Pourquoi le mannequin Krow incarne-t-il la collection Antidote printemps-été 2020 « Boys Do Cry »

Article publié le 31 mars 2020

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Photos : Yann Weber. Mannequin : Krow. Coiffure : Christos Vourlis. Make-up : Lili Choi.
Texte : Maxime Retailleau.
31/03/2020.

Comme chaque saison, Antidote accompagne sa nouvelle collection genderfree et vegan d’un message à visée politique défendant une cause qui nous est chère. Dans le prolongement des valeurs célébrées à travers chacun de nos numéros, les nouvelles lignes Studio et Merch « Boys Do Cry » célèbrent et offrent de la visibilité aux communautés trans. Une collection parfaitement incarnée par Krow, dont le parcours fait écho au film lui ayant servi d’inspiration : Boys Don’t Cry. Rencontre.

Notamment inspirée par Boys Don’t Cry, qui dénonce la transphobie et a aujourd’hui atteint le statut de film culte, la collection printemps-été 2020 d’Antidote célèbre la fluidité de genre, dans le prolongement des valeurs du magazine et de sa mise en lumière de nombreuses personnalités trans (Raya Martigny, Dustin Muchuvitz, Inès Rau, Jojo – qu’on retrouvait en couverture du numéro Borders -, Allanah Starr ou encore Paul B. Preciado, interviewé dans nos pages). Cover boy du numéro Pride, Krow s’est imposé comme un choix évident pour l’incarner, sa vie ayant été influencée de manière déterminante par la découverte du chef-d’œuvre cinématographique de Kimberly Peirce.

Visuels de campagne de la collection Antidote Studio « Boys Do Cry ».

ANTIDOTE. Dès douze ans, vous vous êtes lancé en tant que mannequin de sexe féminin. Pourquoi si jeune ?
KROW. Je m’étais rendu à une fête d’anniversaire, et l’une de mes amies m’a rapporté que sa mère pensait que je devrais être mannequin. Donc je suis allé voir la mienne, et je lui ai demandé : « Je pourrais essayer d’être mannequin non, qu’en penses-tu ? ». Elle m’a répondu : « Bien sûr, essayons ». On a alors fait des recherches en ligne, et on a trouvé une agence qui avait une bonne réputation. On lui a tout de suite envoyé des photos de moi, et j’ai décroché un rendez-vous. Sur place on m’a proposé un contrat. Ensuite, des agents installés au Japon ont voulu que je me rende là-bas. J’y suis allé, ainsi qu’en Chine, à Taïwan ou encore à Milan quelquefois.

Faire du mannequinat dans un corps féminin – avec lequel vous ne vous sentiez pas à l’aise – a dû vous sembler problématique…
Au départ je tentais de trouver le moyen d’être une femme : je me suis toujours senti différent, et je n’avais pas le sentiment d’être une femme, mais à cette époque je ne m’identifiais pas non plus au fait d’être un homme. Donc je me suis dit que faire du mannequinat pourrait me permettre d’apprendre à devenir une femme, que ça m’aiderait. En fait c’est l’effet inverse qui s’est produit. J’ai fini par me dire « Ok, ce n’est pas ce que je veux être ». Mais le mannequinat m’a aidé à acquérir la confiance en moi nécessaire pour devenir qui je suis vraiment, et pour effectuer ma transition.

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé à l’entamer ?
À quinze ou seize ans, je n’avais pas encore vu Boys Don’t Cry, et je croyais que seuls les hommes pouvaient effectuer une transition pour devenir des femmes, je n’avais pas encore réalisé qu’il est aussi possible de se lancer dans une transition pour devenir un homme. Puis j’ai découvert le film, et cela m’a amené à réfléchir. J’ai ensuite rencontré des personnes transgenres heureuses dans leur vie et qui se réjouissaient d’avoir mené une transition. Je me suis alors dit que c’était le chemin que je voulais suivre. Mais à seize ans je n’étais pas encore prêt, d’autant que j’étais encore au lycée, où tout le monde l’aurait appris. J’ai donc attendu d’avoir au moins 18 ans, et c’est à ce moment que j’en ai parlé à ma mère.

Full look : Antidote Studio, collection « Boys Do Cry ».

