Allanah Starr – Antidote

Les 1001 nuits d’Allanah Starr

Texte : Maxime Leteneur.

Article et photos par Byron Spencer extraits d’Antidote Magazine : Pride hiver 2019-2020. Talent : Allanah Starr. Stylisme : Jonathan Huguet. Maquillage : Sohphea Yen.

Née de sexe masculin à Cuba lors d’un chaud mois de juillet 19?? (on ne révèle jamais l’âge d’une Lady), Allanah Starr et sa famille migrent vers Miami pour fuir la dictature de Fidel Castro et la persécution que subit son père anticommuniste. Après une enfance pauvre et difficile, elle s’est tracé un destin hors du commun : successivement gogo-danseuse, escort girl, star du X puis meneuse de revue dans un célèbre cabaret parisien, l’enfant timide d’autrefois est aujourd’hui devenue une reine de l’entertainment. Rencontre.

Quelques jours après avoir fêté en grande pompe et petit corset son anniversaire au Manko Cabaret (qui allait fermer une semaine plus tard), Allanah Starr nous reçoit dans son appartement parisien du IIe arrondissement, près des Grands Boulevards. À l’intérieur, la lumière est feutrée et l’on s’engouffre dans une ambiance intimiste au décor chargé : la tapisserie est recouverte d’ornements orientaux, qu’elle collectionne, chinés dans des brocantes ou des ventes aux enchères. Dans le salon, séparé en deux par un paravent derrière lequel se cache le lit – exilé d’une chambre à coucher reconvertie en dressing XXL –, la diva exubérante du samedi soir laisse place à une femme enroulée dans un large gilet, plus discrète mais non moins charismatique. Sans retenue ni tabou, elle revient pour Antidote sur une vie jalonnée par ses incessantes métamorphoses.

ANTIDOTE. Votre famille a émigré aux États-Unis quand vous aviez 5 ans. Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ?
ALLANAH STARR. J’ai eu l’enfance typique d’une immigrée. Ma famille était pauvre, nous n’avions rien quand nous sommes arrivés pour commencer une nouvelle vie en Amérique. C’était dur, et j’avais des difficultés à l’école. Les gens me rendaient la vie difficile car j’étais très introvertie. J’ai ensuite pensé qu’il fallait que je fasse un travail sur moi-même, car j’en avais assez d’être timide et de ne pas être capable de m’exprimer en public. À l’adolescence, j’ai pris des cours de théâtre et de débats. Cela m’a vraiment aidé à trouver ma voie.

Peu après avoir suivi ces enseignements, vous avez présenté votre toute première performance en tant que drag. Pouvez-vous nous raconter comment cela c’est passé ?
C’était très amusant. Il y avait un concours de talents au lycée et avec d’autres élèves on a mis en place un show sur une chanson géniale de Julie Brown, « The Homecoming Queen’s Got a Gun ». J’en étais la vedette, j’avais 16 ans, c’était ma première performance de drag et nous avons gagné la compétition !

C’est durant cette période que vous avez révélé votre attirance pour les hommes au grand jour ?
Oui, il me semble que j’avais 16 ans également lorsque j’ai fait mon coming-out auprès de ma mère. J’étais déjà en quelque sorte out vis-à-vis de certaines personnes de mon cercle privé, mais je n’en avais pas encore parlé à ma famille. Ma mère l’a bien accepté, elle est très ouverte d’esprit. Je pense qu’elle le savait déjà, j’ai toujours été très différente, c’était plutôt évident. Mais à l’époque je me disais simplement que j’aimais les garçons, je ne connaissais rien à la transsexualité, je pensais juste que j’étais gay.

À gauche : manteau en fourrure synthétique, Moon Young Hee.

À droite : veste et ceinture, Balmain. Chaussures avec bas intégrés, Jean Paul Gaultier Haute Couture. Chapeau, Rochas. Boucle d’oreilles, Annelise Michelson. Body, personnel.

Quel look arboriez-vous durant cette période ?
Il était très différent de maintenant ! Je jouais beaucoup sur l’androgynie. C’était l’époque des Club Kids [un groupe de jeunes new-yorkais des années 1990 connus pour leurs fêtes extravagantes et leurs tenues excentriques, ndlr], je m’inspirais beaucoup d’eux en les voyant dans des émissions ou des reportages à la télévision, ils étaient comme des créatures. J’essayais de leur ressembler et à 17 ou 18 ans, je me suis mise à sortir plus ou moins tous les soirs. J’ai rencontré beaucoup de gens qui me proposaient de me payer pour danser, et j’ai commencé à travailler comme gogo-danseuse.

