Pourquoi le bisexuel est-il si mal aimé ?

Article publié le 27 octobre 2016

Texte : Alice Pfeiffer
Photo : Benjamin Lennox pour Magazine Antidote : Now Generation

« Gay, hétéro ou menteur » : voici un des milliers de stéréotypes stigmatisants autour d’une phobie encore trop peu reconnue.

« Bye Bi Amber » ou « Ciao Amber la Bi », titre élégamment le tabloïd anglais The Sun sa couverture de la rupture entre l’actrice Amber Heard et Johnny Depp, suite à une attaque violente de la jeune femme par son mari à coups de téléphone portable en plein visage. Selon le journal trashissime, monsieur aurait été poussé à l’agression physique par son anxiété débordante que la jeune femme, ouvertement bisexuelle, ne le trompe avec une amie – suggérant, dans un amalgame inquiétant, que son orientation rimerait avec voracité sexuelle, incapable de monogamie. Un exemple de plus prouvant à quel point le B du prisme LGBTQIA+ est incompris.

SOMMES NOUS TOUS BI (OU PRESQUE)/SECRÈTEMENT BI ?

La chanteuse et comédienne Soko s’est affichée un temps au bras de l’actrice Kristen Stewart, tout en clamant sa bisexualité.

L’appellation peut prêter à confusion: ‘bi’ ne veut pas dire aimer ‘les deux sexes’ – une binarité qui nierait un prisme plus large d’identités – mais d’avoir le potentiel d’être attiré par plus d’un seul genre et/ou sexe.

Pour le docteur Alfred Kinsey, la sexualité humaine se situerait plutôt sur une échelle, dite la Kinsey Scale, de 0 à 6, soit totalement hétérosexuel d’un côté et 100 pourcent homosexuel de l’autre. Une grande partie de la population serait quelque part entre les deux – comme aux Etats-Unis, ou une étude récente révèle qu’une personne sur trois de moins de trente ans ne se place ni à 0 ni à 6.

Les exemples de coming out bisexuels de célébrités fleurissent ces dernières années, particulièrement chez les femmes – qui sont trois fois plus nombreuses que les hommes, du moins à en parler —. On peut penser à Azealia Banks, Miley Cyrus, Kristen Stewart ou Cara Delevingne qui n’hésitent pas à s’afficher en couple homosexuel ou clamer leur fluidité.

NO HATE! ❤️❤️❤️

Une photo publiée par Miley Cyrus (@mileycyrus) le

Dans une interview accordée au magazine Paper, Miley Cyrus déclarait : « Je me souviens avoir fait part à ma mère de mon admiration pour les femmes d’une façon différente. Elle m’a demandé ce que cela voulait dire. Et je lui ai dit que je les aimais. Que je les aimais comme j’aime les garçons. »

Pourtant, ces petits jeunes reviennent de loin. Encore récemment, une actrice à Hollywood se disant ‘bi’ était souvent accusée d’être une lesbienne dans le placard, gardée de le dire par peur de perdre des rôles d’hétérosexuelles (on pense notamment à Michelle Rodriguez, qui fit, au long de sa carrière l’objet de railleries et ragots fréquents à ce sujet) ; ou encore d’être de mœurs légères, débridées, allumeuses. Il faudra attendre qu’en 2010, Anna Paquin, star de True Blood, prenne parole lors d’une campagne dénonçant l’homophobie et la biphobie et déclare « Oui, je suis bisexuelle, non, je n’ai pas une libido folle, mon attirance pour quelqu’un n’est simplement pas prédestinée ou freinée par le genre de la personne ». Plus tard, en 2014, elle tweete « Je suis aujourd’hui une mère de famille mariée et fièrement bisexuelle. Le mariage c’est une affaire d’amour et non pas de genre», au sujet de son couple avec l’acteur britannique Stephen Moyer. Chez les hommes, les exemples se comptent sur les doigts d’une main, Frank Ocean, James Franco et Ezra Miller, fréquemment accusés de nier leur ‘vraie’ identité. Pourquoi tant de trouble ?

« HOMO, HETERO, OU MENTEUR »

« Gay, straight or lying » chante une vieille rengaine « biphobe » – ou la discrimination des bisexuels. Pour les femmes bies, ça ne serait qu’un effet de style, un jeu avec des codes hautement fétichisés par la mode comme le porno – qui ne contribuerait qu’à renforcer un fantasme hétéronormé (cf. les deux jeunes femmes déguisées en écolières virginales se galochant dans le groupe russe Tatu.) Pour les hommes, il s’agirait forcément d’un gay refoulé – une figure inquiétante qui met en péril un ordre patriarcal.

La biphobie a une caractéristique particulière, celle de recevoir les foudres et moqueries aussi bien des milieux gays que hétérosexuels, explique Vanessa de Castro, Porte-parole de FièrEs, une association féministe portée par des lesbiennes, bies, trans. Les clichés réducteurs n’en finissent pas : « La bisexualité n’existe pas, elle n’est qu’une passade », « La bisexualité n’est qu’une mode », « Contrairement aux lesbiennes et aux gays, les bisexuels ne sont pas discriminés », « Les bisexuels sont forcément infidèles » , « Les bisexuels sont incapables de choisir un camp », dit-elle, ajoutant que « ces idées biphobes contribuent à l’invisibilisation de la bisexualité ainsi que de la biphobie ».

