Quand le masculin cessera-t-il (enfin) de l’emporter ?

Article publié le 14 avril 2021

Texte : j (pseudonyme non-binaire utilisé par l’auteur·rice).
Photo : l’hémicycle de l’Assemblée Nationale ©Assemblée Nationale.

Qui de mieux placé·e pour parler de l’écriture inclusive qu’une personne directement concernée par ce sujet ? C’est partant de ce principe qu’Antidote a choisi de publier cette tribune en faveur du langage épicène, rédigée par une personne non-binaire l’employant au quotidien, ce qui lui permet notamment de retranscrire une conception non-binaire du genre lorsqu’elle parle d’elle-même. Iel y revient sur le débat houleux qui entoure cette réforme orthographique, encore largement perçue sous le prisme du féminisme et qui fait face à une menace d’interdiction au sein du service public – les projets de loi se succédant depuis plusieurs mois pour lui défendre l’usage de l’écriture inclusive, notamment dans les écoles.

Toute ma vie, j’ai été confronté·e à un problème. Sitôt que j’ai commencé à utiliser le français pour penser, je me suis retrouvé·e incapable de me penser correctement. Très tôt je me disais : « Je ne suis pas plus un homme que je ne suis une femme ». Ou bien : « Je ne suis pas plus censé·e être désigné·e comme un garçon que comme une fille ». On s’acharnait pourtant à désigner en moi un homme qui n’existait pas à proprement parler. Bientôt confronté·e à diverses formes de violence physique et morale générées par une société transphobe, je m’efforçais de m’accommoder de ce malentendu.
J’ai appris à avoir honte et à dissimuler bien avant d’apprendre à communiquer et à m’affirmer dans ma singularité. Bien avant d’apprendre à dire les choses comme je les ressens. Si j’ai eu la chance d’avoir accès à des outils, à des repères et à des ressources intérieures pour peu à peu désapprendre à tuer dans l’oeuf un pan entier de moi-même et pour ne pas voir ma psyché voler en éclats sous la pression exercée par cette violence, beaucoup d’autres personnes qui y sont soumises ne peuvent pas en dire autant. Comment construire des fondements solides à son identité et donner du sens à sa vie quand les mots justes pour parler de soi n’existent pas ?
Les désignations masculines n’étaient pas – toujours – le fruit de la cruauté, de l’intolérance ou de l’ignorance, car quand bien même certaines personnes auraient voulu faire un pas dans mon sens, cela s’avérait tout simplement impossible. La langue française, dans sa structure même, dans ses fondements grammaticaux, empêche de penser le genre autrement que de façon binaire. Nous sommes voué·e·s à nous décliner les un·e·s les autres soit au masculin, soit au féminin, sans toujours avoir une compréhension claire et précise de ce qu’est ou peut être l’identité de genre de quelqu’un. Sans savoir, ou comprendre, la souffrance qu’une telle assignation peut engendrer chez certain·e·s d’entre nous, ou comment les usages de la langue, au fondement de la communication et donc des croyances, des opinions et des dynamiques de pouvoir entre les individus, viennent renforcer structurellement et de façon systémique des inégalités dont ils portent en eux-même le germe.
Seul l’usage de l’écriture inclusive me permet aujourd’hui de neutraliser en partie une binarisation non avenue de mon identité de genre. Autrement dit, elle est la seule opportunité que j’ai qui me permet d’écrire à propos de moi d’une façon qui ne m’attribue pas par défaut un genre binaire (masculin ou féminin). Or, alors qu’elle se démocratise, la pratique de l’écriture inclusive est de plus en plus remise en question et certain·e·s sont même déterminé·e·s à en freiner l’expansion sans proposer à celleux qui la jugent nécessaire la moindre forme d’alternative.

