Qui est Ferry van der Nat, le photographe du nouveau numéro d’Antidote : Desire ?

Article publié le 12 février 2020

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Texte : Maxime Retailleau.

Article et photo extraits d’Antidote Magazine : Desire été 2020.

Photographe de ce nouveau numéro d’Antidote, le Néerlandais Ferry van der Nat semble avoir vécu d’innombrables vies. Après avoir officié en tant que chef cuisinier ou make-up artist, et dirigé sa propre boutique, il connaît aujourd’hui le succès grâce à ses clichés emplis de sensualité. Entretien.

ANTIDOTE : Vous êtes actuellement connu en tant que photographe, or vous aviez déjà mené de multiples carrières différentes auparavant…
FERRY VAN DER NAT : Oui, parce que je me dis toujours : « C’est maintenant ou jamais ! ». Enfant, je voulais être maquilleur prothésiste ; j’avais vu ça à la télé. Je ne pouvais pas imaginer que c’était une vraie profession, surtout dans un village de campagne comme celui où j’ai grandi. Je voyais plus ça comme un hobby. Puis à dix ou onze ans, j’ai dû choisir un métier. J’aimais dessiner, créer des choses. Je voulais aller en école d’art mais mon niveau scolaire n’était pas assez élevé. Comme j’ai toujours aimé les gâteaux, je me suis dit que je devrais peut-être devenir pâtissier… J’ai donc arrêté l’école et j’ai commencé à travailler dans un supermarché, puis en tant que pseudo-boulanger dans un grand magasin. Ensuite, un restaurant connaissant mon envie de devenir chef cuisinier m’a appelé et j’ai appris le métier en neuf mois. J’avais 24 ans. En parallèle, je coiffais et maquillais ma sœur, ses amis, des poupées… Le maquillage a toujours fait partie de ma vie. J’ai voulu en faire mon job quand une très bonne amie est partie étudier dans une école de maquillage, d’effets spéciaux, de fabrication de perruques et de théâtre. Ça m’intriguait beaucoup, j’étais obsédé ! Cette école m’intimidait, mais j’ai fini par l’intégrer. J’étais encore cuisinier donc je travaillais 60 à 70 heures par semaine au total. Je maquillais toutes les serveuses. Puis, quand j’ai eu mon diplôme, j’ai quitté la restauration, commencé à faire des stages et je suis devenu make-up artist dans le monde de la nuit. Ça a pris de l’ampleur assez vite. J’ai suivi un groupe de drag en tournée pendant deux ans et demi. Je m’occupais des coiffures et du maquillage. Nous étions invités sur les plateaux télé, pour l’ouverture de spectacles à Broadway… Mais la vie nocturne, c’est hardcore. Donc je suis finalement parti et j’ai commencé à travailler pour des magazines de mode, la télévision, des célébrités… C’était très agréable, ça a duré douze ans donc on peut dire que j’y ai fait carrière mais à la fin, j’étais complètement épuisé. Après trois mois sans rien faire, j’ai lancé Mr. Vintage, un site de vente en ligne. Comme j’ai toujours été fasciné par les beaux vêtements et que je connaissais beaucoup de journalistes de mode, ça marchait plutôt bien. Petit à petit, ma collection s’est consolidée. Ensuite, pendant sept ans, j’ai tenu une boutique au Pays-Bas avec ma mère qui s’appelait Cabinet. Je faisais aussi un peu de stylisme.

