Trump : pourquoi l’Amérique a-t-elle élu un beauf ?

Article publié le 10 novembre 2016

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Texte : Carol Mann
Propos recueillis par Alice Pfeiffer

Impensable mais vrai, l’ancien patron des concours de Miss Univers est aujourd’hui à la tête de la première puissance mondiale. Que s’est-il donc passé dans la tête des électeurs américains ? La sociologue Carol Mann nous fournit quelques réponses.

Il balance une horreur xénophobe, sexiste, ou tout simplement erronée après l’autre…et pourtant. Contre Hillary pour certains, franchement pro-Trump pour d’autres, le candidat qui avait tout d’un gag a séduit les États-Unis. Après le Brexit, « nous sommes dans l’ère de l’impossible devenu pour beaucoup la seule solution » dit Carol Mann, sociologue et auteure spécialisée dans le genre et la politique, qui a analysé pour Antidote pourquoi cette politique clinquante a triomphé sur l’élite intellectuelle.

« La première fois que j’ai rencontré Trump – ou plutôt son empire – c’était en visitant sa tour dans les années 80. C’était l’expérience de laideur la plus intense que j’avais faite de ma vie : de l’or, du marbre, du logo, du clinquant, cette agression visuelle était aussi prodigieusement vulgaire que ses idéaux. Qui aurait cru que ce symbole d’un monde capitaliste en perdition deviendrait un mouvement politique majeur 20 ans plus tard ? »

PARCE QU’IL PARLE LA LANGUE DU SHOW-BUSINESS, PAS CELLE DE LA POLITIQUE

« Donald Trump vient de l’entertainment. Toute son iconographie, sa rhétorique, et sa vision du monde sont basées sur le show-business : il fait des grosses blagues grasses, teintées de racisme et de sexisme, crée des scandales, lance des rumeurs et des surnoms avilissants qui buzzent. Autrement dit, il communique d’une façon qui fédère l’Amérique non intellectuelle qui a grandi devant la télé ; il a su élever cette forme d’élocution au rang de communication – et de statement – politique. Son électorat représente les Etats-Unis leur grande majorité: non pas la micro-élite éduquée et intellectuelle des métropoles, mais la masse qui se sent exclue des parcours privilégiés et des discours cryptiques des figures gouvernementales classiques. »

PARCE QU’IL EST LA PROMESSE D’UN RÊVE AMÉRICAIN BLANC ET HÉTÉRO

« La promesse de Trump, c’est « Yes You Can » adressé au mâle blanc hétéro de classe ouvrière. C’est un héros populaire, dont la famille est arrivée d’Allemagne avec un nom changé car peu sexy (Trumpf). Il a été élevé non pas à Manhattan mais dans la banlieue de Queens ; il ne vient pas d’une descendance fortunée, c’est son père qui a amassé des millions grâce à son travail de vive haleine, sans passer par les circuits de privilèges et de réseaux classiques. Contrairement à Hillary, figure WASP (White Anglo-Saxon Protestant) qui vient de l’aristocratie pionnière américaine, il promet à monsieur tout le monde que lui aussi peut devenir le Trump de demain. Et que personne ne pourra jamais frôler le succès d’Hillary, sauf une poignée de très bien nés. Trump éveille le fantasme inconscient américain de la ruée vers l’or, où tout est possible dans un nouveau monde, et où l’effort personnel mènera à la victoire. »

PARCE C’EST UN MACHO GOLDEN BOY

« Il s’ancre dans une tradition de politiciens machos entourés de belles femmes comme faire-valoir, qui leur permettent d’asseoir à la fois virilité et patriarcat – cf. Sarkozy ou Berlusconi, mais avec la perruque blond vénitien en plus. Seulement, dans son cas, il relie machisme et capitalisme – le socle de l’imaginaire collectif américain. Tous ses choix de vie soulignent un succès identifiable par tous, couverts de testostérone et de logos. Sans être Ken, il a produit des Barbies : même son sperme est labellisé Mattel. Il a fabriqué des clichés de réussite et de beauté (les deux étant intimement lié), grâce a cet argent magique, transcendantal. »

PARCE QUE SES DÉBORDEMENTS SEMBLENT PROMETTRE AUTHENTICITÉ ET TRANSPARENCE

« Dans le monde du politiquement correct, il insulte tout le monde. Comme si ces débordements étaient une preuve de transparence totale. Hillary Clinton, qu’il surnomme « Hillary la malhonnête », se fait fâcheusement attraper à camoufler des choses bégnines. Pourtant, les américains sont obsédés par la vérité : on ne pardonnera jamais à Clinton d’avoir menti au sujet de sa liaison avec Monica Lewinsky. Avec lui, « what you see is what you get ». Pour les fans de Trump, Hillary incarne la politique incestueuse, secrètement magouilleuse, corrompue façon House of Cards. Lui, il roule des mécaniques, beugle, tape du poing, rigole de ses propres blagues douteuses, et se place donc comme figure d’authenticité : un « vrai » mec, dont les valeurs fièrement hétéro-beaufs sont lues comme une virilité honnête, intrinsèque, stable. »

PARCE QUE BEAUCOUP DE FEMMES ET DE MINORITÉS ONT EU DU MAL À SE RECONNAITRE EN HILLARY

« Hillary Clinton ne représente nullement la cause des femmes parce qu’elle est blanche et de classe ultra-privilégiée. Elle est avant tout le symbole d’une élite à la fois installée et arriviste. Elle n’a fini par représenter qu’elle même : avec des implants qui rayent le parquet ; toujours maîtresse d’elle même, froide, elle ne pouvait pas éliciter des élans d’affection spontanée, tout le contraire de Trump qui joue sur le registre émotionnel. Pourtant son échec porte un sacré coup aux droits des femmes et des minorités sexuelles aux US et ailleurs. C’est une élection perdant-perdant. »

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