Un remède contre la dysphorie de genre

Historiquement, l’écriture inclusive vient essentiellement pallier à un sexisme inhérent à la langue française, mais elle a aussi largement été pensée, travaillée et diffusée par des mouvances qui répondent de la théorie du genre. Cette dernière a essentiellement contribué à percevoir le genre comme une construction sociale plutôt que la stricte conséquence de la génétique ou de la biologie, permettant ainsi la différenciation entre sexe biologique et identité de genre, et à le percevoir comme un prisme aux identités et aux expressions plurielles plutôt qu’une séparation stricte entre genre masculin et genre féminin. La théorie du genre a notamment permis d’admettre le phénomène de la transidentité comme étant autre chose que le résultat d’un vice moral ou d’une maladie mentale, ainsi que l’expression d’identités de genre dites non-binaires, c’est-à-dire qui ne relèvent pas d’une conception selon laquelle masculin et féminin seraient deux genres tout à fait séparés, distincts l’un de l’autre, imperméables l’un à l’autre, et surtout qui seraient les deux seuls possibles.

« Alors qu’elle se démocratise, la pratique de l’écriture inclusive est de plus en plus remise en question et certain·e·s sont même déterminé·e·s à en freiner l’expansion sans proposer à celleux qui la jugent nécessaire la moindre forme d’alternative. »

Ces nouvelles perspectives sur ce qu’est le genre et la façon dont il s’exprime chez chacun·e d’entre nous ont rapidement rencontré la nécessité d’adapter le langage à elles, qui jusque-là ne permettait tout simplement pas de rendre compte de ces identités. D’où l’apparition, notamment, de pronoms personnels neutres tels que iel, encore utilisés de façon anecdotique, et l’usage de l’écriture inclusive déjà en vigueur par les personnes qui ne souhaitent pas « s’accorder » davantage au masculin qu’au féminin. Sans la démocratisation de l’écriture inclusive, une personne non-binaire à l’heure actuelle ne dispose d’aucun moyen de parler de soi d’une façon qui témoigne fidèlement de son identité. Elle est contrainte de s’identifier au genre qui lui a été attribué à la naissance ou bien au genre « opposé », et ce en dépit de la dysphorie de genre que cela suscite en elle.
Si la transidentité ou la non-binarité ne sont pas des maladies mentales, la dysphorie de genre en revanche est une affectation de la santé mentale qui peut être décrite comme un état de plus ou moins profonde détresse psychologique due au fait, entre autres choses, de ne pas voir son identité de genre reconnue et respectée par les autres, notamment par le biais du langage, et dont les symptômes les plus graves sont la traversée d’épisodes dépressifs et/ou anxieux plus ou moins sévères, le repli sur soi et la phobie sociale, l’automutilation, le développement de pensées suicidaires et dans les pires des cas le passage à l’acte. En 2014, une étude stipulait que plus de 40% des personnes transgenres, non-binaires et gender non-conforming (c’est-à dire des personnes dont l’expression du genre ne correspond pas à l’identité de genre) de moins de 25 ans ont tenté de se suicider au moins une fois (étude Haas, Rodgers & Herman 2014, p.2). C’est 8 à 11 fois plus que le reste de la population.
Dans l’ensemble, l’écriture inclusive est d’abord et avant tout pratiquée aujourd’hui en France au nom du féminisme plutôt qu’au nom de la reconnaissance de la théorie contemporaine du genre. Les personnes qui l’utilisent visent en général essentiellement à faire réapparaître dans le discours la présence des femmes, très souvent rendues invisibles au nom de la règle d’accord qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Elle se donne pour principal objectif d’atténuer la prépondérance historique du genre masculin dans la langue française et de lui faire mieux rendre compte de l’ensemble des personnes qui l’écrivent et la parlent. Alors que son usage a été de plus en plus médiatisé au cours des dernières années, sa démocratisation et sa potentielle adoption par la majorité de la population francophone sur le long terme font débat.
Portrait de j, auteur·rice non binaire de cette tribune.
L’écriture inclusive, d’abord employée de manière pionnière par des militant·e·s majoritairement féministes et LGBTQI+, a ensuite été défendue au fil des années par un nombre grandissant de personnes physiques et morales qui y voient une façon de lutter contre le sexisme et d’autres discriminations. Du côté des détracteur·ice·s de cet usage, on trouve notamment le gouvernement, ainsi qu’un ensemble de député·e·s issu·e·s essentiellement de la majorité et de mouvances conservatrices de droite et d’extrême droite. Ils·Elles réfutent le bien-fondé d’une telle pratique et l’accusent entre autres de créer de la confusion et de compliquer l’apprentissage du français. L’étude d’une proposition de loi visant à interdire l’usage de l’écriture inclusive dans le cadre de l’exercice d’une mission de service public, notamment l’enseignement, sous peine d’amende, est actuellement en cours.