À quel moment avez-vous compris que vous vouliez être une femme ?
Ça a été un processus très long. On parle d’une époque – il y a 25 ans – où il n’y avait pas Internet, pas d’informations… J’ai commencé à voir des transsexuels quand je sortais, mais au départ je ne m’expliquais pas vraiment comment il était possible de changer de sexe. En travaillant dans des clubs, j’en ai croisé de plus en plus et je me suis mise à comprendre. Puis j’en ai rencontré plusieurs et j’ai réalisé que c’était le chemin que je voulais suivre. Mais ce n’est pas venu tout de suite, cela a pris du temps. J’avais peut-être 20 ans quand j’ai commencé à prendre des hormones sexuelles féminines. Par la suite, j’ai commencé à faire de la chirurgie esthétique, peut-être un an après. Et je n’ai jamais arrêté depuis, j’ai fait beaucoup d’opérations, j’ai perdu le compte.

« J’ai toujours été inspirée par les femmes voluptueuses, à forte poitrine, comme Jayne Mansfield ou Sophia Loren. C’est le genre de corps que je voulais avoir. »

Elles ont dû être très coûteuses, comment êtes-vous parvenue à vous offrir les premières ?
Au début, quelqu’un m’a prêté main forte. J’avais rencontré un homme plus âgé qui était très gentil avec moi, il voulait m’aider à payer. J’ai d’abord accepté son soutien, ça n’avait rien de sexuel. Il me disait être impuissant, puis le viagra a fait son apparition et tout a changé. Il a voulu avoir des rapports avec moi. J’ai refusé et il a disparu de la circulation.

Vous êtes ensuite devenue escort, ce que vous assumez d’ailleurs totalement.
Oui, je suis devenue une travailleuse du sexe. L’homme qui m’aidait était parti, et le fameux restaurant drag Lucky Chengs au sein duquel j’étais embauchée allait fermer… J’avais besoin d’argent pour vivre tout en continuant à payer mes opérations, et je ne voyais pas d’autres solutions. J’ai donc tenté le coup.

Vous avez ensuite rejoint l’industrie pornographique, comment l’avez-vous intégrée ?
J’avais la vingtaine, j’ai rencontré quelqu’un et nous avons eu une relation sentimentale. J’ai alors préféré arrêter de travailler comme escort et je suis devenue make-up artist pour des spectacles à New York. Mais quand nous nous sommes séparés, j’ai ressenti une grande désillusion… À l’époque, les sites pornographiques payants étaient en plein boom, je me suis dit qu’il y avait une opportunité à saisir. La première idée était de créer mon propre site. J’enregistrais moi-même mes contenus, puis quelqu’un m’a contactée en ligne et m’a demandée si j’étais intéressée à l’idée de collaborer avec un autre site, l’un des plus gros de l’époque, et j’ai accepté. Par la suite, j’étais présentée sur leur plateforme comme la vedette du moment. Mon propre site a ouvert au même moment et tout a décollé.

À gauche : blouse, Palomo Spain. Collier et boucles d’oreilles, Gucci.

À droite : manteau, Arthur Avellano. Lunettes, Neith Nyer X DDP. Culotte, Wolford. Collants, Falke.

Vous souvenez-vous de votre premier jour de tournage ?
Oui je m’en rappelle très bien, c’était à Las Vegas, j’étais très nerveuse. Il faisait très chaud dans la pièce. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Une fois la scène terminée, j’ai réalisé que c’était juste un travail comme un autre. Tu fais une performance.

Vous avez été la première femme trans’ à tourner avec un homme trans’, l’acteur Buck Angel. Comment cette collaboration est-elle née ?
J’ai rencontré Buck Angel grâce à un ami dans un club de Las Vegas. C’était le premier transsexuel homme que j’ai rencontré, je ne me doutais pas du tout qu’il était trans’. Nous sommes devenus amis. Il a commencé à faire du porno après moi, et nous avons eu l’idée de tourner ensemble, tout s’est fait naturellement.

