Brutalisme : pourquoi la mode est fascinée par les cités

Article publié le 29 octobre 2016

Texte : Alice Pfeiffer
Photos : Camille Ayme, Paneláks

L’architecture brutaliste des quartiers populaires explose dans les shoots de mode… Bienvenue dans une ère où l’exotisme n’a jamais été aussi proche.

La Grande Motte, Noisy-Le-Sec, Porte de la Villette, ou encore le Siège du Parti Communiste. Voici la cartographie parallèle de la France que trace la mode depuis plusieurs saisons. D’une campagne de luxe shootée au milieu d’un bloc de cités fatiguées à des défilés en proche banlieue dans des bâtiments désaffectés, cette nouvelle passion pour le béton s’oppose brutalement au Paris des touristes en quête de macarons et d’Amélie Poulain.

En plein revival des années 90, la hype lourdement inspirée par le sportswear de l’époque et sa réappropriation par les classes populaires nous revient accompagnée par ses décors d’origine. Contrairement aux Etats-Unis des Nineties qui fantasment depuis longtemps ses quartiers ghettoïques, sorte de théâtre de la culture hip-hop en ébullition, les hautes sphères luxueuses et culturelles ont longtemps snobé ces milieux. Certains critiques suggèrent même que « La Haine », film culte de 1995 était – consciemment ou pas – tourné en noir et blanc comme pour marquer une distance temporelle avec la « vraie » vie en couleurs, celle de la bourgeoisie qui consomme de plus en plus.

Aujourd’hui la toile de fond prend lentement le dessus. La découverte des grands ensembles est devenu le safari des années post-Krach boursier – un Ailleurs infiniment proche, et qui n’a jamais été aussi exotique. Voilà que des ribambelles de hipsters et de bobos (dont je fais, à mon plus grand regret, partie), sont dépaysés, fascinés, pris d’une boulimie Instagram par un voyage à bout de RER traversant vaillamment le périphérique pour la première fois ou presque (exception faite de Ikéa ou du Château de Versailles).

UN RÊVE DÉCHU EN TEMPS RECORD

Vous l’avez compris, ou ressenti en feuilletant à peu près n’importe quel magazine de mode actuel: à Paris et à travers toute l’Europe, particulièrement le bloc ex-communiste, nous sommes en plein revival de l’architecture Brutaliste, soit à base de « béton brut », peu ou pas raffinée, sortie droit du moule, une sorte de fonctionnalisme endurci à l’heure où les usines comme le plein emploi ont disparu. Ce courant prend son essor dans un contexte appauvri et décimé d’après-guerre, incarnée par son austérité des matériaux et son minimalisme écrasant. Il surgit pour construire rapidement des habitations à bas prix, afin d’accommoder la main d’oeuvre ouvrière sous-payée arrivant d’Algérie en masse.

Pourtant, ces habitations massives sont initialement l’expression d’une utopie de l’urbanisme moderne et représentent, dans leurs premières expressions, une forme de progrès social. La Cité Radieuse à Marseille du Corbusier propose un genre d’habitation qui ne segmente plus les classes sociales différentes en des modes de vies plus ou moins privilégiés (contrairement aux immeubles parisiens dotés de chambres de bonnes et d’escaliers de service): tout le monde est égal, a accès à l’eau courante, le gaz, l’électricité, autrement dit ce qu’on appelle ‘le confort moderne’. Ces cités seraient des mini-villes en elles même, indépendantes du restant du monde, ou la circulation permettrait des rencontres organiques et seraient libérées du poids centralisé de Paris.

Le style reflète la vie du moment: gommé de toute fioriture, honnête, aux structures apparentes, c’est la fonction qui détermine la forme et non pas le contraire. « Pas de mystère, pas de romantisme, pas d’occultation sur la fonction et la circulation, voilà un bâtiment simple et compréhensible par tous », a dit Reynar Banham, grand architecte brutaliste qui vantait son honnêteté démocratique.

Malgré toutes ces bonnes intentions, ces lieux de vie ne fonctionnent pas. À Paris, ces cités construites principalement en banlieues sont coupées d’une culture ultra-centralisées, et ce par le tristement symbolique périphérique. Mal connectées, au béton vieillissant à grande vitesse, ces tours et ces barres deviennent des enclaves populaires, ne permettant aucune mixité ou évolution sociale. Elles sont stigmatisées par les politiciens (n’oublions pas Sarkozy qui voulait « nettoyer la banlieue au Karcher »), et en un temps record, passent d’utopie à dystopie. Encore aujourd’hui, elles incarnent tout l’échec français d’intégration des minorés et de descendants d’anciennes colonies invisibilisées par la vie parisienne.

