Mode Babos Antidote

Pourquoi la mode babos fait-elle son grand retour ?

Photo : Benjamin Lennox pour Magazine Antidote : Now Generation
Texte : Alice Pfeiffer

Vous la pensiez disparue dans un nuage de THC, et pourtant. 50 ans après la mort de Che Guevara, icône marketing de la mode altermondialiste, la tendance jaillit de ses cendres et se fait porteuse d’un style investi d’une mission urgente.

Une femme aux cheveux peroxydés traîne fièrement une poubelle Place de la République. Haut en macramé orné de fleurs également crochetées, pantalon d’éboueur customisé et chaussures à plateformes, elle rejoint ses amis drapés de patchwork et de recup’.

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Photos : Gypsy Sport printemps-été 2018

Cette clique vous évoque un souvenir ? Il ne s’agit pas d’étudiants séchant leur cours de Terminale option art plastique, bang dépassant du sac à dos et Tryo aux oreilles, pour aller faire brûler des bolas dans un parc environnant. Une vision embuée – ou enfumée— cristallisé par des films comme L’Auberge Espagnole ou Mauvaise Mauvaises Fréquentations (cf. Lou Doillon, nattes africaines jusqu’aux fesses, t-shirt Che Guevara et sarouel au vent, présentée comme une allégorie de la Rébellion). Nous sommes en fait au défilé du label Gyspy Sport, qui défend activement une vision « pluraliste », selon son créateur Rio Uribe, ou qui ne gommerait pas les différences mais les célébrerait – le tout confectionné par du recyclage. « Je veux prendre mes responsabilités : nous sommes un peuple capable d’amour et d’entraide, pourtant la société nous apprend le contraire. Battons nous pour un monde meilleur, respectueux, qui fait de la place pour tout le monde », ajoute le styliste. Aujourd’hui, c’est au tour du luxe de se fasciner pour la tendance altermondialiste des années 1990, et de marquer une césure avec le sportswear ténébreux venu d’Europe de l’Est, vers une mode plus fleurie et soulevant activement des questions d’époque pesantes.

Vivienne Westwood, fervente défenseuse de l’environnement, imagine un show fantasmant une sorte de retour à la nature, où l’humain vivrait en osmose avec le monde qui l’entoure ; tissages, matières et teintes naturelles succèdent à une collection précédente célébrant les ordures transformées en bijoux, en clin d’œil à la tendance freegan (ou cuisine à base de déchets ou produits périmés) actuelle – sans oublier la présence récurrente d’ornements et imprimés en forme de feuille de cannabis. Cette dernière, décomplexée depuis sa légalisation dans plusieurs états en Amérique, orne des tenues entières chez Baja East, Alexander Wang ou Moschino ; Vetements propose son propres grinder de weed, The Weeknd crée son propre vaporisateur avec la marque Pax, et Rihanna, qui ne cache pas de sa consommation arbore des nombreuses tenues à son effigie.

Chez Neith Nyer, on découvre baggies et pattes d’eph fleuris ; chez House of Holland, des juxtapositions dissonantes de couleurs et imprimés rappelant les débuts de Desigual, et de longs colliers aux symboles « Peace and Love ». Quant à Loewe, des babouches et coupes inspirées d’Amérique du Sud et d’Afrique du Nord s’adresseraient à une « voyageuse », qui aurait « pu s’émanciper de l’espace domestique » dixit le créateur JW Anderson.

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De gauche à droite : Moschino printemps-été 2017, Alexander Wang automne-hiver 2016, Loewe printemps-été 2018, Baja East automne-hiver 2016.

Sans oublier l’actrice et égérie Louis Vuitton hiver 2107 Sasha Lane, aux locks naturelles et clopes roulées au bec, notamment dans son film American Honey, ou encore Willow Smith, adepte de tie-dye et bindis indiens, qui se revendique Indigo Child (enfant indigo, connecté au cosmos qui voit le jour dans les Seventies puis renaît dans les années 1990). À l’heure du réchauffement planétaire et de la surconsommation aux dangers alarmants, des nouvelles quotidiennes dominées par des drames environnementaux et/ou sociaux, faut-il s’étonner que le besoin d’une vision alternative du monde revienne, version 2018 ?

