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Pourquoi le corps de la femme est-il toujours tabou ?

Texte : Lauren Bastide
Photo :  Ren Hang pour Magazine Antidote : The Freedom issue 2016-2017

En plein été et dans la chaleur cuisante de son appartement parisien, la journaliste Lauren Bastide s’est lancée dans la rédaction d’un essai féministe sur la liberté de représentation du corps de la femme. Sur Instagram, dans les magazines ou dans la rue, les tétons, poils et autres kilos dits « en trop » sont souvent prohibés et leur simple apparition suscite généralement un torrent d’injures violentes voire une invitation à se pendre. La femme, libérée ? C’est pas si facile.

À l’heure où j’écris ces lignes, je suis littéralement nue chez moi. J’habite au dernier étage d’un immeuble parisien, « sous les toits », comme on dit pour faire joli alors que ça veut dire, en vrai, « sous des plaques de zinc qui font de ton appartement un four dès que la température extérieure dépasse les 28 degrés. » Aujourd’hui, il fait 36 degrés. Ceci explique ma nudité. Ceci explique aussi la très certaine flemme qui s’empare de moi à l’heure de pondre dix mille signes pour le prochain numéro d’Antidote dont le thème – sublime et primordial – est « la liberté ». Yann Weber, le fondateur et directeur de ce magazine, que j’adore – le magazine, et le fondateur – m’a relancé gentiment par texto hier soir. Gentiment mais fermement. C’est son droit, c’est lui le chef, mais je me permets de souligner ici que, d’après sa story Snapchat, il se trouve actuellement dans un endroit pourvu d’une piscine.

Donc je procrastine. Plusieurs choses expliquent cela : la chaleur, l’amertume malsaine qui s’empare de nous quand nous constatons via les réseaux sociaux que d’autres mènent – ou semblent mener – des vies plus agréables que les nôtres, mais aussi le monde, en général, qui ne fleure pas la joie, ces temps-ci. Je ne sais pas si c’est lié – aux attentats, au Brexit, à Donald Trump – mais il y a ces derniers jours sur Instagram beaucoup d’images de fruits, d’enfants et d’arbres. Comme une envie d’innocence pour compenser la mocheté de ce qui tourne en boucle sur les chaînes d’info. Vous pensez certainement que je divague, que je tire à la ligne en m’éloignant sensiblement du sujet qui nous importe ici. Et pourtant non. J’y viens très précisément.

Pourquoi ne voit-on pas de corps nus sur Instagram ? Nus, nous sommes tous égaux, libres, plus que jamais, de toute représentation symbolique, sociale ou religieuse. C’est tellement fort, politiquement, un sein dressé au vent. Comme celui de la « Liberté guidant le peuple », oeuvre d’Eugène Delacroix devenue emblème de la République. Je vous avoue être démangée, ces derniers jours, par l’envie de poster sur mon compte une image de mes tétons vibrants de révolte, accompagnés d’un drapeau français et d’un petit émoji « poing levé ». Oui, mais c’est interdit. Comme vous n’êtes certainement pas sans l’ignorer, on ne poste pas de photo de téton féminin sur Instagram. Du sein, du nichon, oui, autant qu’on veut, mais à condition qu’il soit moulé dans un bikini, une robe en stretch, une tranche de pastrami, qu’importe, il doit être vêtu. Je n’ai pas la liberté de poster une photo de mes aréoles nues sur le réseau. Est-il utile de préciser qu’elles n’offenseraient personne si j’étais pourvue de testicules ?

C’est de ce genre de constat que je suis partie lorsque j’ai proposé à Antidote d’écrire un article sur la liberté de représentation du corps de la femme. J’avais comme l’intuition que les choses n’allaient pas beaucoup mieux qu’avant. Soit, je peux – en théorie – me balader dans les rues en cropped top et en hot pants (pour les non-Rihannophones, c’est un t-shirt coupé au-dessus du nombril et un short ayant la surface couvrante d’une culotte) sans me faire arrêter pour attentat à la pudeur. Et, mine de rien, quand on voit l’émoi que provoque la vue d’une cheville dans les romans de Balzac, on est bien forcé de constater qu’il y a une forme de progrès. Mais quid de la représentation de mon corps dans l’univers virtuel et où nous passons une partie la moitié de nos vies : les réseaux sociaux ?

