Interview : Hamza nous ouvre les portes de son paradis

Article publié le 7 mars 2019

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Photo : Hamza.
Texte : Maxime Leteneur.

Son premier album était attendu par l’industrie du rap comme l’un des événements majeurs de l’année. À 24 ans, Hamza sort Paradise, son quatrième long format après les mixtapes H-24, Zombie Life et 1994. Un disque mature également marqué par une bonne dose d’egotrip, aux textes brûlants et aux ambiances froides, rappelant que le rappeur belge n’a rien perdu de sa verve.

Il se fait appeler « Saucegod » ou encore « New Michael Jackson ». Derrière ses patronymes égotiques ne se cache pas simplement un jeune rappeur, chanteur et producteur belge de 24 ans, mais un artiste accompli au talent indéniable. Repéré par les spécialistes du genre dès 2015 et la sortie de son projet H-24, Hamza touche ensuite un public plus large en 2017 avec sa mixtape 1994, où l’on retrouve des hits comme « Life » et « Vibes ». Au-delà de ses productions impeccables, il se distingue par sa capacité à créer des mélodies à l’efficacité imparable et un art de la topline porté à son paroxysme.

Celui qui avait enflammé la soirée de lancement du numéro Antidote : Borders, en 2017, sort ce vendredi 1er mars son premier album Paradise, chez Rec 118 (Warner). Son projet le plus ambitieux et le plus abouti à ce jour. Près d’un an et demi après 1994, l’attente était grande… Le titre éponyme « Paradise » avait ouvert la voie avec une formidable ride crépusculaire, suivie de près par un titre explosif en featuring avec le marseillais SCH, intitulé « HS ». Un teasing annonçant les collaborations de haute volée qui parsèment le projet, d’Aya Nakamura à Christine and the Queens en passant par Oxmo Puccino. Si le disque reprend les thématiques chères au Bruxellois (femmes, sexe, argent, alcool, drogue), Hamza semble pour la première fois avoir trouvé les portes du paradis. Rencontre.

ANTIDOTE. Dis-nous tout sur cet album. Quand, comment et avec qui as-tu travaillé ?
HAMZA. Après l’exploitation de 1994, je suis rentré en studio à Bruxelles, et j’ai commencé pas mal de nouveaux morceaux avec la même équipe qu’auparavant : Ponko, Prinzly, Nico Bellagio, Oz Touch… Je ne savais pas ce que je voulais donner, je me posais beaucoup de questions, et je m’y suis un peu perdu. J’ai eu un bug. Le décès de mon père m’a aussi beaucoup touché, cela n’a pas arrangé les choses… Les gars m’ont proposé de partir à Los Angeles pour changer de vibe et y travailler. Je suis parti avec Oz qui m’a beaucoup soutenu, j’ai réussi à faire le vide, puis j’ai rebossé presque la totalité de l’album là-bas. Pas tout bien-sûr, j’ai gardé quelques titres que j’avais déjà. Mais j’ai construit la colonne vertébrale du projet à L.A.

Vous étiez nombreux à travailler sur les productions du disque (toi-même, Amir Boudouhi, Ikaz Boi, Nico Bellagio, Oz Touch, Ponko, Prinzly, San Hucci…), et l’album est pourtant très homogène. Comment êtes-vous parvenu à obtenir une cohérence forte malgré une équipe aussi large ?
Au-delà d’être des compositeurs dans le studio, on est des amis dans la vie. On se connaît bien, on a des automatismes parce que ça fait longtemps qu’on travaille ensemble. On sait ce que l’un sait faire, ce que l’autre fait mieux… C’est facile pour nous de bosser ensemble. Parfois, il y a des producteurs qui n’arrivent pas à travailler en groupe, à faire une prod à plusieurs dans le même studio. Nous, on est tous dans le même bateau. Notre but, c’est d’amener la composition au niveau supérieur.

