaisé·e·s avec le temps, bien que la capacité de mon père à prononcer certains mots tels que « gay » ou « lesbienne » soit restée limitée.
Au cours des années 1990, vous êtes devenue la figure de proue des études de genre, bien que leur existence soit antérieure à la publication de Trouble dans le genre. Êtes-vous à l’aise avec ce statut ?
Non, je ne l’ai jamais été. Mon travail a toujours été dépendant d’une longue lignée de penseur·se·s et d’auteur·rice·s. Et je n’ai pas non plus fondé la queer theory — elle a été inventée par Teresa de Lauretis. Mon nom est à la fois idéalisé et calomnié à cause de ce statut et la plupart du temps, j’essaye de vivre ma vie loin de tout cela afin d’aller bien.

Untitled #400 par Cindy Sherman.
Avez-vous l’impression que les jeunes saisissent mieux le concept de « performativité de genre » que leurs aîné·e·s ? Et que les nouvelles générations osent par ailleurs davantage subvertir les normes de genre ?
À mes yeux, ce n’est pas quelque chose de générationnel. Il y a toujours eu des personnes qui ne se conformaient pas aux normes de genre, avant même que la théorie du genre et le concept de performativité du genre ne soient inventés. Les gens que j’admirais pour leur incroyable courage et leur engagement étaient liés aux Radical Faeries [une contre-culture américaine LGBTQ+, née dans les années 70, qui remettait notamment en cause l’hétéronormativité, NDLR] et à Stonewall. Ils m’ont précédée et je me suis renseignée sur eux avant de joindre ma vie aux leurs à travers les solidarités qui ont émergé dans les années 80 et 90. Certaines personnes veulent subvertir les normes de genre, comme s’il s’agissait d’une tâche à accomplir. D’autres ont simplement vécu cette subversion depuis qu’ils sont enfants.
À travers ses œuvres, Cindy Sherman déconstruit elle aussi les normes de genre (en se concentrant sur celles liées à la féminité) en soulignant leur artificialité, voire leur théâtralité. Considérez-vous que son travail constitue une bonne traduction visuelle de vos idées ?
Je pense qu’il existe une certaine résonance entre nos travaux. Mais la performativité n’est pas toujours liée à une forme de théâtralité. On peut « faire » sa vie ou son genre sans nécessairement être théâtral — ou bien en l’étant seulement partiellement. Il peut au contraire s’agir d’adopter certains signifiants sociaux donnés et de les changer en les incarnant. Ce n’est d’ailleurs pas quelque chose qu’on fait par soi-même, mais plutôt dans le contexte de communautés historiquement situées, dont dépendent la véritable signification et le potentiel du genre.
Sur les podiums de défilés, les looks unisexes et gender-free connaissent actuellement un grand succès. Considérez-vous que la mode soit l’une des industries qui contribuent le plus à troubler le genre ?
J’ai apprécié le fait qu’il y ait plus de modèles trans et certains changements que j’ai remarqués concernant les différents types de corps jugés acceptables. Mais si la « marketabilité » devient la mesure de la performance de genre, alors cela revient à dire que nous sommes tous·tes pris·es dans les filets du capitalisme. Beaucoup de trans et de personnes genderqueer ne vivent pas dans la richesse et la célébrité médiatique. Pourtant, ils·elles vivent leur vie de manière courageuse et excitante, ce que le marché ne peut cependant pas mesurer ou récompenser.

« Les coalitions doivent être transrégionales et multilingues. »

