Pourquoi la fermeture des frontières n’est pas une solution

Article publié le 26 avril 2017

Texte : Carol Mann pour Magazine Antidote : Borders été 2017
Photo : Olgaç Bozalp pour Magazine Antidote : Borders été 2017

Face à des frontières géopolitiques plus barricadées que jamais, la solution résiderait dans le démantèlement du concept du mur.

Cet été, je devais me rendre aux États-Unis pour un colloque à Boston. Les billets achetés, je me mets nonchalamment à remplir le formulaire américain ESTA en ligne et je découvre, shock, horror, amazement, que le règlement a changé ! En bref, toute personne qui aurait mis, depuis 2011, les pieds dans un des quatre pays suivants : Iran, Syrie, Irak et Somalie, n’aurait plus droit au visa automatique, devrait payer cent et quelques dollars pour un improbable rendez-vous au consulat et, de surcroît, il y aurait des chances pour que l’on vous refuse l’entrée à l’arrivée à JFK. Vu que je pouvais cocher trois cases sur quatre, j’ai compris que cette frontière m’était durablement fermée. Et, à l’époque, j’ignorais la tournure dramatique qu’allaient prendre les événements sous la présidence encore improbable de Donald Trump. Bye-bye USA et pas uniquement pour moi…

En septembre, je me trouvais en Arménie d’où il m’est impossible d’aller en Azerbaïdjan voisin, les tampons sur le passeport d’un pays excluant toute entrée à l’autre. Encore une frontière infranchissable. Pour aller voir à Baku voisin mon musicien préféré sur terre et ami de longue date Alim Qasimov, il faudra me faire un nouveau passeport et repasser par l’Europe. La même chose m’attend au printemps quand je voudrai aller en Israël et en Palestine avec mon passeport aux multiples tampons libanais et iraniens. Et quand je repasserai par l’aéroport Ben Gourion à Tel-Aviv, vous pouvez d’ores et déjà imaginer l’interrogatoire que je subirai après ma visite à l’Université Nationale An-Najah de Naplouse. Le fil de fer de tous les postes de frontière auxquels je suis frottée crible ma peau de petits trous comme la vérole.

Et pourtant, en tant que citoyenne française, j’ai la chance (pour le moment encore) de pouvoir demander un deuxième passeport pour « incompatibilité de visa » (c’est la formule), sauf dans le cas des pays ultra-informatisés et policés comme les États-Unis. Qu’en est-il pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir droit à un passeport-sésame de l’Union Européenne qui bannit les frontières à l’intérieur de l’Union et soulève les barrières là où il y en a – comme par exemple dans n’importe quel aéroport lointain doté d’un portail dédié aux ressortissants de l’U.E.

Shaun @ Milk Management
Robe, Gucci. Bandeau, American Apparel. Trench-robe en coton enduit, Maison Margiela. Top, Faith Connexion. Sandales, Balmain.
Photo : Olgaç Bozalp pour Antidote : Borders été 2017. Réalisation : Yann Weber.

Voici que cette ouverture tant vantée se lézarde et se brise, les postes frontaliers s’érigent dans l’espace et dans les têtes, pour le plus grand bonheur des droites néo-fascistes qui poussent comme des champignons vénéneux, de l’Occident jusqu’aux pays du Golfe, en passant par le Moyen-Orient, l’Asie centrale et la Russie… Pire que tout, l’arrivée au pouvoir de Trump légitime les démarches les plus extrêmes.

Depuis les premiers jours de règne de président républicain, des frontières impensables et intangibles doublent celles qui étaient déjà en place. Elles sont faites de discriminations licites – d’abord par la persécution des femmes par le biais de leur corps, en menaçant leur accès à l’avortement. Puis, le décret promulgué le 27 janvier 2017 sur la « protection de la nation contre l’entrée de terroristes étrangers aux États-Unis » interdit l’entrée aux ressortissants de sept pays, soit l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Somalie, le Soudan, la Libye, Yemen, y compris ceux qui vivent sur le sol américain, détenteurs de papiers officiels qui auraient eu le malheur de partir en vacances à l’étranger, désormais coincés aux aéroports ou empêchés de monter dans leur avion. La raison officielle serait la lutte contre le terrorisme, pourtant, parmi les nationalités coupables du fameux attentat du 11 septembre 2001, on compte l’Arabie saoudite, les Émirats et l’Égypte – tous des alliés économiques des États-Unis qui leur vendent des armes, sans parler des talibans en Afghanistan et au Pakistan… et sont tous exemptés de cette interdiction. Qu’ont ces pays discriminés en commun, outre qu’ils soient musulmans ? À l ’exception de l’Iran, tous sont actuellement pris dans des guerres effroyables où les États-Unis ont une responsabilité parfaitement mesurable. Il s’agit donc, dans six cas sur sept, de réfugiés de guerre, protégés par les législations en vigueur, en tout cas par la Convention de Genève dont Trump a avoué ignorer l’existence. À l’heure où les frontières devraient s’ouvrir pour protéger l’humanité, elles se referment brutalement (depuis février 2017, cette interdiction est levée, temporairement selon Trump ndlr).