Votre plus grand succès, réalisé par votre ami Gia Darling, s’intitule Allanah Starr’s Big Boob Adventures, en référence à votre forte poitrine. À l’origine, qu’est-ce qui vous a motivé à choisir des implants mammaires aussi imposants ?
J’ai toujours été inspirée par les femmes voluptueuses, à forte poitrine, comme Jayne Mansfield ou Sophia Loren. C’est le genre de corps que je voulais avoir. En ce qui concerne Big Boob Adventures, c’était, à la base, une blague qu’on a transformée en vraie série. Finalement, la plaisanterie a fini par gagner un AVN Award, l’équivalent d’un Oscar pour le porno, en 2008.

J’ai toujours eu des objectifs professionnels, je voulais réussir dans le porno et en faire un business. C’était gratifiant de voir que j’y étais arrivée, c’était mon but à l’époque, et le fait que les gens apprécient mon travail était flatteur. Mais j’ai toujours évolué dans le secteur de l’entertainment, et pour moi c’était juste une autre manière d’en faire.

Le seul inconvénient, c’est que c’était devenu difficile de rencontrer quelqu’un sans être réduite à un objet de désir sexuel. Quand tu fais un travail qui implique d’exposer publiquement des actes sexuels, les gens supposent que tu es la personne qu’ils voient à l’écran, alors que ce n’est pas du tout le cas. Mais être un fantasme est quelque chose d’intéressant. Je savais dans quoi je mettais les pieds.

Pourquoi avez-vous décidé de tout arrêter ?
J’avais gagné un AVN Award, je ne voyais pas ce que je pouvais accomplir de plus en retournant tourner. J’avais fait ce que j’avais à faire. Ce n’est même pas une décision que j’ai dû prendre consciemment.

À gauche : veste, Balmain. Chapeau, Rochas. Boucle d’oreilles, Annelise Michelson. Body, Woldford.

À droite : manteau en fourrure Synthétique, Moon Young Hee. Collants, Falke. Chaussures, Louboutin.

À travers votre vie, avez-vous réussi à construire des relations sérieuses avec des hommes en parallèle de vos multiples carrières ?
J’en ai eu quelques-unes. J’avais l’habitude de dire que j’étais malheureuse en amour, mais ce n’est pas tout à fait vrai parce que j’ai aimé plusieurs fois, et c’est une chance. C’était pourtant très dur pour moi d’avoir une relation sérieuse, premièrement parce que j’ai une vie très inhabituelle. Ce n’est pas que le fait d’être trans’, il y a aussi les professions que j’ai choisies, mon emploi du temps… Bien sûr, le fait d’être trans’ ajoute toute une série de difficultés. Mais ce n’est pas à moi de gérer ça, je suis très bien dans ma peau, ce sont les autres qui doivent s’accepter et assumer leur attirance. En France, les gens ont plus de mal avec cela. Je vais être très généraliste, mais ici, les hommes que j’ai rencontrés qui aiment les trans’ sont beaucoup plus conservateurs dans leur manière de reconnaître leur attirance. Ils essayent beaucoup de résister, la majorité d’entre eux ont du mal à la digérer. J’éprouve beaucoup d’empathie pour eux parce que ça doit être difficile. C’est aussi dur à faire accepter à ses amis et sa famille. D’une certaine manière, je pense que c’est l’un des derniers tabous culturels et sexuels. On ne parle jamais de ce que ça implique d’avoir une relation, d’aimer et de faire l’amour avec une personne transsexuelle. Et pourtant, clairement, il y a des tonnes de gens qui le font ou qui le regardent sur Internet. Chaque année, « trans » est dans le top 5 des recherches pornographiques, c’est énorme ! Mais personne n’a le courage de mettre le sujet sur la table. Et ça ne vient pas que des hétérosexuels, beaucoup d’homosexuels ont aussi des préjugés sur les transsexuels.

En 2010, vous êtes partie vivre en Europe, où vous avez rencontré Emmanuel D’Orazio et Marc Zaffuto, les organisateurs des soirées Club Sandwich à Paris, avec qui vous avez collaboré en tant que performeuse lors de nombreux événements…
Je les ai rencontrés lors d’une Club Sandwich de manière très fortuite. Marc savait qui j’étais, mais pas Emmanuel. Nous sommes devenus très amis, j’allais à leurs soirées à chaque fois que je passais par Paris, jusqu’au jour où ils m’ont demandé de faire mon premier show, qui consistait à monter sur un taureau mécanique pour une soirée cow-boy. C’était très drôle ! Tout est parti de là.

