Les NFT, hype éphémère ou révolution ?

Article publié le 2 juin 2021

Texte : Julie Le Minor.
Photo : détail de l’œuvre Everydays: the First 5 000 Days, signée Beeple.

Apparus en 2017, les « Non-Fungible Tokens » (Jetons Non Fongibles) sont en passe de révolutionner l’économie numérique. Après avoir séduit le monde du sport, des jeux vidéos, de l’art puis de la mode – de la NBA à Gucci en passant par Beeple -, ces nouveaux objets virtuels attirent un nombre exponentiel d’artistes, d’initié·e·s et d’investisseur·euse·s. Au risque de créer une bulle spéculative prête à exploser à tout moment ?

Après le succès de crypto-monnaies comme les bitcoins, le nouveau graal de la blockchain se nomme NFT – « Non-Fungible-Tokens ». Depuis plusieurs mois, ils affolent les marchés. Un NFT est un jeton virtuel permettant d’acquérir un objet numérique. Authentifié et traçable, chaque jeton est « certifié » et rendu « non fongible », donc unique, grâce à la technologie de stockage de la blockchain, le plus souvent via la plateforme Ethereum. Autrement dit, un NFT permet d’identifier un objet de manière digitale grâce à un numéro de série qui permet à celui qui l’obtient d’en être le seul propriétaire. Comme tout asset sur la blockchain, un NFT est ainsi totalement traçable : on sait qui le crée et qui le possède. Mais comment les NFT sont-ils devenus la nouvelle ruée vers l’or ?

Des CryptoPunks à Christie’s

Un NFT peut revêtir d’infinies formes comme une œuvre d’art, un single ou encore un simple meme. N’importe qui peut s’en procurer sur Internet dans des marketplaces spécialisées, à l’instar de Nifty Gateway, SuperRare, OpenSea, Rarible ou encore Foundation. Selon le site spécialisé NonFungible.com, la plus grosse plateforme de data autour des NFT, leurs ventes auraient déjà dépassé les trois milliards de dollars au total depuis janvier 2021. Pourtant, les NFT se sont d’abord développés dans l’ombre d’initié·e·s du gaming à travers la vente de collectibles, des objets virtuels à collectionner. Les CryptoPunks, de petits personnages pixellisés, sont les premiers à embraser le marché en devenant des pièces collectors s’arrachant à prix d’or. Puis en 2020, un nouvel acteur entre en jeu : la NBA. Les « Top shots » de la National Basketball Association popularisent les NFT grâce à ses fans, qui se ruent sur ces courtes vidéos des meilleures prestations des joueurs.

Des CryptoPunks.
« Mais ces derniers mois, c’est à travers l’art que les NFT ont véritablement explosé sur le marché », précise Gauthier Zuppinger, cofondateur de Nonfungible.com. En permettant de stocker et d’acquérir des contrats d’œuvres physiques ou digitales et en assurant leur authenticité et leur traçabilité, les NFT révolutionnent le marché de l’art et des collections. Le 11 mars dernier, la maison d’enchères Christie’s réalise sa première vente exclusivement numérique avec l’œuvre de l’américain Beeple. Son format ? JPEG. En deux semaines, les enchères montent jusqu’à atteindre finalement 69,3 millions de dollars grâce à une myriade d’offres de dernière minute. Le monde de l’art est encore en gueule de bois. Avec Everydays: the First 5 000 Days, Beeple devient le troisième artiste vivant le plus cher du monde, derrière Jeff Koons et David Hockney. Pour la première fois, le paiement d’une œuvre vendue par Christie’s est réalisé en éther, la plus répandue sur le marché des NFT.

Everydays: the First 5 000 Days, de Beeple.
Hold-up ou consécration ? Si certain·e·s crient au scandale, cette vente historique témoigne en tout cas d’un véritable point de rupture dans le marché de l’art. Dans un article du New York Times, le conseiller artistique Todd Levin confie : « D’une part, c’est très excitant d’assister à un point d’inflexion historique. D’un autre côté, le montant d’argent impliqué pourrait fausser et endommager un marché émergent naissant. » Tout est monté trop haut, trop vite, craignent certain·e·s expert·e·s. Quelques semaines plus tard, c’est en effet au tour de la maison Sotheby’s de vendre une série de NFT, de l’artiste Pak, pour plusieurs millions de dollars. « En tant que pionnier, le marché américain est très dynamique, avec de grands artistes qui explosent à l’instar de Beeple ou Pak, mais le marché asiatique est aussi très vivace, explique Axel Reynes, expert pour la maison de ventes Millon, qui a organisé la première vente européenne de NFT le 20 mai dernier. En Europe, notamment en France, nous avons également un vivier d’artistes digitaux·les talentueux·ses et à terme, nous aurons une véritable place à prendre dans le marché mondial des NFT. »

Un marché en pleine expansion

Accessibles et lucratifs, les NFT poursuivent leur ascension. « Le buzz autour de Beeple a mis un coup de pied à la fourmilière et les gens ont compris que des fortunes pouvaient se jouer à travers eux, explique Gauthier Zuppinger. Aujourd’hui, les NFT connaissent un essor exceptionnel et durant l’année, une myriade de projets et d’expérimentations devraient voir le jour, avec une véritable explosion des cas d’usage. » Pourtant, cet embrasement ne pourrait être que temporaire, préviennent en chœur les spécialistes. Comme tout phénomène de hype, le marché des NFT va certainement retomber. Les spéculations abondent et certain·e·s prédisent déjà l’apparition d’une bulle qui risquerait d’éclater en un rien de temps. « Mais le potentiel des NFT ne disparaîtra pas pour autant, bien au contraire », souligne Gauthier Zuppinger. À l’ère du tout-digital, cette technologie offre en effet des outils précieux pour garantir le droit de la propriété intellectuelle et la traçabilité des produits virtuels.

