Zegna x Fear of God : un savant mélange de tailoring et de streetwear

Article publié le 7 avril 2020

Texte : Henri Delebarre.
Photo : Alessandro Sartori et Jerry Lorenzo.
07/04/2020.

En marge de la dernière Fashion Week de Paris, les designers Alessandro Sartori – de la maison italienne Ermenegildo Zegna – et Jerry Lorenzo – du label californien Fear of God – présentaient le fruit de leur première collaboration. Une collection empreinte de sobriété, qui propose une grammaire vestimentaire née de la fusion entre le tailoring et une allure plus sportswear. Rencontre.

En les voyant assis côte à côte sur les canapés en cuir noir installés dans une pièce attenante au lieu de présentation, on serait tenté de croire que tout oppose Alessandro Sartori et Jerry Lorenzo. Officiant de nouveau pour Ermenegildo Zegna – une maison italienne centenaire spécialisée dans la confection de costumes haut de gamme et développant ses propres tissus – après un interlude de cinq ans chez Berluti, le premier a une silhouette élancée et gracile, enrobée dans un large et long manteau marine à double boutonnage. D’apparence plus sévère – sans doute en raison des lunettes noires rectilignes -, son style tranche d’avec celui de son voisin Jerry Lorenzo, fondateur du label de streetwear californien Fear of God qui, quant à lui vêtu d’une veste oversized et d’un jogging, porte une casquette sur de longs cheveux bouclés encadrant une barbe bien fournie. À en voir le fruit de leur rencontre, les deux designers semblent pourtant s’être bien trouvés. Car main dans la main, ils viennent de composer pour l’automne-hiver prochain une collection de vêtements ultra-désirable construite sur une silhouette alliant à la fois une grande élégance et exhalant un sentiment de confort.

Aux antipodes des collaborations clinquantes qui se limitent souvent à une combinaison de logos, la collection Zegna x Fear of God propose un luxe discret et feutré via des vêtements bien pensés faits pour durer. Car contrairement à ce que cela pourrait laisser croire sur le papier, Alessandro Sartori n’a pas fait appel à Jerry Lorenzo pour séduire les millenials, que les autres marques s’arrachent. Souvent présenté comme un tailleur (il a pourtant travaillé dans le sportswear dans les années 1990, une période d’essor pour les matières techniques tels que le nylon chez Prada), l’Italien partage avec le Californien une certaine capacité à saisir les désirs, et dispose d’un indéniable talent pour prendre le pouls de notre époque tout en menant une véritable réflexion sur le vêtement. Nourries des apports du tailoring et du sportswear, taillées dans de luxueuses matières, et déclinées dans des tons intemporels, chacune des pièces de leur collection – qui constitue le premier opus d’une saga en cours d’écriture – pose ainsi les base d’une grammaire vestimentaire combinant innovation et savoir-faire. Entretien. 

Photo : Zegna x Fear of God.

ANTIDOTE. D’où vient votre envie de collaborer ? Il me semble que c’est la première fois que Zegna s’associe avec une autre marque…
Alessandro Sartori.
D’un dialogue. J’ai rencontré Jerry via un ami commun il y a environ deux ans. Mais je connaissais son travail bien avant cela. Malgré leur apparente simplicité, j’ai toujours admiré le haut niveau de sophistication des pièces Fear of God. Tout est très précis et toujours très bien réalisé. J’ai demandé à Jerry comment il voyait le marché de la mode masculine et il m’a interrogé sur ma vision du tailoring. Ensemble, on a essayé de réfléchir à ce que serait la prochaine étape du dialogue entre streetwear et tailoring. Il est cependant important de dire que ce que nous livrons ici n’est pas lié à une clientèle spécifique. Il s’agit davantage de notre vision à tous les deux, c’est ce que nous voulions déclarer. La collection se compose de pièces très sophistiquées mais exhale aussi beaucoup de liberté. Nous ne l’avons pas vraiment pensée en termes de saisonnalité, plutôt en termes d’intemporalité et le tailoring est abordé d’une manière moderne. C’est toujours effortless, jamais intimidant comme peut l’être un costume classique.

À première vue, Zegna et Fear of God sont des marques très différentes tant en termes d’esthétiques que de clientèle. Pourquoi avoir voulu marier ces deux opposés ?
Jerry Lorenzo.
L’idée était d’ouvrir, à partir de nos deux marques, une troisième voie. Nos univers respectifs, là d’où nous venons, n’importait pas tant que ça. Dès le début j’étais convaincu que si nous nous réunissions nous pourrions fournir la solution qui manque sur le marché. Donc la question n’était pas : « Comment faire pour donner l’impression que notre union a un sens ? », mais plutôt : « Comment faire pour établir un nouveau langage qui puisse être indépendant de chacun de nous ? ».