Hippy ou babos ou la quête d’un style sans frontières

Cette vision du monde est loin d’être neuve. Le « babos », en pleine résurrection actuelle, a pour ancêtre le hippy, qui puise lui même dans l’histoire des communautés autonomes comme celle de Monte Verita, qui cherchait dès 1900 à s’extraire des attentes et des normes de la société en réaction à l’industrialisation radicale de l’ère moderne. Pourtant, un autre climat accueille son incarnation dès les années 1970 : face à l’hécatombe de la guerre du Vietnam, mais aussi les violences raciales et sexistes en Amérique, Allen Ginsberg, poète et figure clé du mouvement Beatnik, imagine le terme « Flower Power », ou l’idée de combattre les balles par des fleurs. Naît de cette vision pacifiste une application symbolique et stylistique, qui lance la mode du vêtement fleuri. Celle-ci se voit complétée d’un port de djellabas, caftans et kimonos, pour un style qui se voudrait sans frontières. A cette même époque coïncide aussi l’arrivée de la contraception, mais aussi de drogues hallucinogènes, le tout avant l’épidémie du SIDA. Un cocktail qui mène à un bref moment d’hédonisme symbolisé jusqu’aujourd’hui par le souvenir romancé du Summer of Love qui défendrait une sorte de liberté ultime et unifiante.

« Locks sur toutes textures de cheveux et pantalons en wax africain sont fièrement arborés comme une façon de s’opposer à une élégance imposée par l’Occident. »

Le revival de ce mouvement a lieu dans les années 1990 dans un monde chamboulé. En France, l’époque est marquée par la prise de conscience d’un racisme systémique puis le travail d’associations comme « Touche pas à mon pote ». La récupération de vêtements de cultures minorées – aujourd’hui perçue comme une forme d’appropriation culturelle— est alors vue comme une forme de melting pot qui ne « verrait » pas de différence. Locks sur toutes textures de cheveux et pantalons en wax africain sont fièrement arborés comme une façon de s’opposer à une élégance imposée par l’Occident.

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Photo : Sasha Lane dans la campagne Louis Vuitton printemps-été 2017.

Altermondialiste 2018, ou le geste stylistique investi de sens

Aujourd’hui, ce retour s’éveille au lendemain de Nuit Debout en France et de la Women’s March aux États-Unis, qui solidarisent les luttes diverses, humaines, sociales, et environnementales en une colère commune, et qui devient la preuve tangible d’une population avide de solutions alternatives à celles proposées par le gouvernement.

Stylistiquement, cette mode résonne avec un besoin d’engagement plus large, et est revue avec les tensions et les questions actuelles en tête : sans locks ni emprunts ethniques trop littéraux donc, mais visant surtout une production éthique, s’opposant à la surconsommation et notamment à la fast fashion, produite dans des conditions désastreuse pour l’environnement comme pour la main d’œuvre. Et cette mode, aux antipodes du chic français minimaliste, rigoureux, froid, rappelle dans cette accumulation de couches, de couleurs, d’imprimés, le potentiel disruptif de la mode.

Comme si souvent dans l’histoire de l’art, ce qui provoque, dérange, secoue les attentes joue un rôle vital : celui de rappeler la force de chaque geste esthétique à déranger pour mieux réinventer, et à questionner le fond en passant par la forme. Là, cette mode largement dictée par ses moyens de productions, de teintures et de textiles écologiques rappelle, pour citer l’architecte moderniste Louis Sullivan, que l’apparence devrait découler du sens de l’objet, et non l’inverse. Beau, parce que bon, harmonieux, esthétiquement peut-être, mais avec son environnement avant tout. Même sans bolas.

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