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Rencontre avec l’artiste Will Benedict, dont l’œuvre reflète l’absurdité du monde contemporain

Article publié le 30 avril 2020

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Texte : Julie Ackermann.
Photo : Capture d’écran de la dernière campagne Balenciaga, réalisée par Will Benedict.
30/04/2020

Il a réalisé une vidéo sur une livreuse Uber Eats dominatrice, un mockumentary (« documentaire parodique », en français) dans lequel des humains nus tombent du ciel, une campagne vidéo apocalyptique pour Balenciaga ou encore des émissions culinaires surnaturelles. Fasciné par l’absurdité humaine, l’artiste américain Will Benedict infiltre la médiasphère et décrypte les codes de l’infotainment avec son humour débridé. Rencontre.

Un ex-protagoniste de télé-réalité – Donald Trump – élu à la tête du pays le plus puissant de la planète, avant de provoquer la risée (et aussi l’effroi) du monde entier en proposant il y a quelques jours de combattre le coronavirus avec des injections de désinfectant ; les inégalités salariales liées au genre perdurant année après année ; Jair Bolsonaro accusant l’acteur et activiste écologiste Leonardo DiCaprio de « donner de l’argent pour brûler l’Amazonie » à défaut de se remettre en question lui-même… Parfois, le réel peut paraître si absurde qu’il semble ne pas nous concerner, comme si nous n’y étions pas, comme si tout cela n’était qu’une simulation de jeu vidéo absurde, une gigantesque blague d’humour noir ou un remake à échelle internationale du Truman Show.

Les philosophes ont un mot pour décrire cela : l’hyperréalité. Les psychologues parlent eux de « déréalisation ». Votre grand-mère, elle, dit peut-être « qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer ». Poussant à une forme d’apathie politique, ces mécanismes sont exactement ceux que Will Benedict déroule dans son travail.

En février dernier, l’artiste réalisait une pub glaçante et drôle pour la maison Balenciaga, point de départ de cette interview au fil de laquelle il démontre qu’il n’est ni particulièrement ironique ni désabusé, ni pessimiste ni optimiste, mais qu’il cherche simplement à comprendre le monde actuel. Rencontre.

ANTIDOTE. Cela vous convient si on présente votre travail comme une loupe grossissant les dynamiques frôlant parfois le surnaturel qui régissent nos sociétés ?
WILL BENEDICT. Oui, je suppose que la frontière autour de ce qui est réaliste ou de tout ce qui ne l’est pas m’intéresse. Je veux que les gens, en regardant mon travail, se disent : « Oh, c’est très familier, ce n’est pas complètement insensé. Je reconnais ces choses et cela ressemble à la façon dont le monde fonctionne. » En fait, je n’essaie pas de rendre les choses folles, absurdes ou quelque chose comme ça, parce que, vraiment, je ne peux pas rivaliser avec l’actualité. Je cherche une certaine idée du « réel » et pour cela, j’emprunte une porte dérobée, le chemin le plus long, l’itinéraire le plus pittoresque.

La frontière entre la réalité et la fiction devient de plus en plus ténue…
Oui, la désinformation, par exemple, est très réaliste et nous devons en être très conscients et être très précis dans nos critiques. Vous savez, le journal Washington Post défend cette idée, mais quand Donald Trump a été élu, il a imaginé et diffusé un nouveau slogan : « Democracy dies in the dark » (« La démocratie meurt dans l’obscurité », en français). C’est dramatique… Le fait que les médias commencent à utiliser un tel langage, c’est un peu fou. Je ne veux pas rejeter cette méthode ou la juger. Pour moi, ce slogan, c’est de la bonne poésie, mais je ne sais pas si c’est approprié pour un journal de faire ça. Je me suis intéressé à cette question parce que je pense qu’elle nous dit où nous en sommes.

Visuel : The Restaurant, série TV pour Dis.art, 2017, Will Benedict & Steffen Jorgensen © Dis.art, Will Benedict & Steffen Jorgensen.