Vous a-t-elle soutenu dans votre décision ?
Au départ elle ne m’y encourageait pas, parce qu’elle était effrayée à l’idée que je prenne une mauvaise décision qui m’aurait ensuite rendu malheureux. Elle connaissait deux femmes trans qui n’étaient pas heureuses dans leur nouveau corps : l’une a fini par se tuer, et l’autre a regretté d’avoir effectué une transition, mais il était alors trop tard pour qu’elle puisse redevenir un homme… Ma mère ne voulait pas que je traverse la même chose, donc elle m’a demandé de ne pas en parler pendant six mois, pour que j’y réfléchisse bien, afin que je sois certain de prendre la bonne décision. Mais j’insistais beaucoup pour qu’on discute de la transition, et elle s’est donc rendue compte que c’était ce que je voulais vraiment, que j’y réfléchissais depuis des années, et qu’il ne s’agissait donc pas d’un coup de tête. Une fois qu’elle a réalisé que c’était ce qui me rendrait heureux, elle m’a beaucoup soutenu.

Votre transition a duré trois ans. Ce voyage à travers les genres a-t-il été compliqué ?
C’était étrange au départ. Heureusement, j’y étais préparé parce que j’avais différents amis transgenres. Il y en avait qui se lançaient tout juste dans leur transition, d’autres qui étaient en plein milieu, et certains qui avaient eu recours à la chirurgie et se sentaient à l’aise avec leur corps. Donc si j’avais la moindre question je pouvais la poser à quelqu’un, il ne s’agissait pas de plonger dans l’inconnu, c’était beaucoup plus simple que ça.

Pourquoi avez-vous accepté la proposition de la réalisatrice Gina Hole Lazarowich, qui souhaitait tourner un documentaire sur vous durant ces années : Krow’s Transformation, ensuite sorti en 2019 ? 
Au départ, on était simplement censés faire une séance photo, puis elle a proposé de réaliser ce documentaire. J’ai d’abord hésité parce que cela impliquait qu’ensuite je reste perçu pour toujours comme un homme trans : seuls les gens qui n’auraient jamais entendu parler de moi et à qui je n’aurais rien dit pourraient penser que je suis un homme comme un autre, tout simplement. J’y ai donc beaucoup réfléchi, puis j’ai pris conscience que les films avec des trans, comme Boys Don’t Cry ou The Danish Girl, terminent toujours mal. Ils finissent soit par la mort du personnage trans, soit par des abus de la part de personnes qui ne les acceptent pas. Je me suis dit : « En fait la communauté trans a vraiment besoin d’un documentaire, ou bien d’un film, qui montrerait quelque chose de positif concernant une personne qui traverse une transition et se révèle être heureuse. Donc ce serait une super manière d’aider les trans à avoir davantage d’espoir, mais aussi d’éduquer les personnes cis qui ne connaissent pas ce sujet, en leur montrant comment ça fonctionne, quel est le processus, et qu’en fait on reste toujours la même personne. » Il n’y a que des changements physiques.

Full looks : Antidote Studio, collection « Boys Do Cry ».

Y a-t-il un message que vous souhaiteriez faire passer aux adolescents qui envisagent de changer de genre ?
Il est vraiment important d’attendre d’être prêt, et d’acquérir autant de connaissances que possible avant d’entamer une transition. Il y a d’ailleurs beaucoup de personnes qui viennent vers moi et me demandent des conseils, car ils apprécient le fait que je me sente à l’aise et confiant avec le fait d’être un homme trans. Cela leur a parfois donné la force de faire leur coming-out auprès de leur famille ou de leurs amis.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez défilé pour la première fois en tant que mannequin homme, à l’occasion du show printemps-été 2019 de Louis Vuitton par Nicolas Ghesquière ?
C’était incroyable. Quand je me suis rendu au casting, j’ai vu qu’il y avait beaucoup de filles et de personnes gender neutral, et j’ai d’abord cru que les personnes trans qu’ils cherchaient devaient être des trans femme. En tant que trans homme je me suis ainsi dit qu’ils avaient fait une erreur, d’autant que c’était pour une collection femme. Donc quand on m’a demandé de montrer comment je marchais, je me suis dit que j’allais faire de mon mieux mais que dans tous les cas je n’allais jamais être pris. Puis ils m’ont appelé quelques heures plus tard pour me dire que j’avais été choisi, et je me suis dit : « Attends, mais j’ai le job en fait ? ». C’était génial de pouvoir défiler lors de ce show, je ne m’y attendais pas du tout.

