Pollution digitale : un fléau environnemental encore trop invisibilisé ?

Article publié le 18 juin 2021

Texte : Sophie Abriat.

NFT, bitcoin, blockchain… La récente frénésie autour du crypto-art a mis en lumière l’impact environnemental du monde virtuel. Une pratique très énergivore qui questionne également notre propre usage du numérique à l’heure où on scrolle, streame et poste sans aucune limitation.

Le 12 mai dernier, le patron de Tesla, Elon Musk, publiait un tweet fracassant sur le bitcoin, déplorant l’impact environnemental du minage de la cryptomonnaie, faisant chuter son cours de 56 600 dollars à 50 000 dollars en quelques heures – après des mois de hausse continue. Dans la foulée, il annonçait que Tesla suspendait les paiements en bitcoin et recommencerait à utiliser la cryptomonnaie « dès que le minage passera à une énergie plus durable ». « Nous sommes préoccupé·e·s par l’utilisation croissante de combustibles fossiles pour le minage et les transactions de bitcoins, en particulier le charbon », expliquait-il sur Twitter. La création du bitcoin, notamment en Chine ou en Islande, mobilise une énergie démesurée. Une étude récente initiée par l’Université de Cambridge indique que la cryptomonnaie consomme actuellement environ 100 TWh par an, soit presque autant que la consommation électrique des Pays-Bas (110 TWh).

 

Pratiqué depuis 2008, le minage est une activité qui consiste à valider une transaction sur un réseau blockchain (soit un registre numérique) par le biais d’un calcul mathématique. Cette « proof of work » nécessite des milliers de systèmes informatiques de plus en plus puissants, les fameuses « fermes de minage », qui assurent la fonctionnalité du service partout dans le monde et provoquent des émissions de CO2. Une équipe de chercheur·se·s chinois·es de l’Université Tsinghua de Pékin a calculé que l’empreinte carbone totale du minage de bitcoins en Chine atteindra 130 millions de tonnes de CO2 en 2024. Un chiffre supérieur « aux émissions annuelles de l’Italie ou de la République tchèque ».

Le coût environnemental exorbitant des NFT

Le récent engouement autour des NFT (non-fongible tokens) a également contribué à mettre en lumière le gouffre environnemental qu’ils engendrent. Toutes les plateformes de crypto-art utilisent la technologie du blockchain et des crypto-monnaies, en particulier l’Ether, pour effectuer les transactions d’achat et de vente. Ici encore, les chiffres qui circulent sont vertigineux. En février dernier, des crypto-artistes se sont ému·e·s de la pollution de leur propre pratique artistique. En tête, Joanie Lemercier, qui a publié un texte alarmiste sur son site, diffusant données et modes de calculs pour une totale transparence, afin de mobiliser les consciences. « Le drop de six œuvres de crypto-art a consommé en 10 secondes plus d’électricité que l’ensemble de mon studio au cours des 2 dernières années. » Dans son article, il cite le travail de recherche et d’investigation de l’artiste, ingénieur et chercheur Memo Akten, qui a lui aussi alerté sur l’impact environnemental des NFT, dans un texte intitulé « Le coût écologique déraisonnable du #CryptoArt ». D’après ses calculs, créer un NFT sur la plateforme Super Rare – où les transactions se font en Ether – reviendrait à rejeter 211 kilos de CO2 dans l’atmosphère – soit la consommation électrique totale d’un résident de l’UE pendant plus d’un mois, ou l’équivalent d’un vol en avion de deux heures.

Visuel : œuvre sous forme de NFT de l’artiste Max Osiris.
Des prises de paroles qui ont déclenché une course à la recherche de systèmes d’échanges numériques plus responsables vis-à-vis de l’environnement, avec d’autres méthodes de minage moins consommatrices d’énergie – comme la prochaine monture de l’Ethereum, qui devrait basculer vers un autre mécanisme de preuve, le protocole « proof-of-stake »  (une alternative au « proof-of-work » beaucoup moins énergivore) ou des blockchains plus éco-friendly comme Tezos (qui utilise déjà le protocole « proof-of stake »).

Joanie Lemercier : « Le drop de six œuvres de crypto-art a consommé en 10 secondes plus d’électricité que l’ensemble de mon studio au cours des 2 dernières années. »

Face aux chiffres alarmants qui circulent, certains appellent à la prudence et au relativisme.  « La blockchain est une technologie jeune qui connaît des défauts mais qui peuvent se dissiper rapidement si l’on agit. Par ailleurs, ces critiques ne sont pas adressées au système bancaire par exemple (pourtant tout aussi énergivore), que le bitcoin vise à concurrencer », souligne Vincent Courboulay, ingénieur, maître de conférences en informatique à La Rochelle Université et auteur du livre Vers un numérique responsable (Acte Sud, 2021). De plus en plus de mineur·e·s cherchent par ailleurs à s’éloigner du charbon chinois et à atteindre la neutralité carbone.
En parallèle, certain·e·s artistes se lançant dans le crypto-art se responsabilisent, comme Damien Hirst, qui a mis en vente 10 000 œuvres sous forme de NFT en avril dernier sur une plateforme présentée comme plus écologique, Palm, plutôt que sur les plateformes de référence, comme Nifty Gateway ou SuperRare. Récemment, l’artiste Mario Klingemann, qui utilise les algorithmes et l’intelligence artificielle, a également proposé des options plus vertes, tandis que Jason Bailey a lancé Green NFTs, un système de primes pour récompenser ceux·lles qui essaient de réduire l’impact énergétique des NFT.