Alessandro Sartori. Absolument. Nous avons immédiatement senti qu’il y avait quelque chose d’intéressant à faire ensemble. Et nous avons été capables de nous mettre en retrait, pour que ce soit notre travail qui soit mis en avant. Nous voulions avant tout proposer une nouvelle garde-robe pour un homme moderne qui aime s’habiller mais ne trouve pas son bonheur. Nous avons constaté qu’il y avait un siège vaquant et donc de la place pour que cette collection s’y assoit. Elle apporte réellement quelque chose de nouveau ; dans la manière de porter les pièces, dans la façon dont nous avons pensé les volumes, les lignes d’épaules, les tissus…

Jerry Lorenzo : « Ce serait narcissique de croire que l’on peut habiller quelqu’un de la tête aux pieds. Les êtres humains sont complexes et aiment faire des choses différentes. Un jour ils portent un sweatshirt, le lendemain un costume. »

La collection séduit par sa sobriété et le confort qu’elle dégage, mais les pièces qui paraissent les plus simples sont souvent les plus difficiles à imaginer. En les regardant, on sent que tout est très réfléchi…
Alessandro Sartori. Bien sûr ! Millimètre par millimètre… La position des épaules mais aussi des revers : tout est extrêmement précis. L’aspect technique nous a pris beaucoup de temps.

Jerry Lorenzo. Vous auriez dû être là pour voir ça ! C’était une conversation constante entre nous. Car parfois, quand on déplace une épaule d’un millimètre sur un côté, on a l’impression d’en faire trop. À l’inverse, quand on la déplace d’un millimètre de l’autre côté, on a l’impression de ne rien apporter de nouveau. Un millimètre peu changer complètement la perception, selon la présence ou non d’un revers, l’emplacement des boutons…

Comment avez vous fait pour travailler ensemble ? Pouvez-vous nous raconter le processus ? Car l’un d’entre vous est basé à Milan et l’autre à Los Angeles…
Jerry Lorenzo. C’est moi qui ait dû faire tous les voyages [rires] !

Alessandro Sartori. Il voyageait comme un dingue ! Nous nous sommes vus à de nombreuses reprises et nous discutions constamment par messages. Nous pouvions aussi compter sur nos deux équipes. Nous échangions tous les deux et elles faisaient le boulot… [rires]. Non je plaisante, mais nous sommes très chanceux !

Le streetwear et le tailoring sont de plus en plus liés. De quoi est-ce le signe selon vous ?
Jerry Lorenzo. Je pense qu’ils l’ont toujours été. Ce serait narcissique de croire que l’on peut habiller quelqu’un de la tête aux pieds. Les êtres humains sont complexes et aiment faire des choses différentes. Un jour ils portent un sweatshirt, le lendemain un costume. Nous avons tous des pièces de marques différentes dans nos placards. Aujourd’hui, la mode se dirige vers une zone qui est à la fois « street » (je déteste ce mot) et tailoring, mais nous avons l’impression que ce terrain n’a pas encore été véritablement exploré, même si de jeunes designers prennent désormais l’habitude de proposer du tailoring, et que de vieilles maisons cherchent à proposer des silhouettes plus sportswear. J’ai l’impression qu’ils sont passés à côté de cette étape intermédiaire, qui peut pourtant constituer ce nouveau langage.

Alessandro Sartori. J’ai beaucoup d’amis, et Jerry sans doute encore plus, qui adoreraient porter quelque chose de différent mais qui ne savent pas où aller, ou n’osent pas se rendre dans les boutiques de luxe car elles sont souvent intimidantes. Ce que nous voulons, c’est proposer une solution à cet homme qui cherche à la fois quelque chose de raffiné et de confortable.

Photo : Zegna x Fear of God.

Jerry, pour Fear of God, vos créations sont aussi le fruit d’une réflexion très poussée sur les formes, les volumes, les matières… Cette manière de penser le vêtement est similaire à celle d’un tailleur finalement…
Jerry Lorenzo. : Oui, c’est la même chose. Je suis obsédé par la forme de mes sweats, tout comme Alessandro par la coupe de ses pantalons. Les procédés de construction sont juste différents. Mon travail a toujours consisté à dire : « Comment être la personne la mieux habillée, celle que l’on va le plus remarquer dans la pièce tout en restant silencieux, sans s’appuyer sur des motifs, des excentricités ? ». J’ai toujours essayé d’aborder la mode de cette façon. Ça exige une certaine forme de respect : il faut se faire remarquer sans avoir à arborer de couleurs vives, un énorme logo ou des paillettes [rires].