Après cette première apparition en tant que mannequin homme, vous avez défilé pour un large éventail de marques lors des Fashion Weeks masculines, dont Alexander McQueen, Neil Barrett, Balmain, Ann Demeulemeester, ou encore Alyx. Vous attendiez-vous préalablement à ce que votre carrière décolle ?
Non. Je savais qu’avoir défilé pour Louis Vuitton représenterait une étape majeure dans ma carrière, or je ne pensais pas qu’elle avancerait aussi vite ensuite. Mais il me semble que le fait d’être trans y a aussi contribué, car ces marques veulent montrer que les trans sont des personnes comme les autres, et qu’elles sont ouvertes envers tous types de genre.

Avez-vous le sentiment qu’il y a actuellement une sorte de « discrimination positive » envers les trans dans la mode ?
Oui. Et plus largement, lorsque certaines personnes sont oppressées, que ce soit pour des questions liées à leur couleur de peau ou à leur religion, la mode est généralement le premier secteur à prendre la parole sur les réseaux sociaux pour dire : « Nous voulons représenter ces gens qui sont issus de minorité, pour montrer au monde qu’il s’agit de personnes comme les autres. »

Vous avez apparemment rencontré des difficultés par le passé pour travailler aux États-Unis, à cause de problèmes de visa. Avez-vous le sentiment d’avoir été discriminé par la législation américaine ?
Oui, c’est un type de discrimination. Mais le contexte présidentiel actuel des États-Unis n’aide aucun trans, et plus généralement aucune personne ne répondant pas aux critères de la binarité de genre, donc je pense que rien ne changera tant que Trump restera en place.
Quand j’ai fait ma première demande de visa américain [Krow a fait cette demande en tant qu’homme, ndlr], j’avais déjà travaillé pendant six ans en tant que mannequin femme, et on m’a dit : « Rien de tout cela ne compte, parce que vous étiez alors une femme ». Ces expériences professionnelles ne signifiaient absolument rien pour eux, alors que j’étais la même personne… Je me suis dit : « Ok, je vais être mannequin partout ailleurs dans le monde dans ce cas ». Puis après avoir fait la couverture de L’Uomo Vogue, beaucoup de défilés, et des interviews (qui rendent compte de mon travail), j’ai finalement pu obtenir un visa, et j’ai donc pu travailler aux États-Unis.

En parallèle du mannequinat, vous aimez vous adonner au cosplay : comment votre passion pour cette pratique est-elle née ?
J’aimais les dessins d’animation japonais et les jeux videos quand j’étais enfant, et par le biais d’un ami j’ai découvert le cosplay. Je me suis alors dit : « C’est si cool de pouvoir s’habiller comme les personnages, je veux faire ça. » Avec ma mère, on s’est lancés pour tenter de créer des costumes ensemble, puis j’ai appris à les faire seul, c’était incroyable. J’adore rentrer dans les vêtements des personnages que j’aime et les représenter.

À gauche : full look Antidote Merch, collection « Boys Do Cry ».

À droite : full look Antidote Studio, collection « Boys Do Cry ».

Votre favori est Prompto, issu du jeux vidéo Final Fantasy XV : un clone militaire qui s’est rebellé et a échappé à la vie qu’on lui destinait. Pourquoi lui ?
J’adore Prompto parce que malgré son passé dramatique, il reste toujours positif et honnête, c’est un fonceur qui cherche à rendre ses amis heureux même quand les temps sont difficiles. Il est vraiment inspirant.

Vous identifiez-vous à lui dans une certaine mesure ?
J’ai été victimisé quand j’étais enfant, mais il ne m’est jamais rien arrivé de grave. Je n’ai jamais eu à faire face à des difficultés majeures, contrairement à d’autres personnes. J’ai donc eu de la chance, mais il y a des gens qui sont beaucoup plus forts que moi, qui ont dû traverser des épreuves beaucoup plus ardues et sont malgré tout restés positifs.

Alors que vous percez aujourd’hui dans le mannequinat, vous rêvez en parallèle de devenir chanteur. Quels sont vos styles musicaux favoris ?
J’adore écouter de la K-pop, de la pop, du J-rock (Japanese rock), différents styles de techno, et de la musique indie, comme alt-J. C’est le genre musical dans lequel je m’inscris quand je chante. Mes mélodies sont mélancoliques pour la plupart. Mais pour l’instant je sais simplement jouer du ukulele et du piano, je ne sais pas comment composer un morceau avec une batterie ou des guitares. J’espère pouvoir l’apprendre ou collaborer avec quelqu’un qui sait le faire, pour pouvoir élargir mon spectre. Mais c’est plus un hobby pour l’instant. J’ai cependant chanté dans le cadre de concours organisés lors de salons dédiés aux dessins d’animation japonais, et j’ai donné deux concerts à l’occasion des soirées de lancement du documentaire qui m’est dédié.