C’est puissant, une photo. Il y a quelques jours, j’étais au festival d’Arles, en Provence (eh oui, je l’avoue, à l’occasion de ce séjour provençal,  j’ai moi aussi eu accès à un lieu pourvu d’une piscine). Une exposition en particulier m’a bouleversée. « Mauvais Genre », présente la collection de photographies amateurs de personnes travesties chinées par le collectionneur Sébastien Lifshitz. Ces images racontent précisément la quantité de liberté qu’on peut puiser dans la mise en scène de soi. C’est une chose de transgresser l’ordre normatif assignant à chaque genre un rôle social et une façon de se vêtir. C’en est une autre de poser pour un appareil photo pour offrir à la postérité ce moment de travestissement. Une partie non négligeable de l’exposition est consacrée aux photos de femmes en tenue d’hommes, datant en particulier du début du 20ème siècle. En France, rappelons que ces femmes bravaient une interdiction légale découlant d’une ordonnance du 7 novembre 1800 leur interdisant de porter une tenue d’homme. (Et ce afin d’éviter leur accès à certaines fonctions ou métiers). Porter un pantalon était un acte fier, la revendication d’une liberté depuis conquise. Et c’est drôle, parce que dans le regard de ces femmes en veston, qui n’étaient pas toutes féministes ou homosexuelles, souvent de simples étudiantes bravant la loi, j’ai vu le même défi que dans les yeux de celles qui postent sur Instagram des photos d’elles tétons à l’air soulignées du hashtag #freethenipple (libérez le téton). Celles qui osent faire ce que je ne fais pas, parce que j’ai beau être une femme libérée, tu sais, c’est pas si facile.

« Je ne suis pas en train de clamer ici un droit inconditionnel à se balader à poil, bourrelet à l’air et foufoune au vent, mais celui pour les femmes de pouvoir choisir la façon dont elles représentent leur corps, en basant ce choix sur leurs désirs personnels, et non sur la façon dont la société va y réagir. »

Libre, la représentation de mon corps de femme ? Réfléchissons encore un peu ensemble. Chaque mois, comme chaque femme du monde entre grosso modo 14 ans et 50 ans, je saigne. Cela s’appelle les règles et c’est la preuve que je suis en bonne santé et pourvue d’un utérus, donc que je suis du sexe féminin, même si c’est plus compliqué que ça en terme de genre. Enfin, voilà, du sang. Que se passe-t-il si je décide de publier une photo de ce sang-là sur Instagram ? C’est une question à laquelle une jeune féministe américaine, Louelle Denor, a tenté de répondre en postant sur le réseau une photo de ses doigts rougis par du sang menstruel (scoop pour tous ceux qui ne côtoient les menstruations que dans les pubs Always : les règles, c’est pas bleu). Le résultat ? Une avalanche de commentaires l’invitant à aller se doucher au sperme ou à l’acide, voire à tout simplement se tirer une balle dans la tête. Ceci ne se serait pas produit s’il s’était agi, par exemple, du sang d’une coupure au doigt. Evidemment, on peut parfaitement passer une vie entière sans ressentir le besoin de partager avec ses abonnés une image de son sang menstruel. En revanche, avoir le droit de le faire sans être menacée de mort me semble tout sauf superflu.

Les règles – LOL – instaurées par Instagram sont pourtant assez simples. Elles interdisent la publication d’images d’actes sexuels, de violence et de nudité. Voilà pourquoi Instagram n’a pas pu, en dépit de nombreux signalement d’internautes, supprimer les publications des jeunes femmes s’étant frottées au tabou de la représentation des flux menstruels. C’est assez glaçant de penser que ces trois commandements basiques sont ceux qui régissent l’univers dans lequel évoluent en permanence une grande partie des jeunes femmes d’aujourd’hui. Un univers aseptisé dans le but, honorable, de protéger les mineurs, mais qui n’interdit pas, par exemple, l’incitation à la haine raciale (ça, c’est la loi française qui s’en charge) ou l’hyper-sexualisation du corps féminin.