POURQUOI NOUS FASCINE-T-ELLE ? LA JOLIE-LAIDE DE L’ARCHITECTURE

Le Brutalisme, croulant à travers le Monde, devient donc souvent un symbole de fiascos multiples. David Cameron, premier ministre anglais, ne se prive pas de créer des parallèles douteuses entre dégradation sociale et architecturale. «Vous voilà confrontés à des blocs de béton surmontés d’immenses et brutales tours, abritant des couloirs sombres qui sont un cadeau fait aux criminels et aux dealers. La police évoque souvent l’importance de repérer la naissance du crime, mais ces domaines en sont véritablement le berceau », dit-il.

Pourtant, voilà que les arts et la culture internet se fascinent pour cet art élémentaire. Les Tumblrs fleurissent comme ‘Fuck Yeah Brutalism’. Au Royaume-Uni, les édifices brutalistes sont dorénavant classés et préservés depuis 2012 par le Fond Mondial pour les Monuments. Côté édition, Phaidon publie un gros ouvrage sur ce mouvement, ‘A Brutal World’. Dans la mode, on découvre les banlieues moscovites de Gosha Rubchinskyi et les fins fonds de Hackney des campagnes Reebok. Romain Gavras nous emmène jusqu’à la province industrielle de Hangzhou, en Chine, connue sa copie de la Tour Eiffel ; et Hunger Games au cœur des Espaces d’Abraxas de Noisy le Grand ainsi qu’à la Cité du Parc à Ivry-sur-Seine. Partout, le brutalisme trahit une envie d’une nostalgie proche de nous (physiquement comme temporellement) et dénué de tout kitsch niais.

« Visuellement, c’est un dialogue fascinant entre utopie et dystopie – ce que ca aurait pu être, avec toutes ses volontés modernistes, futuristes, déracinés de l’histoire et l’artisanat local vers une vraie envie d’avancée sociales – et ces ruines modernes, curieusement esthétiques, ornées des tags, de la grisaille, de l’abandon », souligne l’artiste et photographe Camille Ayme, qui documente ces bâtiments dans sa série « Paneláks », blocs d’habitation populaire de Prague. Pour elle, cela s’inscrit dans une vraie tendance, celle de « la fascination du ‘fail’, le rêve d’un futur en accéléré, défini par les erreurs grandioses »

À un niveau purement visuel, ce retour est peu étonnant. Comme souvent dans l’histoire des modes, celle-ci fascine par son chamboulement de l’ordre binaire du beau et du laid. Ce revival ennoblit ce qui avait été occulté, transcende le fonctionnel en décoratif. C’est la pyramide esthétique bourgeoise toute entière qui vole en éclat: la sophistication et la délicatesse, traditionnellement placées en haut de l’échelle de l’élégance, sont remplacées par une brutalité soudainement déclarée désirable. Pas très différent, finalement, des looks élimés du punk puis du grunge, et les squat parties allant avec, passées de jeunesse oubliée à chic radical, en deux temps-trois éditos.

LA FUITE D’UN PARIS MUSÉE

De nombreux parisiens vous le diront : cette esthétique réagit surement à la frustration autour de cette capitale muséale et immuable. Rien n’atteint cette ville si photogénique, ni les centenaires d’évolutions, les tentatives de progrès (la Défense), ni les refugiés, ni la montée des droites extrêmes, la radicalisation de la répression des différences, encore et toujours repoussés au frontières de la villes. Comme si toute la dureté ne pouvait être que refoulée du centre vers la périphérie pour conserver la capitale dans sa naphtaline théâtrale, celle où les clientes de haute couture et les dernières princesses peuvent tranquillement continuer à faire leur shopping encadré de gardes du corps armés.

Loyers grimpants et gentrification obligent, voilà le béton devenu le nouveau terrain de jeux des modeux middle-class, qui n’y ont jamais grandi. Le futur de cet engouement est aussi dystopique que ces buildings : la tendance explosera (prévoir un festival de musique alternative, une biennale locale, une Saint Denis Fashion Week, intégralement gérées par ces nouveaux arrivants et absolument innaccessible à sa population originale) puis se tassera; la hype émigrera en quête d’un nouvel Ailleurs, et les bobos resteront, ouvrant coffee shops sans gluten ni lactose et galeries de Street Art à prix d’or. Comme toujours. Espérons une chose, néanmoins : si la banlieue parisienne oscille habituellement entre non-lieu invisibilisé et ghetto sanguinaire selon les médias, celle-ci aura au moins le droit d’exister et de devenir une destination à part entière. Peut-être que cela adoucira quelques stigmates. Au moins jusqu’à la saison prochaine.

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