Où vous voyez-vous dans dix ans ?
J’espère mener une carrière musicale fructueuse [rires].

La collection Antidote Merch « Boys Do Cry » est disponible sur notre eshop.

Notamment inspirée par Boys Don’t Cry, qui dénonce la transphobie et a aujourd’hui atteint le statut de film culte, la collection printemps-été 2020 d’Antidote célèbre la fluidité de genre, dans le prolongement des valeurs du magazine et de sa mise en lumière de nombreuses personnalités trans (Raya Martigny, Dustin Muchuvitz, Inès Rau, Jojo – qu’on retrouvait en couverture du numéro Borders -, Allanah Starr ou encore Paul B. Preciado, interviewé dans nos pages). Cover boy du numéro Pride, Krow s’est imposé comme un choix évident pour l’incarner, sa vie ayant été influencée de manière déterminante par la découverte du chef-d’œuvre cinématographique de Kimberly Peirce.

Visuel de campagne de la collection Antidote Studio « Boys Do Cry ».

Visuel de campagne de la collection Antidote Studio « Boys Do Cry ».

ANTIDOTE. Dès douze ans, vous vous êtes lancé en tant que mannequin de sexe féminin. Pourquoi si jeune ?
KROW. Je m’étais rendu à une fête d’anniversaire, et l’une de mes amies m’a rapporté que sa mère pensait que je devrais être mannequin. Donc je suis allé voir la mienne, et je lui ai demandé : « Je pourrais essayer d’être mannequin non, qu’en penses-tu ? ». Elle m’a répondu : « Bien sûr, essayons ». On a alors fait des recherches en ligne, et on a trouvé une agence qui avait une bonne réputation. On lui a tout de suite envoyé des photos de moi, et j’ai décroché un rendez-vous. Sur place on m’a proposé un contrat. Ensuite, des agents installés au Japon ont voulu que je me rende là-bas. J’y suis allé, ainsi qu’en Chine, à Taïwan ou encore à Milan quelquefois.

Faire du mannequinat dans un corps féminin – avec lequel vous ne vous sentiez pas à l’aise – a dû vous sembler problématique…
Au départ je tentais de trouver le moyen d’être une femme : je me suis toujours senti différent, et je n’avais pas le sentiment d’être une femme, mais à cette époque je ne m’identifiais pas non plus au fait d’être un homme. Donc je me suis dit que faire du mannequinat pourrait me permettre d’apprendre à devenir une femme, que ça m’aiderait. En fait c’est l’effet inverse qui s’est produit. J’ai fini par me dire « Ok, ce n’est pas ce que je veux être ». Mais le mannequinat m’a aidé à acquérir la confiance en moi nécessaire pour devenir qui je suis vraiment, et pour effectuer ma transition.

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé à l’entamer ?
À quinze ou seize ans, je n’avais pas encore vu Boys Don’t Cry, et je croyais que seuls les hommes pouvaient effectuer une transition pour devenir des femmes, je n’avais pas encore réalisé qu’il est aussi possible de se lancer dans une transition pour devenir un homme. Puis j’ai découvert le film, et cela m’a amené à réfléchir. J’ai ensuite rencontré des personnes transgenres heureuses dans leur vie et qui se réjouissaient d’avoir mené une transition. Je me suis alors dit que c’était le chemin que je voulais suivre. Mais à seize ans je n’étais pas encore prêt, d’autant que j’étais encore au lycée, où tout le monde l’aurait appris. J’ai donc attendu d’avoir au moins 18 ans, et c’est à ce moment que j’en ai parlé à ma mère.

Full look : Antidote Studio, collection « Boys Do Cry ».

