Pourquoi est-on hanté par l’idée de vaincre la mort ?

Article publié le 30 octobre 2018

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Texte : Maxime Delcourt.
Photo : Yann Weber pour Antidote Fantasy automne-hiver 2017/2018

On savait la science intéressée par la numérisation du cerveau et le clonage. On découvre désormais des sites qui proposent de planifier des tweets après notre départ et des séries où l’on pense avoir vaincu la mort. À croire que l’immortalité, ce vieux fantasme de l’être humain, est désormais à portée de main.

Alors que le monde vient de fêter le 169ème anniversaire de la doyenne de l’humanité, sept corps inanimés sont retrouvés le long d’une plage. Tous sont mineurs, tous se sont suicidés. Débute alors l’intrigue d’Ad Vitam, série réalisée par Thomas Cailley, récompensé en 2015 par le césar du meilleur premier film pour Les Combattants, et portée par un casting XXL (Yvan Attal, Garance Marillier ou encore Niels Schneider).

Consciemment ou non, la nouvelle série d’Arte, diffusée à partir du 8 novembre, fait parfaitement écho à une des obsessions de notre époque, toujours plus obnubilée par l’idée de vaincre la mort. Ou du moins, de la devancer : tandis que Keanu Reeves tente de cloner sa famille décédée dans son prochain long-métrage Replicas (sortie en fin d’année) et que les apôtres du transhumanisme rêvent de disposer de leurs corps, de le modifier ou de l’augmenter, de multiples sites proposent aujourd’hui des stockages virtuels sécurisés afin de générer des testaments virtuels, ou encore la possibilité de planifier des tweets et divers posts permettant d’entretenir un dialogue avec un proche disparu (Deadsocial.org, Loveliveson.com).

« À travers toutes ces innovations, ce n’est pas la mort que l’on tente de vaincre, mais bien la peur de la mort, nuance d’emblée la sociologue française Noëlle Châtelet, auteure de La dernière leçon et Suite à la dernière leçon (éd. Points, 2015), où elle revient sur les derniers instants de sa mère, décédée à 92 ans. C’est une peur fondamentale de notre condition humaine, qui nous demande un courage exceptionnel. Dès lors, tous les moyens sont bons pour éloigner cette peur. Mais la plupart de ces tentatives, comme le clonage ou le dialogue avec une machine générant une discussion avec un être disparu, ne sont finalement que des subterfuges, une escapade pour ne pas affronter la réalité. »

La mort, un simple algorithme à combattre ?

Penser que la mort ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir témoignerait ainsi de notre incapacité à envisager la fin qui nous guette. C’est aussi et surtout un marché économique que des « innovateurs plutôt que des novateurs », comme le précise Julien Pierre, tentent d’investir. Co-auteur avec Camille Alloing de Le Web affectif : une économie numérique des émotions (éd. Ina, 2017), le Français ne voit dans ces innovations technologiques qu’une nouvelle façon de nourrir le fantasme de l’immortalité. « Il y a vingt ans, on ne parlait que de cryogénisation. Aujourd’hui, c’est de clonage dont il s’agit, mais ceux qui entretiennent ce mythe sont toujours les mêmes : d’énormes machines à cash, issues notamment de la Silicon Valley, qui n’hésitent pas à réinvestir dans la recherche et le développement. Un peu à l’image de Facebook, qui injecte un tiers de ses bénéfices nets mensuels (environ un milliard de dollars) dans le développement de nouvelles technologies. »

Voilà pourquoi les innovations technologiques conçues pour défier une mort inéluctable ne sont plus uniquement imaginées dans des films de science-fiction comme Passengers avec Chris Pratt et Jennifer Lawrence (2016) ou Realive, film de Mateo Gil (2016) dans lequel un homme atteint d’un cancer décide de se faire cryogéniser. Aujourd’hui, ces technologies sont sur le point de s’implanter concrètement. Normal : le marché annoncé est plus que conséquent. Selon l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), 0,8 % de la population meurt chaque année. Ramené aux deux milliards d’utilisateurs de Facebook, cela fait environ 12 millions de comptes abandonnés annuellement.

Photo tirée du film Passengers.

« Or, une page inactive est une page qui ne génère pas de trafic, d’après Jacques Henno, journaliste spécialiste d’Internet et de l’impact des nouvelles technologies sur la vie privée. Facebook, mais aussi d’autres compagnies comme Google, qui a notamment mis en place tout un système permettant aux proches d’un défunt d’accéder à toute une partie de ses données après son départ, font ainsi en sorte de faire perdurer toutes ces pages. Que ce soit en les transformant en sorte de pierre tombale virtuelle ou en récupérant les données pour alimenter une sorte de chatbot, quelque chose qui permet à l’entreprise de générer un dialogue entre les proches et la personne disparue. »

Humains après tout

Avant d’être ces grands défenseurs de l’espèce humaine, les géants de la Silicon Valley poursuivent donc l’ambition d’investir ce que Jacques Henno considère comme le « plus gros marché du monde, sachant que quiconque sait qu’il va mourir ». Ils ne font également que se focaliser sur des préoccupations vieilles de plusieurs millénaires, reproduisant ce que l’homme, perpétuellement engagé dans une course terrifiante contre la mort, a toujours fait : créer des sépultures, des tombes ou des mémorielles dans un espoir d’éternité.