Visuel : Common Daemoniator, œuvre sous forme de NFT de l’artiste Mario Klingemann.

Vers un refrènement du digital ?

Ces pratiques énergivores questionnent également notre propre usage du numérique en tant qu’utilisateur·rice·s, à l’heure où la pollution digitale – qualifiée « d’invisible » – est encore trop souvent passée sous silence dans le débat public.
Derrière le cloud se trouvent des millions d’ordinateurs, de smartphones, de data centers, et des kilomètres de réseaux. « La pandémie a accéléré la prise de conscience de ces problématiques environnementales, elle a agi comme une pluie de printemps sur un jardin déjà préparé », souligne Vincent Courboulay. Le numérique générerait 4 % des émissions de gaz à effet de serre et pourrait afficher un taux de 8 % d’ici 2025.
En 2018, on comptait 15 milliards d’ordinateurs, de consoles de jeu et de smartphones en activité sur la planète. Ils seront 65 milliards en 2025 si l’on y ajoute les objets connectés. Parallèlement, la durée d’utilisation d’un ordinateur a été divisée par trois en 30 ans, selon WWF (des chiffres calculés par Frédéric Bordage, le fondateur du blog GreenIT.fr). « Personne ne pense, en cliquant sur « Play » sur Netflix, au centre de données qui est appelé derrière et aux infrastructures qui sont en train de tourner pour nous amener les données. Si on n’y pense pas, on ne se rend pas compte de la quantité d’énergie et d’électricité que ça demande derrière », souligne Maxime Efoui-Hess, ingénieur climat au Shift Project, un groupe de réflexion sur la transition énergétique.
Visuel : Stream Packets Styx, œuvre sous forme de NFT de l’artiste Robness.
Naïvement, le digital est souvent présenté comme une solution pour réduire l’impact carbone, supprimant les échanges réels, les coûts de transport et la production de déchets liés à la fabrication de prototypes physiques. C’est ainsi, par exemple, qu’on met en avant les vertus « sustainable » des vêtements digitaux. Mais le numérique est une source importante d’impacts environnementaux qui ne se limitent pas aux émissions de gaz à effet de serre. « Cette pollution est d’abord liée à la fabrication des équipements numériques,  souligne Vincent Courboulay. Elle concerne l’extraction des métaux, des terres rares.  Très loin de chez nous, en Chine, en Mongolie, en République démocratique du Congo, en Amérique du Sud, on extrait de façon très peu encadrée l’ensemble de ces matériaux, dans des mines à ciel ouvert, dans des conditions dramatiques. Le numérique touche également à des problématiques sociales. On maintient dans la misère ou l’esclavage des centaines de milliers de travailleur·euse·s. »
Par ailleurs, ces matériaux nécessitent de l’eau à profusion pour leur traitement. « Dans ce qu’on appelle le triangle ABC (Argentine, Bolivie, Chili), on consomme beaucoup d’eau pour extraire le lithium, matériau très utilisé pour les batteries. Cette consommation excessive crée un stress hydrique dans des zones qui sont déjà en tension. Plus encore, des forêts primaires sont rasées pour permettre d’extraire encore plus de minéraux précieux », poursuit le spécialiste, qui alerte sur notre dissonance cognitive qui nous conduit « à fermer les yeux sur ces pratiques », soulignant au passage la force de frappe des GAFAM et de leurs alter ego chinois, les BATX que sont Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi.
Il est également question de la modération de nos usages.  « Aujourd’hui, le modèle économique est basé sur la notion de désir plutôt que de besoin », analyse Vincent Courboulay. On scrolle, on streame, on poste à l’infini. « À l’échelle individuelle, il existe des solutions, des gestes à adopter pour réduire notre consommation », affirme Thierry Leboucq, fondateur de Greenspector qui a publié l’an dernier une étude sur l’impact environnemental des fonctionnalités d’Instagram, montrant, par exemple, que publier une photo sur le feed de son compte consomme 1,8 fois moins d’énergie que de publier une photo en Story… Peut-on imaginer un jour un quota d’heures par semaine à passer sur Netflix ou Youtube ? « On s’orienterait plutôt vers des tarifs progressifs de plus en plus élevés en fonction du nombre d’heures d’utilisation », indique le spécialiste. « La facilité, ce serait de rejeter la responsabilité et la culpabilité sur l’utilisateur·rice final·e », fait cependant valoir Vincent Courbourlay, qui défend la nécessité d’une réponse collective à l’échelle européenne.

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