Vous a-t-elle soutenu dans votre décision ?
Au départ elle ne m’y encourageait pas, parce qu’elle était effrayée à l’idée que je prenne une mauvaise décision qui m’aurait ensuite rendu malheureux. Elle connaissait deux femmes trans qui n’étaient pas heureuses dans leur nouveau corps : l’une a fini par se tuer, et l’autre a regretté d’avoir effectué une transition, mais il était alors trop tard pour qu’elle puisse redevenir un homme… Ma mère ne voulait pas que je traverse la même chose, donc elle m’a demandé de ne pas en parler pendant six mois, pour que j’y réfléchisse bien, afin que je sois certain de prendre la bonne décision. Mais j’insistais beaucoup pour qu’on discute de la transition, et elle s’est donc rendue compte que c’était ce que je voulais vraiment, que j’y réfléchissais depuis des années, et qu’il ne s’agissait donc pas d’un coup de tête. Une fois qu’elle a réalisé que c’était ce qui me rendrait heureux, elle m’a beaucoup soutenu.

Votre transition a duré trois ans. Ce voyage à travers les genres a-t-il été compliqué ?
C’était étrange au départ. Heureusement, j’y étais préparé parce que j’avais différents amis transgenres. Il y en avait qui se lançaient tout juste dans leur transition, d’autres qui étaient en plein milieu, et certains qui avaient eu recours à la chirurgie et se sentaient à l’aise avec leur corps. Donc si j’avais la moindre question je pouvais la poser à quelqu’un, il ne s’agissait pas de plonger dans l’inconnu, c’était beaucoup plus simple que ça.

Pourquoi avez-vous accepté la proposition de la réalisatrice Gina Hole Lazarowich, qui souhaitait tourner un documentaire sur vous durant ces années : Krow’s Transformation, ensuite sorti en 2019 ? 
Au départ, on était simplement censés faire une séance photo, puis elle a proposé de réaliser ce documentaire. J’ai d’abord hésité parce que cela impliquait qu’ensuite je reste perçu pour toujours comme un homme trans : seuls les gens qui n’auraient jamais entendu parler de moi et à qui je n’aurais rien dit pourraient penser que je suis un homme comme un autre, tout simplement. J’y ai donc beaucoup réfléchi, puis j’ai pris conscience que les films avec des trans, comme Boys Don’t Cry ou The Danish Girl, terminent toujours mal. Ils finissent soit par la mort du personnage trans, soit par des abus de la part de personnes qui ne les acceptent pas. Je me suis dit : « En fait la communauté trans a vraiment besoin d’un documentaire, ou bien d’un film, qui montrerait quelque chose de positif concernant une personne qui traverse une transition et se révèle être heureuse. Donc ce serait une super manière d’aider les trans à avoir davantage d’espoir, mais aussi d’éduquer les personnes cis qui ne connaissent pas ce sujet, en leur montrant comment ça fonctionne, quel est le processus, et qu’en fait on reste toujours la même personne. » Il n’y a que des changements physiques.

Full look : Antidote Studio, collection « Boys Do Cry ».

Full look : Antidote Studio, collection « Boys Do Cry ».

Y a-t-il un message que vous souhaiteriez faire passer aux adolescents qui envisagent de changer de genre ?
Il est vraiment important d’attendre d’être prêt, et d’acquérir autant de connaissances que possible avant d’entamer une transition. Il y a d’ailleurs beaucoup de personnes qui viennent vers moi et me demandent des conseils, car ils apprécient le fait que je me sente à l’aise et confiant avec le fait d’être un homme trans. Cela leur a parfois donné la force de faire leur coming-out auprès de leur famille ou de leurs amis.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez défilé pour la première fois en tant que mannequin homme, à l’occasion du show printemps-été 2019 de Louis Vuitton par Nicolas Ghesquière ?
C’était incroyable. Quand je me suis rendu au casting, j’ai vu qu’il y avait beaucoup de filles et de personnes gender neutral, et j’ai d’abord cru que les personnes trans qu’ils cherchaient devaient être des trans femme. En tant que trans homme je me suis ainsi dit qu’ils avaient fait une erreur, d’autant que c’était pour une collection femme. Donc quand on m’a demandé de montrer comment je marchais, je me suis dit que j’allais faire de mon mieux mais que dans tous les cas je n’allais jamais être pris. Puis ils m’ont appelé quelques heures plus tard pour me dire que j’avais été choisi, et je me suis dit : « Attends, mais j’ai le job en fait ? ». C’était génial de pouvoir défiler lors de ce show, je ne m’y attendais pas du tout.

Après cette première apparition en tant que mannequin homme, vous avez défilé pour un large éventail de marques lors des Fashion Weeks masculines, dont Alexander McQueen, Neil Barrett, Balmain, Ann Demeulemeester, ou encore Alyx. Vous attendiez-vous préalablement à ce que votre carrière décolle ?
Non. Je savais qu’avoir défilé pour Louis Vuitton représenterait une étape majeure dans ma carrière, or je ne pensais pas qu’elle avancerait aussi vite ensuite. Mais il me semble que le fait d’être trans y a aussi contribué, car ces marques veulent montrer que les trans sont des personnes comme les autres, et qu’elles sont ouvertes envers tous types de genre.