Tu as gardé tes thématique fétiches, mais la forme est légèrement plus apaisé, plus contemplative, et les ambiances sont plus froides. Ça se transcrit jusqu’à la cover qui a une dominance de bleu, où l’on te voit sous l’eau, ce qui évoque une idée d’introspection.
L’idée du projet, c’est le retour aux sources. Le fait d’avoir perdu mon père a beaucoup joué. Quand je suis allé l’enterrer au Maroc, cela faisait 15 ans que je n’y avais pas mis les pieds. Cela m’a inspiré d’aller là-bas, de revoir ma famille, mes racines, de comprendre le vécu de mes ancêtres. C’est pour ça qu’on a choisi le Maroc comme inspiration pour notre direction artistique. La pochette a été shootée à Marrakech. Elle représente le fait d’être vivant tout en étant presque mort, seul dans le néant, en train de chercher de l’aide.

Parlons du featuring avec Aya Nakamura sur le titre « Dale x Love Therapy ». On pouvait s’attendre à quelque chose de très dansant, et finalement le rythme est plutôt sensuel. Comment avez-vous travaillé sur ce titre ?
J’étais en studio avec Ponko à notre retour de Los Angeles, et on s’est demandé quelle couleur il pouvait encore manquer à l’album, alors qu’on avait déjà beaucoup de morceaux et que d’habitude on ne se pose pas ce genre de questions. Prinzly a alors fait le loop de la mélodie de « Dale », puis il a fait les percussions avec Ponko. J’ai commencé à écrire, puis j’ai enregistré le couplet et le refrain. J’ai ensuite travaillé sur le deuxième couplet, et j’imaginais bien la voix d’Aya dessus. Comme elle fait partie de Rec 118 comme moi, j’ai appelé William (Edorh, manager du label, ndlr) qui m’a donné son numéro. Elle m’a dit qu’elle aimait ce que je faisais. Je lui ai répondu que je voulais l’inviter sur le morceau. Elle a enregistré dessus, mais m’a ensuite confié qu’elle aurait préféré faire une session. Du coup on est allé en studio pour bosser à nouveau sur les détails du titre, et je lui ai aussi proposé de collaborer sur un deuxième morceau sur lequel j’avais déjà travaillé, « Love Therapy ». L’idée, c’était d’assembler les deux titres pour raconter l’évolution d’une relation. « Dale », c’est un morceau sexuel, sur la séduction, les premières fois, alors que « Love Therapy » parle d’une fille que tu connais déjà bien, tu la trompes, elle a un amant…

« L’idée du projet, c’est le retour aux sources (…) Cela m’a inspiré d’aller au Maroc, de revoir ma famille, mes racines, de comprendre le vécu de mes ancêtres. »

« Minuit 13 », le feat avec Christine and the Queens (qui a fait la couverture de notre numéro Excess hiver 2018-2019) et Oxmo Puccino fonctionne lui aussi très bien, même si sur le papier c’est une association assez étonnante. Raconte nous comment s’est construit ce titre, qui commence d’ailleurs par un sample du single « Everybody’s Got To Learn Sometime » de The Korgis.
J’écoutais beaucoup le morceau de The Korgis et je voulais absolument le sampler. Un jour on l’a fait avec Ponko. On a ensuite composé la prod, j’ai posé sur le son… Puis je me suis dit que c’était dommage de laisser les voix originales, et que je demanderais bien à quelqu’un de chanter dessus. J’ai pensé à Chris parce qu’elle a une super voix, et il me fallait quelqu’un ayant de l’expérience dans la pop pour reprendre ce morceau-là. On était d’ailleurs en contact depuis un petit moment déjà, on voulait bosser ensemble. Elle a aimé l’idée et a directement accepté.

La fin du titre constitue l’outro qui conclut l’album, et je voulais collaborer avec un narrateur. Oxmo, c’est le meilleur qui soit dans le rap français, c’est une légende. Il ne rappe pas sur le titre, il raconte, c’est ça qui est cool. Je discutais avec lui depuis quelque temps aussi, et il a tout de suite été partant.