Comment êtes-vous devenu photographe après toutes ces pérégrinations ?
À cette même époque, j’ai commencé à prendre des polaroids, mais sans ambition de devenir photographe. Je prenais des clichés de sujets nus la plupart du temps. Mon esthétique était assez onirique. Petit à petit, on a commencé à me dire : « Oh, tu as un œil ! ». Tout le monde trouvait par contre qu’il y avait trop de nudité, mais il faut croire en son propre style. Comme Instagram n’existait pas encore, je postais tous les jours un « polaroid du jour » sur Facebook et Tumblr. Une galerie – celle qui me représente encore – a vu mon profil et m’a contacté pour me dire qu’elle trouvait mes photos très intéressantes. Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi. Ce n’étaient que des polaroids et je n’ai pas suivi de formation. J’ai commencé en utilisant une seule source de lumière. Je ne savais même pas utiliser un appareil photo. Je ne sais toujours pas comment tout fonctionne ! Mais avec la galerie, nous avons discuté et avons monté une première exposition. Puis une seconde, à l’hôtel Jules & Jim, à Paris, et une autre encore pendant la Fashion Week homme. C’est grâce à cela que les magazines se sont intéressés à mon travail. Ma boutique Cabinet était fermée à l’époque. J’avais besoin d’argent. Je survivais en vendant quelques photos via la galerie, mais c’était difficile. Et puis il y a deux ans, alors que je m’apprêtais à jeter l’éponge, Tom Ford m’a découvert et tout a changé ! Une employée de la marque m’a envoyé un mail que j’ai supprimé sans même l’avoir lu. Je pensais que c’était un spam. Le lendemain, j’y ai rejeté un œil parce que je me demandais ce que c’était. Mon nom était mentionné dans le mail, et on me proposait une rencontre. Donc j’ai répondu ! Il a fallu plusieurs mois avant que cela ne se mette en place. À Londres, j’ai shooté le lookbook de la collection homme de Tom Ford. Puis quelques mois plus tard, la marque m’a demandé d’y ajouter Gigi Hadid et Joan Smalls, parce qu’elle voulait en faire sa campagne été 2019. C’était plutôt un très bon début ! Je suis chanceux, on me donne toujours une chance de repartir à zéro.

Le polaroid occupe toujours une place centrale au sein de votre œuvre, et vous lui avez même dédié un livre, intitulé Mr. (éd. Lannoo). Pourquoi ce type d’appareil photo vous plaît-il tant ?
Le polaroid sera toujours mon premier amour parce qu’immédiatement, tout est là. C’est toujours beau. On obtient directement une ambiance grâce au flash ou à la lumière du jour. C’est comme un filtre. Mais auparavant, je ne considérais pas cela comme de la vraie photographie. Pour cette raison, j’ai essayé d’autres trucs, sans grand succès dans un premier temps. C’était difficile de créer une atmosphère. J’ai dû persévérer au début, mais maintenant je combine les polaroids à la photo numérique.

Parmi les artistes que vous admirez, vous citez notamment Andy Warhol. Y en a-t-il d’autres qui vous ont particulièrement marqué ?
Robert Mapplethorpe sera toujours une de mes références. J’ai vu tous les documentaires sur lui, et lu tous les livres qui lui sont dédiés. J’aime aussi l’aspect vintage et accidentel développé par Bob Mizer : il y a une lumière ici, une autre là… J’aime le fait que cela ne soit pas parfait. Tout le monde pense que tout doit l’être, mais dans ce cas, on perd beaucoup de caractère dans une photographie.

Comment avez-vous choisi d’interpréter la notion de désir pour ce numéro ?
On me dit toujours qu’il y a beaucoup de désir dans mes clichés, mais cela n’est pas le fruit d’une volonté consciente. Il s’agit peut-être plus d’un désir de beauté. Parce que j’aime l’idée de désirer une belle robe, une jolie fille, un bel homme ou un beau corps. Mais je pense que s’il n’y a pas de personnalité, alors il n’y a pas de désir. On ne peut cependant pas vraiment le créer : le désir est impalpable, il est dans l’air et tout d’un coup il apparaît. Je suis d’ailleurs très curieux de découvrir le nouveau numéro d’Antidote : c’est comme un second livre à mes yeux parce qu’il s’étend sur plus de 300 pages, alors que Mr. en fait moins !

Quels sont vos prochains objectifs ?
En ce moment, je suis complètement fasciné par la photo mais je veux encore m’améliorer. Pour ce faire, je suis convaincu que je dois évoluer en tant que personne, dans mon esprit. C’est la seule façon d’avancer, mais cela prend du temps.

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