Qu’en est-il alors de ce monde apparemment ouvert, où seuls Internet et les Bitcoins ont brisé toute forme de contrôle frontalier, ne permettant qu’une circulation virtuelle ? Partout, les réfugiés arrivent désormais à naviguer au jour le jour dans un monde hostile grâce au web, véritable passe muraille, alors que partout les barrières s’érigent à leur encontre. Frontières nationales en béton et en barbelés, doublées de frontières que l’on voudrait plus infranchissables encore : celles des langues, des cultures, des religions, des préjugés, des folklores, des voiles, selon la rhétorique populiste des partis d’extrême droite en Europe.

Aujourd’hui, la presse populiste utilise le terme « migrant » à tort et à travers, comme si ceux qui ont fui les bombardements d’Alep avaient quitté de plein gré leur pays, leur famille, leur univers familier pour « profiter » de la munificence européenne .

Que penser des chantres de la xénophobie et de l’enfermement que sont Marine Le Pen en France ou Victor Orbán en Hongrie et les pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie, République tchèque), en guerre avec Bruxelles sur l’accueil des migrants ? Ils ont applaudi le décret contestable de Trump, également approuvé par la Ligue du Nord en Italie, l’Australie et l’Arabie saoudite islamiste, grande trésorière du terrorisme international qui s’est illustrée par son indifférence envers ses coreligionnaires en Syrie, en Irak, en Afghanistan ou en Palestine.

Quel espoir ? D’abord en arrêtant d’user de ce vocabulaire criminellement flou qui confond les migrants avec les immigrés, les réfugiés, les demandeurs d’asile, les expatriés privilégiés. Tous ont des statuts identitaires définis par des frontières traversées. Pourtant, des mondes les séparent.

Aujourd’hui, la presse populiste utilise le terme « migrant » à tort et à travers, comme si ceux qui ont fui les bombardements d’Alep avaient quitté de plein gré leur pays, leur famille, leur univers familier pour « profiter » de la munificence européenne. Ces personnes sont des réfugiés ayant tenté d’échapper à un génocide. La législation internationale nous impose leur accueil en situation d’urgence (ce qui n’est pas forcément le cas des migrants et des immigrés, même économiques, c’est-à-dire quittant leur pays pour cause de pauvreté). On ne saurait s’accommoder des marchandages immondes qui permettent le renvoi des réfugiés syriens, maliens ou afghans. Et pourtant, c’est bien ce qui passe.

Shaun @ Milk Management
Top ajouré en coton à volants, Ellery. Pantalon de survêtement EQT 1-TO-1, Adidas Originals.
Photo : Olgaç Bozalp pour Antidote : Borders été 2017. Réalisation : Yann Weber.

L’extraordinaire manifestation des femmes, organisée par le collectif Women’s March pour accueillir l’arrivée au pouvoir de Trump, le 21 janvier 2017, a réuni des millions de personnes à Washington principalement, mais aussi dans 400 autres villes des États-Unis et 70 pays, leur seul point commun ? Être opposées ou exclues de la vision du nouveau président. Tous ces oubliés et dénigrés du gouvernement marchaient ensemble, unis par leurs différences.

Du jamais vu. Aujourd’hui, un tel travail de solidarité doit être fait au sujet de tous les exclus de l’identité nationale : penser aux personnes descendant de l’immigration, terrifiés de quitter le pays par peur de ne pouvoir plus jamais y rentrer. À ceux qui ont risqué leur vie pour pouvoir tenter d’y rentrer en vain. À ceux pour qui ce voyage dangereux est un rêve distant, car les passeurs sont chers et donc réservés aux élites. N’oublions pas que Steve Jobs était le fils d’un migrant syrien.

Mais surtout, il faut penser les frontières comme des lieux de passage et non d’enfermement, le seuil qui permet l’accès à d’autres mondes. Ceci impliquerait, dans un monde idéal, de reconnaître, en France comme ailleurs, l’individualité des « migrants » quels qu’ils soient, de-mandeurs d’asile, des réfugiés, des immigrés économiques. Il faudrait trouver des façons non pas de punir systématiquement avec un confinement dans un espace quasi carcéral, mais créer des structures d’accueil respectueuses des malheurs qui ont poussé ces personnes à fuir leur foyer – ce qui n’est jamais fait dans l’allégresse. Se souvenir que la richesse de chaque pays dépend de la créativité des communautés nouvelles arrivant sur ses sols. Bannir les murailles de la haine, de la Cisjordanie jusqu’au projet de Trump pour le Mexique, sans oublier le Mur de Berlin, de sainte mémoire. Déconstruire, en somme, cette notion d’altérité délétère.

Pendant le siège de Sarajevo il y a une vingtaine d’années, la consigne était donnée d’ouvrir toutes les portes au rez-de-chaussée des immeubles : ainsi, en cas de bombardements (et ils étaient quotidiens), n’importe qui dans la rue pouvait trouver un abri. Ne pourrait-on pas imaginer un climat de crise géré de la même façon, où ceux qui sont menacés (les Syriens aujourd’hui, peut-être nous un jour prochain, qui sait) trouveraient un accueil humain solidaire, sans visas, ni portes blindées ni frontières ponctuées de miradors et de barbelés ? Utopiste ? Essayons d’y croire.

Cet article est extrait du Magazine Antidote : Borders été 2017 photographié par Olgaç Bozalp

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