Ton album est très imagé. En l’écoutant, on s’imagine facilement au volant d’une Mercedes décapotable sous un coucher de soleil, ou bien mélancolique, tard le soir, en tête-à-tête avec une bouteille de whisky. Qu’avais-tu en tête lorsque tu l’écrivais ?
Plein d’images qui se succédaient. C’est comme ça que je construis mes morceaux, c’est l’écriture américaine. Mais la vibe générale pour cet album, c’était celle qui émane de Los Angeles : il y avait vraiment une énergie particulière là-bas, qui m’a mis dans un très bon mood.

Il y a une photo où on te voit au côté de Jaden Smith qui a fait beaucoup de bruit sur les réseaux. Préparez-vous quelque chose en commun ?
Il était sur Paname et on s’est fait une session, mais ce n’est pas pour moi, c’est pour un de ses projets, donc je ne peux pas trop en parler. C’est un bon gars, très bon délire, il me connaît et me suis depuis longtemps. C’est un vrai digger.

On avait posé cette question à 13 Block il y a quelques mois, c’est aujourd’hui à ton tour : depuis quelque temps on parle d’une collaboration entre eux et toi, as-tu des informations à nous donner à ce sujet ?
Justement, j’étais en train d’en discuter avec Ikaz Boi (producteur et proche collaborateur de 13 Block, ndlr), et c’est bien possible que le morceau sorte sur son nouveau projet ! C’est prévu dans le courant de l’année.

Tu as une fanbase très fidèle, mais tu n’es pas encore parvenu à t’imposer dans les hautes sphères du mainstream comme ont pu le faire Damso, Vald, ou encore MHD. On sent pourtant que tu as largement le potentiel pour y parvenir. Est-ce que toucher le grand public est un objectif que tu as en tête ?
Bien-sûr ! Comme tout artiste, je veux que ma musique devienne de plus en plus populaire. Mais sans retourner ma veste non plus. Déjà avec 1994, j’ai passé un palier, j’ai fait un disque d’or, et j’en suis très content. J’espère qu’on va atteindre le stade supérieur avec cet album. De toute façon, quoi qu’il arrive on continue d’avancer, on ne s’arrête jamais.

« Pour un artiste, c’est important de faire attention à son image. Aujourd’hui, la musique s’écoute avec les yeux. »

Quels sont tes rapports avec la mode ? On sait que c’est un domaine qui t’intéresse, tu en parlais déjà dans le morceau « Designer » sorti fin 2018…
Pour moi, la mode c’est quelque chose de naturel, j’adore les fringues, j’aime bien sortir de chez moi et être bien sapé, avoir de nouvelles pompes… Pour un artiste, c’est important de faire attention à son image. Aujourd’hui, la musique s’écoute avec les yeux. Les gens regardent plus qu’ils n’écoutent.

Les marques de luxe sont souvent réticentes à l’idée de collaborer avec des rappeurs français ou même de les inviter en front row de leurs shows, contrairement aux artistes américains, britanniques ou même italiens – je pense notamment à Sfera Ebbasta. Comment l’expliques-tu ?
Ils préfèrent inviter les Américains parce qu’ils sont sapés, eux. En France, quand tu regardes bien, il y a trop d’artistes qui ne font pas attention. Niveau vêtements, c’est triste, tout le monde est en survet’. Si t’es en jogging toute l’année, il ne faut pas t’attendre à ce que Louis Vuitton t’invite au premier rang de leur défilé. Mais si tu montres que tu as un certain intérêt pour la mode elle viendra à toi naturellement. À ma release party par exemple, des gens de chez Balenciaga et Louis Vuitton sont venus pour écouter le projet, ils sont intéressés. Ce sont des marques de luxe, l’image c’est leur business. Si tu n’en as pas une intéressante au-delà de la musique que tu crées, ils s’en foutent.

Quels sont tes designers favoris ?
En tant que Belge, je suis obligé de citer Raf Simons, il est fort ! J’aime également ce que fait Virgil (Abloh, ndlr) chez Louis Vuitton. Et Kim Jones chez Dior Homme, c’est incroyable.

Quelle est la suite pour toi, maintenant que Paradise est terminé ?
La tournée qui commence le 12 mars, les festivals cet été. Et d’autres projets sur lesquels je suis en train de bosser, qui sortiront cette année. Plein de surprises.

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