Avez-vous le sentiment qu’il y a actuellement une sorte de « discrimination positive » envers les trans dans la mode ?
Oui. Et plus largement, lorsque certaines personnes sont oppressées, que ce soit pour des questions liées à leur couleur de peau ou à leur religion, la mode est généralement le premier secteur à prendre la parole sur les réseaux sociaux pour dire : « Nous voulons représenter ces gens qui sont issus de minorité, pour montrer au monde qu’il s’agit de personnes comme les autres. »

Vous avez apparemment rencontré des difficultés par le passé pour travailler aux États-Unis, à cause de problèmes de visa. Avez-vous le sentiment d’avoir été discriminé par la législation américaine ?
Oui, c’est un type de discrimination. Mais le contexte présidentiel actuel des États-Unis n’aide aucun trans, et plus généralement aucune personne ne répondant pas aux critères de la binarité de genre, donc je pense que rien ne changera tant que Trump restera en place.
Quand j’ai fait ma première demande de visa américain [Krow a fait cette demande en tant qu’homme, ndlr], j’avais déjà travaillé pendant six ans en tant que mannequin femme, et on m’a dit : « Rien de tout cela ne compte, parce que vous étiez alors une femme ». Ces expériences professionnelles ne signifiaient absolument rien pour eux, alors que j’étais la même personne… Je me suis dit : « Ok, je vais être mannequin partout ailleurs dans le monde dans ce cas ». Puis après avoir fait la couverture de L’Uomo Vogue, beaucoup de défilés, et des interviews (qui rendent compte de mon travail), j’ai finalement pu obtenir un visa, et j’ai donc pu travailler aux États-Unis.

En parallèle du mannequinat, vous aimez vous adonner au cosplay : comment votre passion pour cette pratique est-elle née ?
J’aimais les dessins d’animation japonais et les jeux videos quand j’étais enfant, et par le biais d’un ami j’ai découvert le cosplay. Je me suis alors dit : « C’est si cool de pouvoir s’habiller comme les personnages, je veux faire ça. » Avec ma mère, on s’est lancés pour tenter de créer des costumes ensemble, puis j’ai appris à les faire seul, c’était incroyable. J’adore rentrer dans les vêtements des personnages que j’aime et les représenter.

Full look Antidote Studio, collection « Boys Do Cry ».

Votre favori est Prompto, issu du jeux vidéo Final Fantasy XV : un clone militaire qui s’est rebellé et a échappé à la vie qu’on lui destinait. Pourquoi lui ?
J’adore Prompto parce que malgré son passé dramatique, il reste toujours positif et honnête, c’est un fonceur qui cherche à rendre ses amis heureux même quand les temps sont difficiles. Il est vraiment inspirant.

Vous identifiez-vous à lui dans une certaine mesure ?
J’ai été victimisé quand j’étais enfant, mais il ne m’est jamais rien arrivé de grave. Je n’ai jamais eu à faire face à des difficultés majeures, contrairement à d’autres personnes. J’ai donc eu de la chance, mais il y a des gens qui sont beaucoup plus forts que moi, qui ont dû traverser des épreuves beaucoup plus ardues et sont malgré tout restés positifs.

Alors que vous percez aujourd’hui dans le mannequinat, vous rêvez en parallèle de devenir chanteur. Quels sont vos styles musicaux favoris ?
J’adore écouter de la K-pop, de la pop, du J-rock (Japanese rock), différents styles de techno, et de la musique indie, comme alt-J. C’est le genre musical dans lequel je m’inscris quand je chante. Mes mélodies sont mélancoliques pour la plupart. Mais pour l’instant je sais simplement jouer du ukulele et du piano, je ne sais pas comment composer un morceau avec une batterie ou des guitares. J’espère pouvoir l’apprendre ou collaborer avec quelqu’un qui sait le faire, pour pouvoir élargir mon spectre. Mais c’est plus un hobby pour l’instant. J’ai cependant chanté dans le cadre de concours organisés lors de salons dédiés aux dessins d’animation japonais, et j’ai donné deux concerts à l’occasion des soirées de lancement du documentaire qui m’est dédié.

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