Alexandre Masmejean : « Les NFT préservent la propriété privée en ligne, qui n’a jamais existé depuis la création d’internet. Pour la première fois, les artistes digitaux peuvent vivre de leurs œuvres et toucher des royalties. »


Le même viral « Disaster Girl ».
« Les NFT préservent la propriété privée en ligne, qui n’a jamais existé depuis la création d’internet, analyse Alexandre Masmejean, à la tête de Showtime, le premier réseau social d’art digital. Pour la première fois, les artistes digitaux peuvent vivre de leurs œuvres et toucher des royalties. » Avec Showtime, le jeune startuppeur français a pour ambition de créer le nouvel Instagram des NFT, une plateforme qui pourrait répertorier l’ensemble des artistes et œuvres digitales.
En quelques mois, de nombreuses personnes ont commencé à utiliser les NFT pour faire valoir leur droit d’auteur, d’image ou de propriété. Le 16 avril, Zoe Roth publie la photographie à l’origine du même viral « Disaster Girl » où on la voit enfant, souriant devant une maison en flammes. La mise aux enchères lui rapporte 180 Ether, soit plus de 400 000 euros. Quelques jours plus tard, c’est au tour d’Emily Ratajkowski d’utiliser la technologie des NFT pour se réapproprier une photographie d’elle utilisée à son insu par le photographe Richard Prince. Le NFT présente l’actrice et mannequin posant devant l’œuvre originale qu’elle avait elle-même racheté. Intitulée Buying Myself Back: A Model for Redistribution, cette œuvre virtuelle d’Emily Ratajkowski mise en vente par Christie’s le 14 mai dernier a été vendue 175 000 dollars.

Buying Myself Back: A Model for Redistribution, de Emily Ratajkowski.

Quel futur pour les NFT ?

Après avoir bousculé les codes du marché du gaming, du sport et de l’art, les NFT s’étendent désormais dans tous les domaines, notamment la musique et la mode. En mai, le chanteur français Jacques opérait son come-back en sortant un nouveau titre, « Vous », mis en vente sous forme de NFT. Découpé en 194 secondes, le morceau était distribué sous la forme de 194 NFT. Cette opération était la troisième de ce type à être mise en œuvre dans le monde, et une première en France, ouvrant ainsi une nouvelle voie économique à l’industrie musicale.

Sweat de la marque streetwear Overpriced, vendu 19 000 livres sous forme de NFT.
Si la mode n’en est elle aussi encore qu’à ses balbutiements sur le marché des NFT, le succès de sneakers virtuelles, comme celles de l’artiste Fewocious, vendues à 3,1 millions de dollars par le leader des sneakers virtuelles RTFKT Studios, ou du « Baby Birkin » Hermès créé par les artistes Mason Rothschild et Eric Ramirez, cédé pour 23 500 dollars, semblent aussi préfigurer l’avènement d’un nouveau marché prospère. En avril, un sweat de la marque streetwear Overpriced, où figure un QR code surplombé de l’inscription « fuck your money », a quant à lui été acheté 19 000 livres. Certaines grandes marques n’ont d’ailleurs pas tardé à se lancer dans les NFT à leur tour, à l’instar de Gucci, qui a produit une animation digitale sous forme de NFT à partir de son défilé « Aria », intégrée à la vente aux enchères Christie’s intitulée « Proof of Sovereignty », qui se tiendra jusqu’au 3 juin.

 

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L’enthousiasme autour de cette nouvelle technologie est donc vertigineux et les NFT se révèlent pour l’instant un véritable eldorado pour les collectionneur·euse·s, investisseur·euse·s et spéculateur·ice·s avisé·e·s. Mais c’est aussi un marché encore très fluctuant, soumis à une dynamique inflationniste. « La nature même des NFT reste toujours soumise à un flou juridique et d’un pays à un autre, sa reconnaissance n’est pas la même, précise Axel Reynes. En France, un NFT est encore considéré comme un “bien immatériel” et donc impossible à la vente par le Code du Commerce. » Malgré ses quatre années d’existence, les NFT sont donc encore en phase d’expérimentation, mais ils pourraient bien à terme rythmer de nombreuses actions de notre quotidien. « Le jour où on utilisera les NFT sans même le savoir, pour aller à un concert ou pour acheter une œuvre, le jour où on oubliera cette notion de NFT et de “non tangible”, alors les NFT seront devenues mainstream et la révolution aura eu lieu », conclut Gauthier Zuppinger.

Le « Baby Birkin » Hermès, créé par les artistes Mason Rothschild et Eric Ramirez.

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