Art

Pourquoi le monde de l’art est-il fasciné par l’adolescence ?

Article publié le 24 avril 2020

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Texte : Julie Ackermann.
Photo : Teenage Bad Taste, Regina Demina + MusicForEggplant. Photo par Tristan Savoy.
12/06/2020

Depuis 2016, la curatrice Julia Marchand explore la fascination pour l’adolescence qu’elle a décelée chez de nombreux artistes via son projet curatorial Extramentale, fondé à Arles. Dans cette interview, elle déroule le fil de sa réflexion sur les connivences toujours plus fortes entre art et teenagehood, alors même que le monde adulte retombe selon elle dans l’adolescence.

ANTIDOTE. Extramentale est une plateforme curatoriale qui mise sur une compréhension de la création contemporaine par le prisme de l’adolescence. Comment est né ce projet et pourquoi avez-vous décidé de vous intéresser à cette période de la vie en particulier ?
JULIA MARCHAND. Extramentale est née à Arles en 2016. C’est le résultat de mes interrogations liées aux tueries perpétrées aux États-Unis par des adolescents ou de jeunes adultes, comme celle de Cleveland par exemple. À l’époque, c’est un phénomène que nous commencions à connaître en France sous le visage du terrorisme. J’ai été particulièrement frappée de lire que la plupart des victimes des attaques de Paris en 2015 avaient l’âge des tueurs, et que nous faisions face à une guerre sournoise, typique de notre temps. Peu de temps après est aussi sorti le film Nocturama de Bertrand Bonello, qui brosse le portrait d’un groupe de jeunes tournés vers un même objectif flou, comparable à un salut, nourri du désir de détruire ce qui les a engendrés. Dans un entretien accordé à Libération en 2016, le philosophe Bernard Stiegler parlait d’une pénurie de « protentions collectives positives » [ce qui nous permet de nous projeter collectivement dans l’avenir, ndlr], qui serait à l’origine d’un grand nombre de maux de notre époque.

Extramentale est donc le fruit d’une observation d’un mal-être social ?
Oui. Et un mal-être social que les jeunes parviennent à capter. Au côté de l’artiste coréen Kim Seob Boninsegni, avec qui j’ai énormément échangé à propos de Bernard Stiegler, on s’est attachés par la suite à regarder les « sujets » adolescents produits par le « réalisme capitaliste », pointé par le critique et philosophe britannique Mark Fischer. Dans son livre du même nom, l’auteur parle de l’hégémonie de l’idéologie selon laquelle il n’y pas d’alternative au capitalisme. Il parle aussi de la santé mentale comme catégorie politique, et évoque « les sujets dépressifs » – la dépression étant un fléau chez les jeunes. L’adolescence, dont le terme apparaît pour la première fois en 1954 pour désigner une communauté de consommateurs, devient ainsi, sous l’égide d’Extramentale, un cadre à partir duquel sont regardés des symptômes « adolescents » qui dépassent la seule question de la classe d’âge.

L’adolescence est souvent présentée comme une période de rébellion vis-à-vis des ordres établis. Pourtant, c’est aussi le moment où les citoyens du futur sont éduqués, et acclimatés au capitalisme. Le « cool kid » ne serait-il pas en réalité une « Jeune Fille » qui avance masquée, selon le concept développé par la revue de philosophie Tiqqun pour désigner le « consommateur exemplaire » ? En effet, en vampirisant les forces et les élans de l’adolescence, le capitalisme se régénère…
C’est effectivement une logique assez proche de la théorie de la jeune fille, ce « citoyen modèle de la société marchande ». Mais quelque chose me dérange dans ce rapprochement. Parce que plutôt qu’aux « jeunes filles », je me suis plutôt intéressée aux jeunes monstres, même si l’un et l’autre sont les deux faces d’une même médaille. Les artistes dont je m’entoure sont des non-adolescents au sens conformiste du terme… Ils ne sont ni cool, ni kids. Et s’ils sont « jeune fille », ils portent ce masque pour le questionner.

Il y a d’autres mythes très forts qui opèrent au cœur de leurs pratiques, comme celui du « Primaverisme ». Ça signifie littéralement« premier printemps » en italien. Le Primaverisme, c’est l’amour des premières fois, la recherche de leur intensité. Cette dernière est la clé de voûte de la modernité. Or c’est un piège, car elle pointe vers la routine inscrite dans la recherche même du changement, de la disruption. C’est une barbarie « soft », incompatible avec la socialisation, dont parle Stiegler dans l’entretien dont je parlais plus haut. Le Primaverisme est une construction plus prospective, car la possible répétition de l’intensité de la première fois nous conduit à une mélancolie active et, pour le philosophe Tristan Garcia, à la recherche de l’enfance de l’art, comme dans l’art brut. Moi, je prends le Primaversime et le déplace hors de ces mythes modernes. De cette façon, j’essaye de voir ce qui se raconte à travers la recherche d’une adolescence (de l’art, de l’artiste, d’une société) qui fait la part belle à une mélancolie artificielle et post-romantique. D’où l’importance, sans doute, de l’esthétique du romantisme noir dans la pratique des artistes qui m’intéressent. Il y a aussi beaucoup de reproduction d’œuvres des Symbolistes ou des Gothiques sur le site et le compte Instagram Extramentale. Tous ces mouvements participent à la forme de Primaversime qui m’intéresse.