Le post-structuralisme et le féminisme français constituent des références majeures pour vous et pour les chercheur·se·s en études de genre de manière générale. Pourtant, la France peine actuellement à créer des parcours universitaires en études de genre, malgré le grand enthousiasme des étudiant·e·s lorsque certains sont créés. Comment expliquez-vous cette situation ?
Il y a beaucoup de chercheur·se·s en France qui se consacrent au sujet du genre. Mais certaines universités sont influencées par les catholiques de droite, qui s’opposent au fait de considérer le « genre » comme une catégorie. Ils interprètent cette notion comme une manière de se créer soi-même au mépris du caractère sacré du mariage hétérosexuel et de la création divine du sexe naturel, dans une forme binaire et hiérarchique. D’autres s’inquiètent du fait que le « genre » ne soit pas scientifique, craignant que la « construction sociale » nie la biologie. En s’intéressant de plus près à la question, on s’aperçoit cependant que nombre d’universitaires issu·e·s des domaines de la génétique, de la biologie ou encore de la physique contribuent aux études de genre. Ils·Elles montrent non seulement comment les attentes sociales à l’égard du genre ont inconsciemment alimenté des hypothèses scientifiques, mais aussi que le sexe biologique gagne sa signification à travers une interaction avec la culture.
D’autres encore ont simplement peur que le « genre » encourage un foisonnement de pétitions liées au changement de sexe, ou qu’il puisse d’une certaine façon libérer les femmes d’une position subordonnée ! Il y a beaucoup de fantasmes autour du « genre » dans la sphère publique dont on pourrait venir à bout par des lectures et des discussions attentives.

Deux membres des radical faeries.
Que considérez-vous comme étant la prochaine étape du féminisme ? J’ai lu que vous nourrissiez un grand intérêt pour le black feminism.
Il n’y a pas de féminisme sans la théorie du black feminism. Elle nous offre les modèles les plus forts qui soient en termes de coalition, tout en montrant comment certaines personnes luttent contre de multiples formes d’oppression à la fois. En ce moment, nous devons nous battre pour l’accès aux soins de santé (ce qui comprend les soins accordés aux trans et les droits en lien avec la procréation) et pour de meilleures conditions de travail, tout en nous opposant aux violences sexuelles et aux féminicides, au racisme et à la destruction de l’environnement. Les coalitions doivent être transrégionales et multilingues.
Après Trouble dans le genre, vous avez beaucoup écrit sur le moi, le deuil et l’engagement politique, en analysant les structures de pouvoir et comment certaines personnes manquent injustement de reconnaissance sociale. Considérez-vous l’impératif éthique de valoriser de manière égale toutes les vies humaines comme le fil rouge de vos nombreux ouvrages ?
J’ai en effet écrit sur de nombreux sujets depuis Trouble dans le genre : le sionisme, les discours de haine, les assemblées publiques, la non-violence… Les études de genre ne me définissent pas. C’est l’un de mes champs d’étude et d’activisme et il le restera sans doute toute ma vie, mais je ne me suis jamais réduite à ce domaine. Avec chaque livre, je recommence, et bien que je sois consciente que certains thèmes reviennent sous de nouvelles formes, je ne m’efforce pas de créer une théorie fonctionnant comme un système. Je ne suis pas certaine qu’il y ait une ligne directrice. Je ne suis même pas certaine d’être une personne continue.
Dans Trouble dans le genre, je me préoccupe du fait que lorsque des gays ou lesbiennes décèdent, ils·elles ne font pas l’objet d’un deuil adéquat. C’est comme si leur vie n’avait pas d’importance. Je me suis donc demandé comment cela (le fait d’être une vie traitée comme si elle n’avait pas de valeur et qu’on pouvait s’en passer) était ressenti au cours d’une existence. Beaucoup de populations savent qu’elles sont considérées comme « inutiles », elles voient mourir les personnes qu’elles aiment sans que cela fasse l’objet d’une réponse publique adéquate. Donc je milite d’une certaine manière en faveur de l’idée que nous devrions être sujet·te à grief de manière égale et que notre valeur devrait aussi être égale durant notre vie.