Après tout Les Pharaons dépensaient beaucoup d’argent et de moyens dans la construction des pyramides, et la conception de momies, afin de conserver un lien entre les vivants et les morts. Mais nous ne sommes plus dans l’Antiquité et aujourd’hui l’arrivée du numérique a décuplé les possibilités : « Grâce aux réseaux sociaux, on peut non seulement dédoubler notre vie, au sens où on peut s’inventer une toute autre personnalité et un tout autre réseau d’amis que dans la réalité, précise Laurence Allard, sociologue des usages numériques, mais on peut aussi exister à travers les récits des autres. Inconsciemment, on évolue donc sur tous ces sites en ayant en tête cette notion d’existence éternelle. » À croire que l’immortalité n’est définitivement plus réservée au domaine de la foi…

La peur de l’humain face à sa disparition est sans doute à l’origine de ce lien sacré entretenu avec ces nouvelles technologies, longtemps cantonnées au registre de la science-fiction et censées rallonger notre passage sur Terre. Pour les plus terrifiés à l’idée d’aller tutoyer le paradis, ces alternatives se présentent ainsi comme une solution. Sauf que, comme pour tout miracle annoncé, cette idéologie a ses limites et ses interrogations : quel avenir pour une planète où l’on ne meurt plus et qui, étrangement, constitue la plus grande menace pour l’être humain ? Quid de notre esprit et de notre âme, condamnés à passer l’éternité emprisonnés dans une machine dépourvue de sensations ?

« Quel avenir pour une planète où l’on ne meurt plus et qui, étrangement, constitue la plus grande menace pour l’être humain ? »

Ce culte de l’humain « augmenté », sorte d’hybride avec la machine, ne peut-il pas conduire, paradoxalement, à la disparition de l’humanité ? Jacques Henno s’en inquiète : « Je pense que les gens ne prennent pas la mesure des risques engendrés par de potentielles innovations. Dépasser la mort et demeurer, c’est une chose, mais est-on réellement prêt à passer l’éternité en tant que machine ? »

Choisir sa propre mort

Et si tous ces progrès faisaient de nous des cyborgs, un peu comme dans « Be Right Back », premier épisode de la saison 2 de Black Mirror, où une jeune veuve découvre un site internet permettant de créer un simulacre de l’être aimé en récupérant ses traces virtuelles et lui « redonne vie » à partir d’un corps synthétique informe ? Laurence Allard, elle, refuse d’y croire, prétextant que « la particularité de l’être humain est d’avoir un cerveau, une conscience et une âme », et qu’une « carte remplie de données et d’algorithmes ne peut pas remplacer tout ça. ». Une position par ailleurs partagée et incarnée par Jacqueline Jencquel, militante à l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) qui, n’acceptant pas de vieillir, a récemment annoncé avoir programmé son propre décès pour janvier 2020.

Photo tirée de la série Black Mirror, épisode 1 saison 2.

Pour la sociologue : « Il n’y a pas une bonne façon d’affronter la mort, il faut simplement comprendre les agissements de chacun, sans jugement moral. » Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’on a peur de mal mourir. Selon une étude Pfizer réalisée en 2012, les plus grandes craintes face au vieillissement sont « de vivre dans la douleur » et « qu’un proche nous ait à charge ». De là à vouloir se désigner comme gérant de sa propre mort ? « C’est une réaction logique, conclut Noëlle Châtelet. Choisir notre mort, c’est presque un droit fondamental de l’être humain. Anticiper l’après, c’est notre ultime liberté. »

La mort de l’égo

Mais quel après et pour quel futur ? Ne s’agirait-il pas d’accepter simplement que la mort n’est pas une fin en soi pour enfin se libérer des angoisses et des peurs qui lui sont liées ? Pour l’écrivain et conférencier canadien Eckhart Tolle, la seule mort à atteindre serait celle de l’égo. Une disparition grâce à laquelle nous serions libérés des pensées liées à notre propre finitude, responsables de la souffrance que nous vivons intérieurement, qui permettrait d’encourager notre éveil spirituel.

« La disparition de l’ego consiste en une mort à soi-même tel que nous nous connaissons aujourd’hui, une mort et une résurrection déjà si totales, que la mort du corps physique n’y enlève rien. »

Après avoir souffert de longues périodes de dépression à tendance suicidaire, l’auteur explique dans son best-seller Le Pouvoir du moment présent (éd. J’ai Lu, 2010), qu’une nuit il a ressenti ce qu’il appelle une « transformation intérieure » : « Je ne pouvais plus vivre avec moi-même un instant de plus. Et de ceci sortit une question sans réponse : “Qui est ce « je » qui ne peut plus vivre avec son ego ? Qu’est-ce que l’ego ?”. Je me sentis plongé dans un vide ! Je ne comprenais pas alors que, ce qui se passait, c’était que l’ego de l’esprit, avec sa pesanteur, ses problèmes, qui vit entre les regrets du passé et la peur du futur, s’était effondré. Il s’était dissout. Le lendemain matin, je me suis réveillé et tout était si paisible. La paix était là car il n’y avait pas d’ego. Juste la sensation d’une présence, un « état d’être », juste observant et regardant. »

Inutile donc de vouloir tenter de « tuer » l’ego. Selon l’écrivain et journaliste français Arnaud Desjardins, auteur de La Paix toujours présente (éd. La Table Ronde, 2011), il faut au contraire assumer tous ses désirs puis réaliser que la plénitude parfaite et durable ne peut être atteinte dans cette voie. Alors, seulement, les désirs tombent d’eux-mêmes. Dans son ouvrage plus ancien Les Chemins de la sagesse (trilogie parue en 1968), il explique : « La disparition de l’ego consiste en une mort à soi-même tel que nous nous connaissons aujourd’hui, une mort et une résurrection déjà si totales, que la mort du corps physique n’y enlève rien. » Avant de conclure : « La mort de l’ego est la véritable naissance, la découverte de ce qui est au fond de nous. »

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