Des adolescents comme Greta Thunberg, qui ne sont eux pas très gothiques, jouent un rôle central dans notre société contemporaine. Vivons nous un « moment adolescent » selon vous ?
À vrai dire, Greta Thunberg n’est pas ado au sens « Extramentale » du terme à mes yeux. Elle appartient à une autre forme de jeunesse. Et il faut distinguer adolescence et jeunesse. Dans l’adolescence, il y a l’idée d’un huis clos. On admire un monde qui va mal, depuis une chambre ou autre, sans pour autant agir. Et il y a un renversement aujourd’hui. Ce sont plutôt les adultes qui sont des adolescents. Ils n’ont pas voulu voir les monstres devant eux car ils se battaient avec ceux de leurs parents ou de leurs grands-parents, comme les catastrophes du XXème siècle. Ils sont donc incapables de passer à l’action, de prendre des mesures concrètes, notamment face à l’urgence climatique. L’impuissance associée à l’adolescence a ainsi changé de camp. La jeunesse sait quant à elle qu’il y a une fin mais qu’avant cette fin, il y a des nuances. Pour autant, je ne sais pas à quel point cette jeunesse engagée est incarnée. Cette conviction politique n’est peut-être qu’un masque comme les autres…

Y-a-t-il une œuvre d’art qui aborde le sujet des adultes d’aujourd’hui qui retombent dans l’adolescence ?
Oui, le travail vidéo des artistes Ryan Trecartin et Lizzie Fitch par exemple. Il montre le monde adulte qui redevient adolescent, et le masque de l’adolescence forgé par la consommation, la valorisation de son image et la scénarisation de soi. Leurs comédiens sont grimés en pubères. Ils affichent tous les symptômes d’un grotesque juvénile, d’une société indigeste et autophage. La voix des acteurs est accélérée, homogénéisée, leur visage barbouillé de maquillage bon marché et ils portent sur leur tête des perruques de pacotilles. C’est vulgaire, camp, grotesque et politique. On est dans une forme carnavalesque car l’adulte y sur-joue l’ado qui n’est plus, comme je le disais plus haut, une catégorie segmentante. Leurs films, pour la majorité, se déroulent aussi dans des lieux qui incarnent cette Amérique en crise de puberté, dont l’épicentre serait la chambre.

De nombreux artistes contemporains sont aussi influencés par leur adolescence et l’examinent, ou y font référence. Est-ce que cela révèle une forme de nostalgie selon vous ?
Je ne peux pas répondre à la place des artistes, mais c’est vrai qu’il y a une fascination pour l’adolescence chez les jeunes artistes aujourd’hui. Tarek Lakhrissi dit par exemple qu’il faut prendre soin de son adolescence. C’est en déconstruisant les tubes qui ont bercé la sienne, comme le morceau « Toutes les femmes de ta vie » des L5, qu’il parvient à le faire. Il y a quelque chose d’éminemment politique là-dedans car il en extrait une portée critique. Il cherche à comprendre ce que contiennent ces chansons qui lui racontent le féminisme par exemple. Lors d’une table ronde organisée avec Mohamed Bourouissa aux Rencontres de la photographie d’Arles en 2019, l’artiste Sara Sadik racontait quant à elle comment elle archivait son adolescence, et ce, de manière collégiale, car elle collabore souvent avec d’autres jeunes personnes. Elle en dégage un univers très fort, très prospectif. Je ne parlerais pas de nostalgie mais d’un lieu de déconstruction et de construction possible, qui joue avec les injonctions à la consommation et les temporalités multiples.

À gauche : Ta hlel à Universmed, Sara Sadik, installation, 2019.
À droite : 13or, Sara Sadik, vidéo, 2019.

Par le prisme de l’adolescence, vous abordez également la question du genre…
Oui. Les artistes d’Extramentale comme Thomas Liu Le Lann, Kévin Blinderman mais aussi Lili Signorini invitent leurs spectateurs à penser à toutes les masculinités et féminités possibles. Je travaille aussi avec des artistes dits gender-fluid comme Regina Demina, Matthias Garcia, Salome Jokhadze ou encore Paul-Alexandre Islas. Le corps est difficile à porter à l’adolescence et on a envie de faire voler en éclat toute assignation identitaire, et souvent son propre corps. On sait que certains sexes se stabilisent à l’adolescence, mais je ne regarde pas ce sujet d’un point de vue médical.

Photo : Paul-Alexandre Islas, Self-portrait as a horny person in the sauna 💔, image sur téléphone, 2018.

Il y a quelques mois, vous présentiez « Abbiennian Novlangue », une exposition à la galerie Sultana abordant ces thématiques. En quoi cette manifestation s’inscrivait-elle dans la continuité de vos recherches sur l’adolescence ?
Cette exposition était avant tout liée à la question du genre, car elle trouve son origine dans le travail du chercheur Fabien Vallos autour du personnage de Favorinus, un philosophe intersexe né à Arles au IIème siècle de notre ère. Cela m’a fait réfléchir à l’intersexualité et à la permutation des genres dans les mondes de l’enfance et de l’adolescence. C’est de là que m’est venue l’idée de mettre en regard des dessins du peintre Henry Darger (1892-1973) avec le travail de jeunes artistes, car le travail de Henry Darger démonte (à son insu) les stéréotypes de genre véhiculés par les livres pour enfants de son époque. Cette conscience du genre, insufflée a posteriori dans son œuvre, conjuguée à la naïveté et la violence de ses dessins en fait un formidable sujet de recherche pour Extramentale. En témoignent d’ailleurs les réponses faites par les artistes pour l’exposition, notamment celles de Kévin Blinderman et de Matthias Garcia, qui établissent des parallèles entre l’art brut et la culture internet.

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