Vote Obligatoire Entre Les Murs Antidote

Faut-il rendre le vote obligatoire ?

Photo : courtesy of Emmanuel Macron
Propos recueillis par : Alice Pfeiffer

De plus en plus d’électeurs menacent d’abstention : à la veille des élections présidentielles 2017, que penser de cette liberté dont le poids dans l’urne est loin d’être négligeable.

Depuis quelques jours, le hashtag #SansMoiLe7Mai enflamme la toile : une division entre les gens votant pour Emmanuel Macron afin de faire barrage au front national, et d’autres refusant d’aller voter par pression pour un candidat qu’ils n’ont pas choisi, s’affrontent sur les réseaux sociaux.

Antidote a rencontré le philosophe Laurent de Sutter, spécialisé dans l’éthique et la théorie du droit, pour discuter du système du vote en France à l’aube d’élections présidentielles plus polarisantes que jamais.

En Belgique le vote est obligatoire, et en France non – comment expliquer cette différence idéologique?
La différence n’est pas tellement idéologique qu’historique. Lorsqu’en 1893 les autorités belges ont décidé de rendre le vote obligatoire, sous la pression des organisations sociales, c’était tout simplement pour se prémunir de la possibilité que le patronat puisse manipuler le vote ouvrier, par exemple en refusant de donner son congé à celui qui souhaiterait aller voter. La France n’a jamais appliqué cette règle, en raison d’une histoire sociale différente, et de l’adoption de principes libéraux basés sur l’idée d’une religion citoyenne. De même qu’on ne peut pas forcer les croyants à se rendre à l’église (ils doivent s’y rendre d’eux-mêmes), on ne peut pas forcer les citoyens à se déplacer un jour de scrutin.

Quelle est la différence entre un vote blanc et une abstention de vote? Les deux ont-ils des impacts différents?
Du point de vue de la comptabilité électorale il n’y a pas de différence : vote blanc et abstention n’ont aucun effet quant à la proclamation de la victoire. Pour qu’un vote compte, il faut qu’il ait eu lieu, et qu’il soit valide, sans quoi il n’est pas considéré comme un vote du tout. En revanche, du côté politique, les choses sont différentes : un vote blanc ou nul est encore une manière de reconnaître au mécanisme du suffrage une pertinence que l’abstention rejette. S’abstenir, c’est refuser le régime de l’élection, en tant que celui-ci aurait pour effet de constituer le tout de la politique. De fait, on sait très bien que l’adoption, très tardive dans l’histoire institutionnelle de l’Occident, du principe de la représentation par élection, a été une opération tout sauf démocratique. Pendant longtemps, ce caractère non démocratique a été interne au vote, dans la mesure où toute une série de conditions étaient posées à sa participation – conditions de genre, de statut, de cens, etc. Ces conditions ont été évacuées avec l’adoption du suffrage universel, mais leur disparition ne signifie pas qu’il n’existe plus de barrière à l’entrée dans le système représentatif. Il se fait juste que ces barrières ne sont désormais plus internes, mais externes : elles sont celles des moyens et des réseaux dont on dispose pour imposer tel ou tel candidat dans l’opinion publique – la fiction pieuse du « vote utile » en étant un des produits d’appel les plus visibles. S’abstenir, c’est considérer que le jeu est truqué ; voter blanc est en accepter les règles.

Et comment expliquez-vous cette guerre sur les réseaux sociaux autour de l’abstention ?
Je ne l’explique que par la peur, chez les libéraux bon-teint qui continuent à vivre dans la certitude qu’ils définissent le cours du monde, que leur moment soit passé. Le système qui les a promus à des postes confortables, et leur a versé des dividendes de statut enviables depuis un siècle, est en train de s’effondrer – au profit d’une version hardcore, dont le seul véritable critère de valeur est l’argent. Or, comme chacun sait, l’argent se fiche pas mal de la morale, laquelle constituait précisément l’apanage des libéraux en question, avec ce qu’on appelle « culture ». Que la social-démocratie déconne désormais à pleins pots, et qu’elle soit devenu le cancer du monde qui l’a suscitée, soutenue et défendue, est en effet une perspective terrifiante. Mais qu’au lieu d’en imaginer une transformation en quelque chose de plus intéressant, on se braque sur des institutions qui ont prouvé leur illégitimité et leur inefficacité dit assez à quel point les anciens progressistes sont devenus réactionnaires. L’extrême-droite et l’extrême-centre ont tous les deux des projets pour la social-démocratie, et aucun des deux n’est très ragoûtant ; je ne vois pas à quoi cela servirait de les contresigner. L’abstention, accompagnée de véritables actions ailleurs que dans l’élection, est le premier geste à poser pour libérer un espace d’imagination de ce que pourraient être les institutions du futur.

Faudrait-il rendre le vote obligatoire ?
Tout vote est un système de limitation, une manière d’empêcher certains (et, pendant longtemps, surtout certaines) à accéder aux postes managériaux de l’Etat. L’idée de rendre obligatoire, et donc encore plus policier, un système dont c’est déjà la fonction, et qui, je le répète, est aujourd’hui en faillite complète, est grotesque. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un registre de l’action politique qui périme l’élection et la manifestation, ces deux figures de l’impuissance organisée.

Que faire pour empêcher un candidat d’accéder au pouvoir ?
Rien. Les salauds sont comme les voleurs : s’ils veulent arriver quelque part, ils y arriveront – s’ils ne sont pas trop bêtes. Ecraser de son mépris les électeurs de Madame Le Pen, de ce point de vue, équivaut à leur donner les clés de la maison, dès lors que c’est précisément de vivre en permanence sous les quolibets méprisants des nantis qui les a poussés dans ses bras. Du reste, si on y réfléchit un peu, l’horreur des propositions de Madame Le Pen, et l’objective saloperie de son entourage, devraient nous effrayer pour de toutes autres raisons que celles qui sont avancées d’ordinaire. Nous vivons sur un continent où ce qu’on sait constituer le noyau des convictions profondes de Madame Le Pen (noyau à vrai dire plutôt flou) est partagé par de nombreux gouvernements au pouvoir, dont certains le sont, ou l’ont été, depuis longtemps. Qu’il suffise de penser à l’Autriche de Jörg Haider, à la Belgique de la coalition NV-A/MR, du Danemark dans le courant des années 2000, de la Pologne des frères Kaczynski, etc. Ce qui est terrifiant, ce ne sont pas tant les mesures dégueulasses prises par ces différents gouvernements, que le fait que celles-ci ont très peu changé à quoi que ce soit pour l’écrasante majorité des individus. Personnellement, c’est ça qui me tue : que le niveau général d’intolérance et d’oppression organisée par nos Etats prétendument démocratique n’est pas, en substance (j’insiste : en substance, pas en degré), différent de ce que réclament les partis les plus débiles. Plutôt que le placebo d’un chef d’Etat qui respecterait les apparences davantage qu’un autre, ce dont nous avons besoin est d’un travail de fond de grande ampleur pour extraire de nos vies tout ce qui nous empêche de vivre avec autrui. Il n’y a personne que nous détestions davantage que notre voisin le plus proche ; le défi est de parvenir à vivre en bonne entente avec lui, sans avoir besoin de l’aimer. Je ne vois pas Emmanuel Macron aider à quoi que ce soit en ce sens, car l’affaire ne concerne pas la législation ; elle concerne tout ce qui a été détruit par tous les gouvernements depuis quarante ans, à commencer par l’éducation.

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