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La réalisatrice underground Marie Losier mise à l’honneur dans une rétrospective au Jeu de Paume

Article publié le 2 novembre 2019

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Texte : Antoine du Jeu.
Photo : Eat my Makeup!, 2005, Marie Losier © Marie Losier
02/11/2019

Avec une vingtaine de courts-métrages et deux longs-métrages remarqués, la réalisatrice franco-américaine Marie Losier s’est imposée comme l’une des artistes les plus singulières de sa génération. Portraitiste hors pair, mêlant l’intime au féérique, faisant du travestissement une manière de mieux se dévoiler, elle a su saisir, à travers sa caméra, bon nombre de talents notamment issus de la scène underground new-yorkaise. Durant tout le mois de novembre, le Jeu de Paume la met à l’honneur à travers une rétrospective et une carte blanche.

Le moins que l’on puisse dire c’est que Marie Losier sait s’entourer. Alan Vega du groupe Suicide, les frères Kuchar, le cinéaste expérimental Guy Maddin, le violoniste underground Tony Conrad ou encore le couple de rockers formé par Genesis P-Orridge et Lady Jaye : tous sont passés devant sa Bolex, cette petite caméra 16mm qu’elle trimbale depuis ses débuts, non par facilité mais plutôt pour s’approcher, grâce à son grain et à sa légèreté, au plus près des corps qu’elle filme. Se dessine ainsi, presque à même la peau, de formidables portraits pleins d’empathie et de douce complicité. C’est que Marie Losier filme ses proches, ceux qui l’inspirent et qu’elle admire comme on découvrirait un pays nouveau, sans exotisme mais avec un mélange de fascination, d’excitation et de plaisir malicieux qu’elle communique à travers ses interactions rieuses en off

Et si ses portraits sont si uniques et inventifs, c’est d’abord  parce qu’ils ne sont en rien biographiques. Il s’agit plutôt de transformer le quotidien en objet poétique, en monde enchanté où les blessures se pansent à l’eau de rose. Ce sont des espèces de journaux intimes punks, faits de collages et de surimpressions oniriques où l’on croise une kyrielle d’énergumènes : des sirènes échouées, des catcheurs queers, des lutins maquillés et bon nombre de freaks qui semblent échappés d’une métamorphose d’Ovide ou d’un film de Kenneth Anger.

Photo : The Ballad of Genesis and Lady Jaye, 2011, Marie Losier © Bernard Yenelouis

Française née en 1972, Marie Losier a trouvé sa voie aux États-Unis : partie aux Beaux Arts de New York, elle se mêle à l’avant-garde artistique de la ville, travaillant un temps comme décoratrice pour le mythique metteur en scène Richard Foreman et fréquentant la bande de l’Anthology Film Archives, la cinémathèque de films undergrounds co-fondée par Jonas Mekas. De ces rencontres puis de ces amitiés naissent des films fantaisistes, lyriques parfois, bricolés souvent, inféodés à aucun systèmes ni conventions, bariolés de couleurs vives, des « tableaux vivants » comme elle aime les appeler. Ses tournages se conçoivent comme des fêtes, des célébrations de l’intime et du quotidien où la cinéaste pousse ses complices à se mettre en scène, à se costumer et se travestir, « comme si Fellini rencontrait le documentaire » selon Genesis P-Orridge – qu’elle a filmé avec sa compagne Lady Jaye dans son premier long-métrage, The Ballad of Genesis and Lady Jaye (2011). Rien d’étonnant donc que Marie Losier se soit intéressée à la lucha libre (le catch mexicain, encore plus exubérant que l’original) en s’attachant, pour son deuxième long-métrage, à sa figure la plus excentrique : le champion Cassandro the Exotico alias Saúl Armendáriz, un athlète émouvant, ouvertement gay, se débattant dans un univers homophobe.

Suite au beau succès d’estime du film, présenté à l’ACID lors du festival de Cannes de 2018, la rétrospective consacrée à la cinéaste au Jeu de Paume du 5 au 23 novembre – qui suit d’un an celle que le MoMa lui a consacré – tombe ainsi à pic. Cassandro, el Exotico ! a achevé de faire d’elle l’une des valeurs sûres d’un certain cinéma baroque et hors norme, aux côtés de Bertrand Mandico et de Yann Gonzalez avec qui elle a tout récemment investi la Galerie Cinéma d’Anne-Dominique Toussaint pour un group show. En plus de sa vingtaine de courts-métrages et de ses deux long-métrages sera projeté en exclusivité son dernier moyen-métrage Felix in Wonderland, en guise de coup d’envoi. Passé par le festival de Locarno, il suit le compositeur expérimental et musicien allemand Felix Kubin.

Pour sa carte-blanche, Marie Losier va également mettre à l’honneur ses influences new-yorkaises dans deux alléchants programmes de courts-métrages : « Bonjour New York. Hommage à la Film-Makers’ Coop » et le bien nommé « La beauté des fous ». L’occasion de découvrir des raretés comme Rockflow de Robert Cowan (1968), Sex Without Glasses de Ross McLaren (1983) ou Green Desire de Mike Kuchar (1966). En parallèle, deux longs-métrages seront également projetés : le méconnu Poto et Cabengo de Jean-Pierre Gorin (1978) et Normal Love de Jack Smith (1963), l’un des films de chevet de la cinéaste. 

La rétrospective et la carte blanche de Marie Losier « Confettis atomiques ! », seront présentées du 05 novembre au 23 novembre 2019, au Jeu de Paume, Paris 8.

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