« On ne parle jamais de ce que ça implique d’avoir une relation, d’aimer et de faire l’amour avec une personne transsexuelle. Et pourtant, clairement, il y a des tonnes de gens qui le font ou qui le regardent sur Internet. Chaque année, « trans » est dans le top 5 des recherches pornographiques. »

Vous avez alors commencé à vous produire régulièrement dans des clubs et cabarets. À quoi ressemblaient vos premières performances ?
À l’époque, je faisais ce qu’on me demandait de faire, tout dépendait du thème de la soirée. Si c’était une soirée de Noël, je faisais un spectacle burlesque de Noël par exemple. Ça tournait autour du lip sync, et il y avait aussi un peu de strip-tease, des choses amusantes.

Vous avez par ailleurs été la première personne transsexuelle à performer au Crazy Horse, à l’occasion d’une after party Balmain en 2014. Comment ce projet est-il né ?
Marc Zaffuto organisait la fête, et avec Olivier Rousteing [le directeur artistique de Balmain, ndlr], que j’avais déjà rencontré, ils m’ont demandé de faire une performance surprise reprenant « Champagne Taste », un numéro d’Eartha Kitt. J’étais extrêmement nerveuse parce que je suis une très grande fan du Crazy Horse, c’est une institution tellement importante. En backstage, je voyais toutes les choses que je ne pouvais voir qu’à la télé quand j’étais jeune. Puis je suis montée sur scène, elle est très petite et extrêmement compliquée, il y a des trous partout pour laisser passer les affaires des techniciens. Mais c’était une expérience merveilleuse, je suis très reconnaissante d’avoir pu faire ça.

Manteau en fourrure Synthétique, Moon Young Hee. Ceinture, Gucci. Collants, Falke. Body, Wolford.

Vous avez aussi monté votre propre spectacle, « An evening with Allanah Starr »…
Oui, je faisais beaucoup de performances au Maxim’s, et un soir Marc a attrapé le micro et m’a dit « tu devrais écrire un show », ce que j’ai fait. Il racontait le récit de ma vie : de Cuba aux États-Unis, puis à Paris, et je l’ai présenté un soir au Raspoutine en 2014. Je ne connaissais pas grand monde dans le show-business, mais par chance mon ami Raphaël Cioffi – qui a écrit pour Catherine et Liliane de Canal+ – a vu le spectacle. Il a adoré et il m’a aidé à le réécrire, puis il m’a présenté à Jessie Varin, la directrice artistique de la Nouvelle Seine, où j’ai pu présenter mon show pendant 4 mois. C’était une expérience très enrichissante. J’ai ensuite entendu parler du Manko Cabaret, qui allait ouvrir. Marc et Emmanuel [qui en étaient les directeurs artistiques, ndlr] m’ont demandé d’auditionner deux fois, et j’ai eu le job.

Quel était votre rôle au sein du club (qui a fermé ses portes en juillet 2019) ?
Je faisais beaucoup de choses différentes, mais j’étais avant tout la maîtresse de cérémonie des soirées – où on pouvait trouver une princesse saoudienne à côté d’une drag-queen, il y avait beaucoup de liberté. J’avais au total une dizaine de numéros et j’en présentais trois ou quatre par nuit. Je ne pense pas qu’il y ait eu beaucoup de meneuses de revue trans’ dans les cabarets traditionnels, je n’en connais pas d’autre(s) en tout cas. J’ai été choisie pour ce rôle non pas parce que je suis trans’, mais parce que j’étais capable de le remplir, grâce à mes capacités et mon talent. Et c’est important que les gens sachent ça. Ce n’est pas parce que tu es transsexuelle que tu ne peux pas exercer un job là où on ne t’attend pas.

Certaines de vos performances avaient une portée politique. Vous avez par exemple présenté un numéro basé sur Donald Trump, qui le tournait en ridicule.
Quand je présentais le show inspiré de Trump, je me moquais juste du grotesque de toute la situation. C’était marrant, certaines personnes se sentaient offensées parce que je portais la casquette MAGA [« Make America Gay Again », ndlr] sur scène, ils ne comprenaient pas l’ironie du numéro. On peut dire que c’était politique, mais pas d’une manière directe : le premier objectif était de faire rire le public, puis de le faire réfléchir. Mais se présenter nue sur une scène, c’est déjà politique.

