Comment le Melania-Bashing a servi la cause de Trump

Article publié le 15 novembre 2016

Texte : Alice Pfeiffer

Gare aux moqueries sexistes de la Trumpette, cela ne fait que renforcer ce que le président américain promeut : une féminité potiche dont le seul rôle est sexuel et domestique.

« La bombe brune portait une combinaison blanche dotée d’un décolleté plongeant lors de sa première visite de la Maison Blanche en tant que Première Dame… elle était vraiment canon », écrit le journal populaire le Daily Express peu de temps après les élections américaines au sujet de celle qui remplace désormais Michelle Obama. Alors que Trump vient de donner sa première interview en tant que l’inquiétant nouveau président des États-Unis – où il réitère entre autres ses intentions anti-avortement, pro-port d’arme et anti-immigration — un autre sujet agite les réseaux sociaux : Melania Trump. Son physique façon Playboy Bunny, ses opérations de chirurgie esthétique à gogo, ses tenues bien trop glamour pour le bureau ovale, son passé olé-olé, ses gaffes à faire rire et pleurer : ce symbolisme lourdement hétéronormé semble en dire tristement long sur le nouvel élu, qui a souvent expliqué que la première clé du succès était « d’avoir un beau cul bien chaud près de soi ».

Car si les premières dames ont toujours été scrutées de la tête aux pieds, souvent moquées, parfois harcelées (du costume rose bourgeois de Jacky Kennedy aux pléthores de commentaires racistes de Michelle Obama), la place de Melania est particulièrement instrumentale dans cette victoire.

 » Pas de politique pour moi non, je préfère me concentrer sur l’éducation de notre fils. En plus j’ai beau parler, il ne m’écoutera pas. « 

Dans un pays où, contrairement à la France, la famille du candidat fait partie de sa campagne politique – devenant la « preuve » d’une réussite personnelle comme professionnelle et le baromètre de ses valeurs -, la Slovène s’inscrit clairement dans la stratégie du « Make America Great Again ». Grâce à elle, Donald invoque une ère à la Baby Boom des années 1950, aux femmes silencieuses rangées derrière leurs maris, là pour leurs qualités sexuelles, maternelles, domestiques, prêtes à affirmer, comme elle : « Pas de politique pour moi non, je préfère me concentrer sur l’éducation de notre fils. En plus j’ai beau parler, il ne m’écoutera pas ». Ça promet.

L’OUTIL MELANIA

Après le couple Obama, tous deux issus de grandes écoles et vantant un couple allié et égal intellectuellement, l’imagerie est, on peut difficilement le contester, d’un rétrograde cinglant. Trump s’inscrit dans une tradition du macho qui assoit paternalisme et virilité grâce à la présence d’une femme aux mœurs légères soudainement assagie pour lui – à la façon de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, ou du gouvernement de Berlusconi fait d’anciennes call girls.

Après le couple Obama, tous deux issus de grandes écoles et vantant un couple allié et égal intellectuellement, l’imagerie est, on peut difficilement le contester, d’un rétrograde cinglant. Trump s’inscrit dans une tradition du macho qui assoit paternalisme et virilité grâce à la présence d’une femme aux mœurs légères soudainement assagie pour lui – à la façon de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, ou du gouvernement de Berlusconi fait d’anciennes call girls.

 

Dès le début de sa carrière de politicien, les images et le passé de mannequin érotique de Melania sont invoqués pour soutenir ou démanteler sa campagne. Et Trump joue le jeu, encourageant cette rhétorique sexiste. Quand il est en compétition avec Ted Cruz, un autre candidat républicain, la communauté d’action politique « Make America Awesome » soutenant le second publie une photo de la future First Lady lors d’un shoot dénudé sur une peau de bête 15 ans auparavant, légendée : « Voici votre première dame. Ou vous pouvez voter Ted Cruz », cherchant à récolter des votes mormons – et plaçant, encore et toujours, la femme d’un politicien comme gardienne de sa bienséance et sa respectabilité. Offensive à laquelle Trump répond en tweetant un collage apposant le visage de son épouse à celle de son compétiteur, intitulée « Pictures speak a thousand words ». Plus tard, lorsque le New York Post publie aussi des clichés érotiques de sa femme, il dit ne pas être fâché ni gêné, mais fier, « De quoi devrais-je avoir honte? Elle est sublime non ? »,  se flatte-il devant la presse, validant cette objectification.

Encore et encore, il se met en avant en la rabaissant, et la laisse devenir le dindon d’une farce à laquelle elle n’est pas équipée pour répondre. Lors de son premier speech, écrit par son parti et plagié sur Michelle Obama, les moqueries fusent. Pourtant, il ne la défend pas, et se contente de s’exclamer : « C’est bon, c’est de la super pub pour elle ! ». Puis après le leak de son « J’attraperai les femmes par la chatte », elle apparaît lors d’un débat majeur portant une chemise à Pussy Bow (nœud lavallière, ou dit « nœud chatte » en anglais).

Elle annonce lors d’une conférence hautement médiatisée qu’elle a choisi de faire du cyber-harcèlement sa première cause de combat, pour se battre, dit-elle, contre les insultes venant d’une société obsédée par l’apparence, alors que son mari a lancé des injures, selon le New York Times, 282 fois lors de sa campagne, régulièrement basées sur le physique. « J’ai hâte de taxer tous les sous de cette vilaine petite grosse », dit-il au sujet de l’actrice Rosie O’Donnell.

Le résultat ? Curieusement bénéfique à Trump : il semble plus cultivé par la proximité de Melania qui ne l’est pas, plus fort puisqu’elle est affaiblie par ses bourdes, dominateur puisqu’il passe plus de temps à se défendre qu’à la protéger. Si il a convaincu ce trophée ultime de sa toute-puissance, il réussira à faire de même avec les États-Unis.

QUELLE RESPONSABILITÉ À MELANIA?

Sur les réseaux sociaux, les tweets, memes, et moqueries sexistes prennent une ampleur aussi folle que décomplexée – comme si le fait que Melania accepte le comportement de son mari misogyne permet à n’importe qui de répéter, en retour, les même attaques sexistes dont on accuse Trump. « Le bashing est le degré zéro de la critique, ce n’est ni informé, ni constructif, c’est une attaque massive fondée sur des choses souvent non condamnables », dit Eli Flory, écrivaine et auteure traitant de problématiques genrées, qui met également en garde contre le processus de « slut-shaming » que reçoit actuellement la First Lady. Ce mot qui buzze aujourd’hui « invoque une forme ancestrale de « salissement » de la femme en liant honneur et choix intime : si elle a voulu être call girl, faire des photos nues, si elle choisit de s’habiller comme ci ou comme ça, ça la regarde. Le problème n’est pas là : il faut se concentrer sur les faits précis, sur ses actions concrètes. Le reste est hors-sujet. »

Certes, le silence tristement symbolique de celle que son mari met en avant pour sa plastique, en arrière plan pour sa pensée, n’est pas de joyeux augure pour le pays. Néanmoins, se donner le droit de censurer son passé ou son physique ne fait que renforcer une norme moralisatrice qui assimile bienséance et apparence quasi-virginales ; qui lie sexualité hors des carcans normés à une forme de déviance – interdisant une liberté face à son propre corps. Lui reprocher son absence de prise de position, sa validation des propos racistes de son mari, ça, c’est une autre affaire.

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