Votre travail cherche justement à le savoir et votre réponse est, comme le slogan du Washington Post, assez sombre. Les protagonistes de vos vidéos vivent dans des temps apocalyptiques. À quoi ressemblera le monde dans 200 ans selon vous ?
C’est drôle que vous posiez cette question. Chris Korda [artiste anti-nataliste et musicien techno américain, ndlr] vient justement de me demander d’y répondre en réalisant le clip de son nouveau morceau « Apologize ». Le concept de ce titre, c’est qu’il s’agit d’un message qui nous parvient 200 ans dans le futur. Pour l’illustrer, je pense que je vais créer des épaves flottantes animées en 3D. Mais je ne sais pas encore à quoi cela va ressembler. En fait, je pense que dans 200 ans le monde sera un peu comme aujourd’hui, mais sans conducteurs de camions. L’imagerie holographique sera très avancée. Ce que certains appellent « l’Internet des objets » sera « Internet ». Internet sera plus physique et il nous remplacera physiquement dans certains domaines.

« Je ne peux pas rivaliser avec l’actualité. »

« Apologize » ne sera pas votre premier clip. Vous en avez déjà réalisé pour le groupe Wolf Eyes par exemple : T.O.D.D., où un extraterrestre discute sur un plateau télé avec l’animateur Charlie Rose. Les extraterrestres sont un leitmotiv dans vos vidéos. Que représentent-ils à vos yeux ?
Aux États-Unis, une personne qui entre illégalement sur le territoire est appelée un « alien » illégal. Dans ma langue, les étrangers sont donc appelés « aliens ». Notre système juridique utilise ce mot qui est très ancré. Ce n’est ni de l’argot, ni un terme péjoratif. C’est officiel. J’ai réalisé ma première vidéo avec un alien en 2015 au moment de la crise des migrants. Mais pour ce qui est du clip de Wolf Eyes, le sens de la vidéo a un peu changé lorsque Charlie Rose a été accusé dans le cadre de #MeToo.

Ces extraterrestres sont-ils vos doubles ?
Je n’aime pas beaucoup les autoportraits. Mais j’aime être séparé et isolé comme dans un portrait en peinture. C’est peut-être pour cela que je vis à Paris, une ville où, en tant qu’Américain, je peux être « l’éternel étranger ». Je ne veux pas faire partie de la culture parisienne, je veux être un touriste.

En 2015, vous avez réalisé The Bed That Eats, une vidéo en 3D sur un lit qui a un trouble de l’alimentation. C’était assez répugnant. Votre travail semble constellé par des représentations d’un dégoût qui serait provoqué par l’abondance de nourriture, d’objets et d’images – parfois choquantes – dans nos sociétés occidentales. Vous vous êtes d’ailleurs intéressé au genre de l’horreur…
Oui. Et dans le cadre d’une exposition à Bruxelles l’année dernière, je me suis intéressé à ces films nazis lesbiens mettant en scène des serial killers et/ou des gardiens de prisons. Je voulais comprendre comment il a été possible qu’à un moment historique particulier, situé à l’époque de ma naissance en 1978, ces films aient pu être très populaires.

Visuel : Degrees of Disgust, Will Benedict & Steffen Jørgensen, HD Video, 7’, 2015. Courtesy de l’artiste et de la galerie Balice Hertling, Paris.

Parlons maintenant de la campagne que vous avez réalisée pour Balenciaga. Le message de cette vidéo traite notamment d’apocalypse climatique. Cela est intéressant et absolument contradictoire car le porteur du message, une marque de mode, s’inscrit dans une industrie qui participe au changement climatique et à la pollution dans le monde…
La maison Balenciaga veut être vue de cette façon. C’est une stratégie marketing solide et c’est peut-être fou. Je ne crois pas en tout cas que cette vidéo soit « folle ». Elle est « folle » pour une campagne de pub. Mais la confusion et la contradiction sont la piscine dans laquelle je nage, le milieu dans lequel je navigue. Je ne peux pas imaginer d’alternative à cela. J’y arrive naturellement. Et je pense que si l’on affirme le contraire, on est un menteur. Ce n’est pas réaliste.