Y a-t-il un message que vous souhaiteriez transmettre aux jeunes transsexuels ?
Je ne suis pas très bonne pour donner des conseils, je ne suis pas un modèle, et je ne suis pas non plus une activiste. Il y a des gens qui remplissent ce job mieux que moi. Mais la seule chose que je dirais c’est : sois authentique et vrai envers toi-même, et poursuis tes rêves. C’est difficile au début ou quand tu n’es pas soutenu, mais avec le temps, tu te rends compte qu’il est possible de vivre comme tu l’avais imaginé.

Cet article est extrait d’Antidote : Pride.

Quelques jours après avoir fêté en grande pompe et petit corset son anniversaire au Manko Cabaret (qui allait fermer une semaine plus tard), Allanah Starr nous reçoit dans son appartement parisien du IIe arrondissement, près des Grands Boulevards. À l’intérieur, la lumière est feutrée et l’on s’engouffre dans une ambiance intimiste au décor chargé : la tapisserie est recouverte d’ornements orientaux, qu’elle collectionne, chinés dans des brocantes ou des ventes aux enchères. Dans le salon, séparé en deux par un paravent derrière lequel se cache le lit – exilé d’une chambre à coucher reconvertie en dressing XXL –, la diva exubérante du samedi soir laisse place à une femme enroulée dans un large gilet, plus discrète mais non moins charismatique. Sans retenue ni tabou, elle revient pour Antidote sur une vie jalonnée par ses incessantes métamorphoses.

ANTIDOTE. Votre famille a émigré aux États-Unis quand vous aviez 5 ans. Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ?
ALLANAH STARR. J’ai eu l’enfance typique d’une immigrée. Ma famille était pauvre, nous n’avions rien quand nous sommes arrivés pour commencer une nouvelle vie en Amérique. C’était dur, et j’avais des difficultés à l’école. Les gens me rendaient la vie difficile car j’étais très introvertie. J’ai ensuite pensé qu’il fallait que je fasse un travail sur moi-même, car j’en avais assez d’être timide et de ne pas être capable de m’exprimer en public. À l’adolescence, j’ai pris des cours de théâtre et de débats. Cela m’a vraiment aidé à trouver ma voie.

Peu après avoir suivi ces enseignements, vous avez présenté votre toute première performance en tant que drag. Pouvez-vous nous raconter comment cela c’est passé ?
C’était très amusant. Il y avait un concours de talents au lycée et avec d’autres élèves on a mis en place un show sur une chanson géniale de Julie Brown, « The Homecoming Queen’s Got a Gun ». J’en étais la vedette, j’avais 16 ans, c’était ma première performance de drag et nous avons gagné la compétition !

C’est durant cette période que vous avez révélé votre attirance pour les hommes au grand jour ?
Oui, il me semble que j’avais 16 ans également lorsque j’ai fait mon coming-out auprès de ma mère. J’étais déjà en quelque sorte out vis-à-vis de certaines personnes de mon cercle privé, mais je n’en avais pas encore parlé à ma famille. Ma mère l’a bien accepté, elle est très ouverte d’esprit. Je pense qu’elle le savait déjà, j’ai toujours été très différente, c’était plutôt évident. Mais à l’époque je me disais simplement que j’aimais les garçons, je ne connaissais rien à la transsexualité, je pensais juste que j’étais gay.

Manteau en fourrure synthétique, Moon Young Hee.

Veste et ceinture, Balmain. Chaussures avec bas intégrés, Jean Paul Gaultier Haute Couture. Chapeau, Rochas. Boucle d’oreilles, Annelise Michelson. Body, personnel.

Quel look arboriez-vous durant cette période ?
Il était très différent de maintenant ! Je jouais beaucoup sur l’androgynie. C’était l’époque des Club Kids [un groupe de jeunes new-yorkais des années 1990 connus pour leurs fêtes extravagantes et leurs tenues excentriques, ndlr], je m’inspirais beaucoup d’eux en les voyant dans des émissions ou des reportages à la télévision, ils étaient comme des créatures. J’essayais de leur ressembler et à 17 ou 18 ans, je me suis mise à sortir plus ou moins tous les soirs. J’ai rencontré beaucoup de gens qui me proposaient de me payer pour danser, et j’ai commencé à travailler comme gogo-danseuse.