​Quoi qu’il en soit, supposons maintenant que j’en ai assez de m’épiler, que je décide de cesser de me soumettre à ce rituel barbare consistant à passer sur ma pilosité de la cire chaude ou une lame de rasoir afin de me conformer à l’idée selon laquelle mes poils sont non-hygiéniques ou inesthétiques. Ce qui ne serait absolument pas le cas si j’étais pourvue de testicules, dois-je le souligner. Si j’ai l’air aussi remontée sur le sujet, c’est que j’ai sauté le pas, récemment, concernant mes aisselles. J’ai eu beau chercher une seule bonne raison de continuer à m’infliger l’épilation des quatre pauvres poils blonds qui poussent sous mes bras, je n’en ai pas trouvé. J’ai donc décidé de cesser de le faire. Convaincre l’homme fabuleusement intelligent qui partage ma vie que ce n’était pas un acte délibérément dirigé contre lui m’a pris une petite année. J’essaie désormais d’atteindre le stade où je lève librement mes bras en signe d’enthousiasme, de détente, ou de recoiffage, quelque soit l’audience qui m’entoure. Ça vient doucement. Ce qui ne vient pas encore, en revanche, c’est ma faculté à assumer mon geste au point de l’afficher sur Instagram. J’ai trop peur des réactions qu’il engendrera, et je frémis déjà à l’idée des tweets assassins que m’adresseront peut-être des lecteurs accidentels de cet aveu dans les pages d’Antidote (je précise « accidentel » car de toute évidence le lecteur habituel d’Antidote est un être éclairé et respectueux des droits des femmes). Vous pensez que j’exagère ? Demandez à Julia Roberts ou à Jemima Kirke (la fabuleuse Jessa de la série Girls). A chaque fois qu’elles ont décidé d’assumer une aisselle non rasée sur tapis rouge, elles ont dû se confronter à une flopée d’injures – invitation à se doucher au sperme ou à se pendre, donc. Je pourrais aussi vous raconter la fois où une photo du magazine australien Sticks and Stones a été censuré par le réseau suite à de nombreux signalements d’internautes. Ah pardon, correction, c’est le compte du magazine qui a purement et simplement été supprimé. Il s’agissait d’une photo somme toute plutôt mignonne, montrant deux jeunes femmes en maillot de bain dans un paysage type « maquis ». Mais, horreur ! Des petites touffes de pilosité brune et bouclées se manifestaient à l’orée de leur culotte de bain. Censurée.

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Sheri Chiu

 Veste, Norma Kamali pour The Outnet. Ballerines en vinyle rouge, AGL.

Réalisation : Luca Smorgon. Casting : Beth Dubin Coiffure : Hélène Bidard @ Artlist. Maquillage : Min Kim @ Airport. Manucure : Virginie Malaja @ Airport.

Supposons maintenant que j’ai envie de clamer au monde mon amour de mes kilos dits « en trop », d’étaler à la face d’Instagram de vastes cuisses, un ventre rebondi et une quantité certaine de cellulite. C’est ce qu’a voulu faire, en juillet 2014, une jeune femme nommée Samm Newman, militante américaine de la « fat acceptance », qui a posté une photo d’elle en sous-vêtements prise dans le miroir de sa salle de bain, tous bourrelets dehors, et tout sourire. La photo a  été censurée par Instagram, avant d’être restaurée face au tollé suscité. C’est drôle, ce genre de mésaventure n’est jamais arrivée à Miranda Kerr.