« La confusion et la contradiction sont la piscine dans laquelle je nage, le milieu dans lequel je navigue. »

Visuel : The Bed That Eats, Will Benedict, HD Video, 7’, 2015. Courtesy de l’artiste et de la galerie Balice Hertling, Paris.

Cette vidéo pour Balenciaga montre le flux d’une chaîne d’info en continu rapportant des événements absurdes voire stupides. Est-ce une façon de critiquer les chaînes d’infos en continu existantes, parfois abrutissantes ?
Si j’avais rendu la pub aussi effrayante que l’actualité, la marque ne m’aurait pas laissé faire. Cette campagne a été conçue afin de plaire à une audience mondiale. Je devais donc fortement miser sur l’atmosphère de la vidéo et l’attitude des personnages pour que cela parle à tous.

Vous avez écrit dans le texte de votre exposition bruxelloise que « nous vivons dans un monde où la stupidité et le génie font bon ménage et qu’il est parfois difficile de faire la différence »…
Car tout va trop loin. George Bush est peintre. Kim Kardashian et Kanye West sont des électeurs de Trump. Tout est comme dans Alice au pays des merveilles ! J’ai grandi en pensant que trouver un équilibre, entre stupidité et génie, était le comble de l’ambition. C’est devenu tellement normal pour moi, je n’y pense même plus. Et tous ceux que je connais pensent de la même façon.

Visuel : Toilets not temples, Will Benedict & David Leonard, HD Video, 25’, 2014. Courtesy de l’artiste et de la galerie Balice Hertling, Paris.

Vous admettez être cynique ?
Le cynisme n’est qu’un mécanisme d’adaptation pratique. Ce n’est pas une condition mais un outil que j’utilise pour décoder la culture et m’engager. Il existe de nombreuses façons de dire la vérité aux gouvernements et aux pouvoirs en place. Se prendre très au sérieux, c’est peut-être trop difficile pour moi. Je ne peux pas le faire. En fait, je prends ce que je fais très au sérieux mais je ne peux pas me prendre au sérieux. J’espère que nous ne vivrons jamais dans une culture où se prendre au sérieux serait l’idéal. Cela dit, tout mon travail tourne malgré tout autour de notre condition politique, ce qui est très sérieux.

Vos vidéos sont peuplées d’animaux qui parlent. Vous ne semblez pas éprouver de cynisme à l’égard des animaux…
Les animaux sont des gens. Cela ne signifie pas que je suis végétarien, mais les animaux sont des personnes. Je mange des personnes. Ce qui est assez étrange… Nous devons comprendre que même les plantes sont conscientes. Penser des frontières entre toutes les consciences est une façon très limitée d’appréhender le monde. J’essaie ainsi d’élargir ces idées sans être un militant végétalien, mais tout simplement, comme toujours, en faisant partie du problème.

Vous avez par ailleurs  réalisé Degrees of Disgust, un film sur le féminisme alors que vous n’êtes pas une femme. Ce qui n’est pas très politiquement correct…
En faisant un film sur le féminisme alors que je suis un homme, j’essayais simplement de faire entendre ma voix alors que je devrais tout bonnement me taire. Lors des derniers Oscar, il y avait plein de films pensés pour les hommes. Comment appréhender cela en 2020 ? J’essaie toujours de voir où nous en sommes. Je ne suis pas en avance sur mon temps mais j’essaie de me souvenir d’où nous venons. Le politiquement correct est l’une des choses les plus importantes qui soit arrivée à notre culture. Il a des effets extrêmement positifs, mais vous ne pouvez tout de même pas avaler la pilule en entier. Ou alors vous prenez le risque de vous étouffer et de mourir.

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