À quel moment avez-vous compris que vous vouliez être une femme ?
Ça a été un processus très long. On parle d’une époque – il y a 25 ans – où il n’y avait pas Internet, pas d’informations… J’ai commencé à voir des transsexuels quand je sortais, mais au départ je ne m’expliquais pas vraiment comment il était possible de changer de sexe. En travaillant dans des clubs, j’en ai croisé de plus en plus et je me suis mise à comprendre. Puis j’en ai rencontré plusieurs et j’ai réalisé que c’était le chemin que je voulais suivre. Mais ce n’est pas venu tout de suite, cela a pris du temps. J’avais peut-être 20 ans quand j’ai commencé à prendre des hormones sexuelles féminines. Par la suite, j’ai commencé à faire de la chirurgie esthétique, peut-être un an après. Et je n’ai jamais arrêté depuis, j’ai fait beaucoup d’opérations, j’ai perdu le compte.

« J’ai toujours été inspirée par les femmes voluptueuses, à forte poitrine, comme Jayne Mansfield ou Sophia Loren. C’est le genre de corps que je voulais avoir. »

Elles ont dû être très coûteuses, comment êtes-vous parvenue à vous offrir les premières ?
Au début, quelqu’un m’a prêté main forte. J’avais rencontré un homme plus âgé qui était très gentil avec moi, il voulait m’aider à payer. J’ai d’abord accepté son soutien, ça n’avait rien de sexuel. Il me disait être impuissant, puis le viagra a fait son apparition et tout a changé. Il a voulu avoir des rapports avec moi. J’ai refusé et il a disparu de la circulation.

Vous êtes ensuite devenue escort, ce que vous assumez d’ailleurs totalement.
Oui, je suis devenue une travailleuse du sexe. L’homme qui m’aidait était parti, et le fameux restaurant drag Lucky Chengs au sein duquel j’étais embauchée allait fermer… J’avais besoin d’argent pour vivre tout en continuant à payer mes opérations, et je ne voyais pas d’autres solutions. J’ai donc tenté le coup.

Vous avez ensuite rejoint l’industrie pornographique, comment l’avez-vous intégrée ?
J’avais la vingtaine, j’ai rencontré quelqu’un et nous avons eu une relation sentimentale. J’ai alors préféré arrêter de travailler comme escort et je suis devenue make-up artist pour des spectacles à New York. Mais quand nous nous sommes séparés, j’ai ressenti une grande désillusion… À l’époque, les sites pornographiques payants étaient en plein boom, je me suis dit qu’il y avait une opportunité à saisir. La première idée était de créer mon propre site. J’enregistrais moi-même mes contenus, puis quelqu’un m’a contactée en ligne et m’a demandée si j’étais intéressée à l’idée de collaborer avec un autre site, l’un des plus gros de l’époque, et j’ai accepté. Par la suite, j’étais présentée sur leur plateforme comme la vedette du moment. Mon propre site a ouvert au même moment et tout a décollé.

Blouse, Palomo Spain. Collier et boucles d’oreilles, Gucci.

Manteau, Arthur Avellano. Lunettes, Neith Nyer X DDP. Culotte, Wolford. Collants, Falke.

Vous souvenez-vous de votre premier jour de tournage ?
Oui je m’en rappelle très bien, c’était à Las Vegas, j’étais très nerveuse. Il faisait très chaud dans la pièce. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Une fois la scène terminée, j’ai réalisé que c’était juste un travail comme un autre. Tu fais une performance.

Vous avez été la première femme trans’ à tourner avec un homme trans’, l’acteur Buck Angel. Comment cette collaboration est-elle née ?
J’ai rencontré Buck Angel grâce à un ami dans un club de Las Vegas. C’était le premier transsexuel homme que j’ai rencontré, je ne me doutais pas du tout qu’il était trans’. Nous sommes devenus amis. Il a commencé à faire du porno après moi, et nous avons eu l’idée de tourner ensemble, tout s’est fait naturellement.

Votre plus grand succès, réalisé par votre ami Gia Darling, s’intitule Allanah Starr’s Big Boob Adventures, en référence à votre forte poitrine. À l’origine, qu’est-ce qui vous a motivé à choisir des implants mammaires aussi imposants ?
J’ai toujours été inspirée par les femmes voluptueuses, à forte poitrine, comme Jayne Mansfield ou Sophia Loren. C’est le genre de corps que je voulais avoir. En ce qui concerne Big Boob Adventures, c’était, à la base, une blague qu’on a transformée en vraie série. Finalement, la plaisanterie a fini par gagner un AVN Award, l’équivalent d’un Oscar pour le porno, en 2008.