Les pièces que vous proposez ici sont toutes produites en Italie ?
Jerry Lorenzo. Il n’y a que les jeans qui ont été conçus à Los Angeles. Nous avons développé le denim pendant de nombreuses années et je pense que nous sommes vraiment qualifiés dans ce domaine. Donc c’est une sorte de rencontre entre nos savoir-faire et les savoir-faire italiens.

Alessandro Sartori. Effectivement, il y a beaucoup de cela. Le design est évidemment très important mais nous voulions vraiment mettre l’accent sur l’artisanat, même avec les pièces les plus simples.

Alessandro Sartori : « L’approche de Jerry est beaucoup plus libre. Il construit la meilleure collection possible et la présente seulement quand il est sûr que c’est le bon moment. Il n’essaye pas de rentrer dans un moule. »

C’est donc cette mise en valeur des savoir-faire, au cœur de la collection, qui fait la jonction entre vos deux marques ?
Alessandro Sartori. Oui. Je pense aussi que l’idée de respect – des matières, des savoir-faire, etc. – est une des nos valeurs communes.

Jerry Lorenzo. Dieu nous a offert des cadeaux pour créer. Je crois qu’il est de notre devoir de faire de notre mieux pour honorer ce don. C’est notre manière de lui rendre la pareille. Donc nous essayons de fabriquer les meilleurs tissus, de travailler avec les meilleurs tailleurs. Cela a à voir avec l’humilité. Je fais de mon mieux avec ce que l’on m’a donné. C’est ce genre de valeurs que partagent Zegna et Fear of God. À Los Angeles, nous avons sans doute le meilleur dynamisme, nous y mettons tout notre cœur. Nous n’avons pas accès aux meilleurs tailleurs mais nous avons une connaissance du denim, donc je fais tout ce que je peux pour que nous soyons les meilleurs du monde dans ce domaine.

Qu’avez-vous appris l’un de l’autre ?
Jerry Lorenzo. Pour moi c’était comme d’aller à l’école parce que je suis autodidacte et je crée des vêtements depuis seulement six ou sept ans. Avoir la possibilité de collaborer avec Alessandro et d’apprendre de lui est une bénédiction. Je pense que cela en dit long sur son caractère et sa personnalité, dans la mesure où il a ouvert son foyer à mon équipe et à moi-même. Il y a certains moments où il a dû penser que je faisais tout pour essayer de l’honorer, et de le remercier de m’avoir permis d’être là. Je tentais de faire de mon mieux pour lui et j’espère que j’ai pu, par mon processus de développement peut-être, lui présenter ainsi qu’à son équipe une nouvelle façon d’aborder les choses.

Alessandro Sartori. C’est le cas, je te l’ai déjà dit [rires] ! Moi-même, en tant que designer, mais aussi toute l’industrie de la mode italienne, nous avons toujours suivi un plan de route précis concernant le processus de design. Pas seulement à cause du rythme des saisons, des pré-collections et des collections Croisière mais aussi du fait de notre mentalité. L’approche de Jerry en tant qu’artiste – et c’est aussi un excellent businessman – est complètement différente, beaucoup plus libre. Il construit la meilleure collection possible et il la présente seulement quand elle est prête, quand il est sûr que c’est le bon moment. Il n’essaye pas de rentrer dans un moule et ne se dit pas « Oh, je dois livrer une collection… ».

Photo : Zegna x Fear of God.

Jerry, vous essayez donc de ralentir le calendrier qui rythme l’industrie de la mode ?
Jerry Lorenzo. Je ne cherche pas nécessairement à ralentir le rythme, je veux simplement m’assurer que si je dis quelque chose, il y a une raison à cela. Mon travail n’a jamais suivi de calendrier. Si nous avons besoin d’une semaine supplémentaire pour améliorer la collection, alors nous repoussons sa présentation d’une semaine. Nos designs offrent aussi une manière de ralentir la mode et d’offrir des solutions vestimentaires non pas pour la saison à venir mais pour les années à venir. Je ne crée pas une pièce pour 2020 mais pour la décennie entière.

Indirectement, c’est une manière d’être sustainable… Car ces vêtements sont pensés pour être gardés le plus longtemps possible…
Alessandro Sartori. C’est ce que nous croyons. Ça me rappelle les vêtements de mon père, mais d’une manière très contemporaine. Je me réfère à cette génération d’hommes qui prenaient soin de leurs vêtements et les gardaient précieusement parce qu’ils avaient le sens de leur valeur, de leur signification. Si bien que les beaux vêtements se transmettaient parfois de générations en générations. C’est le bon moment pour penser à nouveau de cette façon !

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