J’aimerais avoir l’espace ici d’évoquer longuement avec vous la possibilité, pour une femme musulmane ayant décidé de porter le voile pour des raisons aussi diverses qu’il existe de femmes portant le voile, de s’afficher librement, dans le contexte de son choix, sans devoir subir un déferlement d’insultes islamophobes. Notons d’ailleurs que sur Instagram, porter le voile n’est pas un souci (de nombreuses influenceuses, comme par exemple la géniale @bananalawneh, s’y épanouissent sans entrave), puisqu’il ne contrevient pas aux règles d’utilisateurs édictées ci-dessous. En revanche, porter le voile dans l’espace public peut engendrer des réactions particulièrement virulentes, comme l’ont démontré les déclarations hystériques autour de l’annonce de la sortie, au début de l’année 2016, d’une collection dite « pudique » chez certaines marques de vêtements.
J’aimerais aussi pouvoir revenir dans le détail sur les insultes racistes dont a fait l’objet l’actrice Leslie Jones, l’une des héroïnes du casting exclusivement féminin du nouveau Ghostbuster. Après avoir alerté sur son compte Twitter sur le fait qu’aucune marque de mode ne voulait lui prêter de robe pour le tapis rouge de la première de son film – ce qui a engendré une polémique fascinante avec le blogueur Bryan Boy, qui soulignait, à raison, que vu le cachet qu’elle avait touché pour son film, elle pourrait très bien aller s’en acheter une. Comparaison à un singe, voire à un gorille, insultes portant sur son physique, sa corpulence, sa féminité, et bien entendu rituelles invitations à aller se suicider. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres qui vise ici à démontrer qu’il vaut mieux, en plus d’être mince, épilée et parfaitement sexualisée, être blanche, pour pouvoir jouir du droit de s’afficher exactement telle que l’on est. Ceci fait l’objet d’un combat menée aujourd’hui notamment par les féministes « intersectionnelles » (mouvement qui concerne également les femmes homosexuelles, handicapées…) termes que je vous invite instamment à aller Googler de ce pas, parce que, merde, je suis pas non plus prof de sociologie politique, que la température avoisine désormais les 34 degrés DANS mon appartement et que les poils de mes aisselles gouttent sur le parquet (oh ça va, ne faites pas cette mine dégoutée, je rigole).

Je ne suis pas en train de clamer ici un droit inconditionnel à se balader à poil, bourrelet à l’air et foufoune au vent, mais celui pour les femmes de pouvoir choisir la façon dont elles représentent leur corps, en basant ce choix sur leurs désirs personnels, et non sur la façon dont la société va y réagir. J’ai dit « société » ? Pardon, je voulais dire : la façon dont les hommes vont réagir. Et là je vais citer la blogueuse et journaliste féministe Jessica Valenti, qui écrivait, dans The Guardian, en mars 2015 : « Il est difficile d’imaginer une femme être choquée par la vue d’une femme allaitant, d’un maillot pas épilé ou de sang menstruel, c’est notre lot à toutes, c’est notre quotidien. Ce sont les hommes que les réseaux sociaux « protègent » de cette vision. Des hommes qui ont grandi dans un environnement où le corps féminin est hygiéniste et sexualisé. Des hommes qui ont été éduqués à croire, à travers la pop culture et la publicité, que le corps des femmes leur est destiné. Et si leurs regards tombent sur un corps féminin qui est autre chose que mince, épilé et prêt-à-baiser, » vite mes sels!  »

Ce qu’il se passe, c’est qu’à l’ère des réseaux sociaux, les « faiseurs d’image » ne sont plus les publicitaires et les CEO de grandes compagnies de cosmétiques ou de mode. Ce sont les femmes elles-mêmes. Mais pour libérer les femmes des dernières entraves qui les poussent à agir, par exemple, comme moi, qui ai 35 ans, me revendique féministe, et pourtant ne peux m’empêcher d’utiliser un filtre flouttant mes rides lorsque je poste un selfie sur les réseaux sociaux, il faut aller plus loin. Offrir à voir, dans les magazines, sur les panneaux publicitaires et dans la pop culture en général, une femme multiple. Une femme maigre ou grosse, épilée ou poilue, noire ou blanche, nue ou voilée, dépoitraillée ou en col roulé. Une femme acclamée pour son individualité, parce qu’elle est ce qu’elle est et pas parce qu’elle est conforme à un certain idéal.

C’est notamment grâce aux efforts de Louelle Denor, Samm Newmann et leurs copines que la cause avance. En postant une image sur Instagram, elle sont aussi visionnaires, aussi révolutionnaires, que ces femmes qui, au début du siècle posaient en complet veston, chapeau et pantalon. Voilà, sur ce, je vous embrasse bien fort et vais me jeter sous une douche glacée tout en célébrant mon corps de femme (presque) libérée.

Lauren Bastide, le 19 juillet 2016.

Cet article est extrait du dernier numéro du Magazine Antidote : The Freedom Issue, disponible sur notre eshop.

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