J’ai toujours eu des objectifs professionnels, je voulais réussir dans le porno et en faire un business. C’était gratifiant de voir que j’y étais arrivée, c’était mon but à l’époque, et le fait que les gens apprécient mon travail était flatteur. Mais j’ai toujours évolué dans le secteur de l’entertainment, et pour moi c’était juste une autre manière d’en faire.

Le seul inconvénient, c’est que c’était devenu difficile de rencontrer quelqu’un sans être réduite à un objet de désir sexuel. Quand tu fais un travail qui implique d’exposer publiquement des actes sexuels, les gens supposent que tu es la personne qu’ils voient à l’écran, alors que ce n’est pas du tout le cas. Mais être un fantasme est quelque chose d’intéressant. Je savais dans quoi je mettais les pieds.

Pourquoi avez-vous décidé de tout arrêter ?
J’avais gagné un AVN Award, je ne voyais pas ce que je pouvais accomplir de plus en retournant tourner. J’avais fait ce que j’avais à faire. Ce n’est même pas une décision que j’ai dû prendre consciemment.

Veste, Balmain. Chapeau, Rochas. Boucle d’oreilles, Annelise Michelson. Body, Woldford.

Manteau en fourrure Synthétique, Moon Young Hee. Collants, Falke. Chaussures, Louboutin.

À travers votre vie, avez-vous réussi à construire des relations sérieuses avec des hommes en parallèle de vos multiples carrières ?
J’en ai eu quelques-unes. J’avais l’habitude de dire que j’étais malheureuse en amour, mais ce n’est pas tout à fait vrai parce que j’ai aimé plusieurs fois, et c’est une chance. C’était pourtant très dur pour moi d’avoir une relation sérieuse, premièrement parce que j’ai une vie très inhabituelle. Ce n’est pas que le fait d’être trans’, il y a aussi les professions que j’ai choisies, mon emploi du temps… Bien sûr, le fait d’être trans’ ajoute toute une série de difficultés. Mais ce n’est pas à moi de gérer ça, je suis très bien dans ma peau, ce sont les autres qui doivent s’accepter et assumer leur attirance. En France, les gens ont plus de mal avec cela. Je vais être très généraliste, mais ici, les hommes que j’ai rencontrés qui aiment les trans’ sont beaucoup plus conservateurs dans leur manière de reconnaître leur attirance. Ils essayent beaucoup de résister, la majorité d’entre eux ont du mal à la digérer. J’éprouve beaucoup d’empathie pour eux parce que ça doit être difficile. C’est aussi dur à faire accepter à ses amis et sa famille. D’une certaine manière, je pense que c’est l’un des derniers tabous culturels et sexuels. On ne parle jamais de ce que ça implique d’avoir une relation, d’aimer et de faire l’amour avec une personne transsexuelle. Et pourtant, clairement, il y a des tonnes de gens qui le font ou qui le regardent sur Internet. Chaque année, « trans » est dans le top 5 des recherches pornographiques, c’est énorme ! Mais personne n’a le courage de mettre le sujet sur la table. Et ça ne vient pas que des hétérosexuels, beaucoup d’homosexuels ont aussi des préjugés sur les transsexuels.

En 2010, vous êtes partie vivre en Europe, où vous avez rencontré Emmanuel D’Orazio et Marc Zaffuto, les organisateurs des soirées Club Sandwich à Paris, avec qui vous avez collaboré en tant que performeuse lors de nombreux événements…
Je les ai rencontrés lors d’une Club Sandwich de manière très fortuite. Marc savait qui j’étais, mais pas Emmanuel. Nous sommes devenus très amis, j’allais à leurs soirées à chaque fois que je passais par Paris, jusqu’au jour où ils m’ont demandé de faire mon premier show, qui consistait à monter sur un taureau mécanique pour une soirée cow-boy. C’était très drôle ! Tout est parti de là.

« On ne parle jamais de ce que ça implique d’avoir une relation, d’aimer et de faire l’amour avec une personne transsexuelle. Et pourtant, clairement, il y a des tonnes de gens qui le font ou qui le regardent sur Internet. Chaque année, « trans » est dans le top 5 des recherches pornographiques. »

Vous avez alors commencé à vous produire régulièrement dans des clubs et cabarets. À quoi ressemblaient vos premières performances ?
À l’époque, je faisais ce qu’on me demandait de faire, tout dépendait du thème de la soirée. Si c’était une soirée de Noël, je faisais un spectacle burlesque de Noël par exemple. Ça tournait autour du lip sync, et il y avait aussi un peu de strip-tease, des choses amusantes.