Ce choix est donc perçu comme, au contraire, l’absence de décision, une zone de flottement ou une transition avant d’accepter sa ‘vraie’ nature. Encore et encore, c’est une définition de soi qui est ignorée, réfutée, accusée, car elle bénéficierait de pouvoir ‘choisir’ entre deux identités plus ou moins acceptables dépendant du milieu où l’on se trouve. Pourtant, une femme bisexuelle en couple avec une autre femme ne reçoit-elle pas la même discrimination que n’importe quelle relation homosexuelle ? « Dans la vie de tous les jours comme dans les milieux queer, on est dans un état permanent d’acceptation conditionnelle, ce qui est le contraire absolu de l’acceptation ! », ajoute l’activiste Robyn Ochs.

« Etre bisexuel est troublant car cela explose vraiment les carcans et une logique binaire: non la femme bie n’attend pas secrètement un homme pour avoir une ‘vraie’ sexualité, non l’homme bi n’est pas un homosexuel inassumé» s’exclame Vincent-Viktoria, président-e de Bi’Cause, première association porte-paroles des bisexuel-le-s en France, qui défend la devise « Parce que l’amour est un droit », et célèbrera ses 20 ans l’an prochain. « Après un long et douloureux combat pour les droits gay, la bisexualité est trop souvent vu comme voulant le beurre et l’argent du beurre, une trahison à la cause. Pourtant, la voilà, la vraie explosion des cadres mentaux ! »

Combattre la biphobie est donc l’affaire de tous les milieux, pour revenir à une pensée profondément queer, ou soutenant « tout ce qui porte le trouble dans l’ordre binaire et normatif des genres » comme le définit Anne-Emmanuelle, auteur de Le Grand Théâtre du genre. Et donc de permettre une acceptation de toutes les différences, inconditionnellement.

À lire aussi :

[ess_grid alias= »antidote-home2″]

Les plus lus

Miriam Gablier : « Plus d’un·e Occidental·e sur quatre croit en la réincarnation »

Ancienne psychothérapeute et présidente d’une association professionnelle de thérapie psycho-corporelle, l’auteure et conférencière Miriam Gablier est fascinée par les relations entre corps et esprit, au point de dédier son dernier ouvrage au thème de la conscience, qui continue de fasciner à travers les époques et constitue encore une large source de mystères. Dans cet entretien, elle revient sur le développement du champ d’étude de la para­psychologie (qui vise à comprendre les phénomènes hors normes de la conscience, quitte à être régulièrement décriéE par une large partie de la communauté scientifique), insiste sur la nécessaire alliance entre approches rationnelles et subjectives sur ces sujets, et revient sur l’ancrage historique de l’hypothèse de la réincarnation, à laquelle certain•e•s chercheurs•ses ont décidé de dédier leur vie.

Lire la suite

Nabilla Vergara : « Je ne pensais pas que j’allais réussir »

Alors que sort Nabilla : sans filtre, le premier docu-réalité dédié à l’ex-candidate de téléréalité, celle-ci se livre sur ses business, sa vie de famille à Dubaï et les épreuves qu’elle a dû traverser. Longtemps méprisée par l’intelligentsia parisienne, Nabilla Vergara est désormais détentrice d’un petit empire reposant sur ses près de 7 millions de followers sur Instagram et sa marque de cosmétique. Devenue l’une des plus puissantes influenceuses françaises, elle est parvenue à faire de ses rêves une réalité. 

Lire la suite

Les Radical Faeries : à la recherche du « Gay Spirit »

À la fin des seventies, deux militants gays lancent le mouvement Radical Faeries, mélange de paganisme, d’idéologie marxiste, des balbutiements de l’écologie, de New Age hippie, d’empowerment, de psychédélisme, de spiritualité et de sexe libre à gogo, qui s’exprime au travers de grands rassemblements et renoue avec une sorte de transcendantalisme homosexuel. Une idéologie hybride et foutraque conviant à explorer le spectre du genre par-delà le binarisme normatif, qui a essaimé tout autour du monde et reste encore vivace aujourd’hui.

Lire la suite

Radical Faeries: in search of the “Gay Spirit”

In the late seventies, two gay activists launched the Radical Faeries movement – a blend of paganism, Marxist ideology, early environmentalism, New Age hippydom, empowerment, psychedelia, spirituality and sexual liberation a-go-go taking the form of big gatherings – and renewed a sort of homosexual transcendentalism. A zany, hybrid ideology that urged us to explore the gender spectrum beyond cis-normativity, spread throughout the world and thrives to this day.

Lire la suite

Interview with Corine Sombrun, defender of the virtues of trance

In Mongolia in 2001, Corine Sombrun received the “shamanic spark” when she suddenly entered a trance state during a ritual ceremony. A totally unexpected revelation, followed by a long training process that she continues to this day, while collaborating with researchers in order to demonstrate that trance is a cognitive phenomenon. Beyond the quest for its therapeutic virtues, the author also questions its impact on our relationship to the living and the sacred.

Lire la suite

Newsletter

Soyez le premier informé de toute l'actualité du magazine Antidote.