« La façon dont on proteste préfigure le type de monde dans lequel nous voulons vivre. Ceux·celles qui s’engagent dans la violence font le pari qu’elle peut se limiter à être un outil pour parvenir à un monde non-violent. Or ces instruments mènent leur propre vie et la violence a tendance à aller au-delà du but pour lequel elle est prévue. »

Vous identifiez-vous à la figure d’Antigone, célèbre pour la désobéissance civile dont elle fait preuve (en bravant l’interdiction d’enterrer son frère, qu’elle juge injuste), à laquelle vous avez dédié tout un livre ?
Non. Je l’apprécie, mais je suis toujours en colère contre elle du fait qu’elle ait agi seule. Ou peut-être suis-je énervée par le fait qu’elle n’ait pas alors pu trouver une communauté, ou qu’elle ait renvoyé sa sœur Ismène lorsqu’elle lui a offert sa solidarité. Aucun·e d’entre nous ne devrait être un·e héros·ïne solitaire.
Cette année, vous avez publié un nouvel essai intitulé The Force of Nonviolence: The Ethical in the Political (en français, La Force de la non-violence : l’éthique dans le politique), qui plaide en faveur de l’instauration d’une « égalité radicale » dans le monde. Comment la mettre en place ? Et que répondriez-vous aux personnes qui risquent de vous accuser d’être trop utopique ?
Je ne pense pas que qui que ce soit d’entre nous devrait se satisfaire de la version de la « réalité de genre » qui nous a été donnée, surtout lorsque la violence de genre est acceptée comme un aspect de la vie que l’on ne peut pas changer. Nous devons trouver des solutions pour que chacun·e de nous puisse vivre une vie vivable, libérée de toute peur ou discrimination. Il faut donc continuer à se battre et à trouver de nouveaux espaces de potentiel au sein de la lutte. Il s’agit très souvent de lieux où les alliances deviennent possibles.
Estimez-vous que défendre une minorité opprimée devrait nécessairement mener, si la logique derrière cet engagement est prolongée, à vouloir défendre toutes les populations opprimées à travers la planète ?
Oui, je crois qu’il faut étendre les alliances. Mais lorsque les suprémacistes blanc·he·s ou les groupes de défense des droits des hommes déclarent qu’ils·elles constituent une minorité opprimée, nous devons prendre leurs arguments à part et vaincre leurs revendications.
Untitled #359, par Cindy Sherman. 
Qu’est-ce qui vous a menée à écrire The Force of Nonviolence ?
Le combat contre la suprématie blanche et le fascisme est actuellement urgent aux États-Unis, mais aussi dans d’autres endroits du monde. Selon moi, la façon dont on proteste préfigure le type de monde dans lequel nous voulons vivre. Ceux·Celles qui s’engagent dans la violence font le pari qu’elle peut se limiter à être un outil pour parvenir à un monde non-violent. Or ces instruments mènent leur propre vie et la violence a tendance à aller au-delà du but pour lequel elle est prévue.
The Force of Nonviolence souligne notre vulnérabilité et notre interdépendance, déconstruisant ainsi le mythe de l’individu autosuffisant érigé par le néolibéralisme. Considérez-vous que cette conception erronée soit la principale cause de l’injustice sociale et de la crise écologique auxquelles nous sommes confronté·e·s ?
Je ne suis pas certaine qu’il s’agisse de la cause la plus décisive. Mais l’anthropocentrisme s’exprime à travers la croyance que la nature est le territoire des humains. Nous voyons les conséquences catastrophiques de cette idée aujourd’hui, alors que la forêt amazonienne est en train d’être détruite lentement, mais sûrement.
En « explicitant » votre subjectivité, votre militantisme (au sein du mouvement féministe Ni Una Menos, ou encore avec Occupy Wall Street) vous a-t-il déjà posé problème au cours de votre carrière universitaire ?
Non, pas que je sache… Je suppose qu’il y a des gens qui disent que les universitaires ne devraient pas être des activistes ou que l’écriture universitaire devrait être distincte de l’écriture activiste. Il est vrai qu’elles ne se confondent pas, mais elles se recoupent de manière intéressante. Je pense qu’il y a une plus grande ouverture à l’égard de ce chevauchement aux États-Unis qu’en France, par exemple.
Quels sont les thèmes que vous souhaiteriez explorer à travers vos prochains essais ?
J’écrirai peut-être un livre court sur « le mouvement idéologique anti-genre ». J’écris également sur Kafka — et ce sont mes moments les plus heureux.

Interview extraite d’Antidote Statements issue hiver 2020-2021.

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