Vous avez par ailleurs été la première personne transsexuelle à performer au Crazy Horse, à l’occasion d’une after party Balmain en 2014. Comment ce projet est-il né ?
Marc Zaffuto organisait la fête, et avec Olivier Rousteing [le directeur artistique de Balmain, ndlr], que j’avais déjà rencontré, ils m’ont demandé de faire une performance surprise reprenant « Champagne Taste », un numéro d’Eartha Kitt. J’étais extrêmement nerveuse parce que je suis une très grande fan du Crazy Horse, c’est une institution tellement importante. En backstage, je voyais toutes les choses que je ne pouvais voir qu’à la télé quand j’étais jeune. Puis je suis montée sur scène, elle est très petite et extrêmement compliquée, il y a des trous partout pour laisser passer les affaires des techniciens. Mais c’était une expérience merveilleuse, je suis très reconnaissante d’avoir pu faire ça.

Manteau en fourrure synthétique, Moon Young Hee. Ceinture, Gucci. Collants, Falke. Body, Wolford.

Vous avez aussi monté votre propre spectacle, « An evening with Allanah Starr »…
Oui, je faisais beaucoup de performances au Maxim’s, et un soir Marc a attrapé le micro et m’a dit « tu devrais écrire un show », ce que j’ai fait. Il racontait le récit de ma vie : de Cuba aux États-Unis, puis à Paris, et je l’ai présenté un soir au Raspoutine en 2014. Je ne connaissais pas grand monde dans le show-business, mais par chance mon ami Raphaël Cioffi – qui a écrit pour Catherine et Liliane de Canal+ – a vu le spectacle. Il a adoré et il m’a aidé à le réécrire, puis il m’a présenté à Jessie Varin, la directrice artistique de la Nouvelle Seine, où j’ai pu présenter mon show pendant 4 mois. C’était une expérience très enrichissante. J’ai ensuite entendu parler du Manko Cabaret, qui allait ouvrir. Marc et Emmanuel [qui en étaient les directeurs artistiques, ndlr] m’ont demandé d’auditionner deux fois, et j’ai eu le job.

Quel était votre rôle au sein du club (qui a fermé ses portes en juillet 2019) ?
Je faisais beaucoup de choses différentes, mais j’étais avant tout la maîtresse de cérémonie des soirées – où on pouvait trouver une princesse saoudienne à côté d’une drag-queen, il y avait beaucoup de liberté. J’avais au total une dizaine de numéros et j’en présentais trois ou quatre par nuit. Je ne pense pas qu’il y ait eu beaucoup de meneuses de revue trans’ dans les cabarets traditionnels, je n’en connais pas d’autre(s) en tout cas. J’ai été choisie pour ce rôle non pas parce que je suis trans’, mais parce que j’étais capable de le remplir, grâce à mes capacités et mon talent. Et c’est important que les gens sachent ça. Ce n’est pas parce que tu es transsexuelle que tu ne peux pas exercer un job là où on ne t’attend pas.

Certaines de vos performances avaient une portée politique. Vous avez par exemple présenté un numéro basé sur Donald Trump, qui le tournait en ridicule.
Quand je présentais le show inspiré de Trump, je me moquais juste du grotesque de toute la situation. C’était marrant, certaines personnes se sentaient offensées parce que je portais la casquette MAGA [« Make America Gay Again », ndlr] sur scène, ils ne comprenaient pas l’ironie du numéro. On peut dire que c’était politique, mais pas d’une manière directe : le premier objectif était de faire rire le public, puis de le faire réfléchir. Mais se présenter nue sur une scène, c’est déjà politique.

Y a-t-il un message que vous souhaiteriez transmettre aux jeunes transsexuels ?
Je ne suis pas très bonne pour donner des conseils, je ne suis pas un modèle, et je ne suis pas non plus une activiste. Il y a des gens qui remplissent ce job mieux que moi. Mais la seule chose que je dirais c’est : sois authentique et vrai envers toi-même, et poursuis tes rêves. C’est difficile au début ou quand tu n’es pas soutenu, mais avec le temps, tu te rends compte qu’il est possible de vivre comme tu l’avais imaginé.

Cet article est extrait d’Antidote : Pride.

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