Petit historique d’une conception sexiste de la langue française

La langue française telle qu’on la connaît – avec sa grammaire, sa syntaxe, et son lexique officiels -, a été standardisée par l’Académie française à partir de la fin du XVIIème siècle. Parmi une multitude d’usages en vigueur et un vivier de dialectes régionaux, c’est de la langue telle qu’elle est pratiquée à la Cour et à Paris dont elle s’est inspirée. Pour justifier l’accord des participes et des adjectifs au pluriel, Nicolas Beauzée, à qui on doit en partie la grammaire française telle qu’on la connaît, écrit en 1767 dans sa Grammaire générale que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Certaines professions telles qu’auteur, professeur et bien d’autres perdent à l’époque leur équivalent féminin par défaut (en l’occurrence autrice et professeuse) parce que les femmes ne sont pas jugées dignes de les exercer. Ce n’est en revanche pas le cas d’« acteur », par exemple, qui a pu conserver « actrice » comme équivalent féminin, car il était jugé comme étant davantage dans la nature des femmes d’exhiber leur corps.
Dernier exemple édifiant de l’esprit dans lequel la langue française a été codifiée à l’époque : dans ses Cahiers, François Eudes de Mézeray, chargé d’établir ses règles orthographiques, lui donne pour enjeu majeur de « [distinguer] les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes. »

La domination du masculin

Aujourd’hui, sans l’écriture inclusive, on utilise systématiquement le genre masculin comme un genre dit « générique » pour désigner tout ensemble de personnes ou de choses dont le genre grammatical d’au moins une de ces personnes ou choses est le masculin. Pourquoi ? Parce que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Il n’y a même pas à débattre quant à savoir si oui ou non cet énoncé est sexiste : il est sexiste, il hiérarchise le masculin et le féminin.
Alors que les détracteur·ice·s de l’écriture inclusive s’inquiètent d’éventuelles difficultés supplémentaires à l’apprentissage de la langue française, ils.elles estiment les enfants à qui on l’enseigne capables de faire preuve de la maturité intellectuelle nécessaire pour dissocier strictement la notion de genre grammatical et de genre dit « naturel », alors qu’on les fait se confondre en pratique. Par ailleurs, tandis que de plus en plus de Français.e.s se mettent à utiliser l’écriture inclusive naturellement, par compréhension instantanée de ce qu’elle implique (l’étude de Gygax et Gesto publiée en 2007 nous montre même que dans la quasi-totalité des cas étudiés la découverte de l’écriture inclusive dans un texte – en l’occurrence, l’usage de traits d’unions, équivalent aux points médians – ne ralentit la lecture du sujet que la première fois où il·elle y est exposé·e), ses détracteur·ice·s s’inquiètent de la confusion que son usage peut provoquer. En revanche, quand il s’agit d’appréhender les effets potentiels sur l’inconscient collectif de faire apprendre par cœur et d’évaluer les enfants sur leur bonne assimilation du fait que « le masculin l’emporte en genre et en nombre sur le féminin », ils·elles estiment qu’aucune confusion n’est possible entre un tel usage de la langue et une croyance d’ordre sociale analogue.

« Sans la démocratisation de l’écriture inclusive, une personne non-binaire à l’heure actuelle ne dispose d’aucun moyen de parler de soi d’une façon qui témoigne fidèlement de son identité. Elle est contrainte de s’identifier au genre qui lui a été attribué à la naissance ou bien au genre « opposé », et ce en dépit de la dysphorie de genre que cela suscite en elle. »

Depuis le plus jeune âge, avant même qu’ils naissent, nous apprenons aux enfants qu’ils appartiennent à un genre avant toute chose, et il est encore majoritairement admis que ce genre est déterminé par leur sexe biologique. Tout cela en dépit du fait, comme exposé plus haut, qu’il est désormais prouvé scientifiquement et par l’accès à des données accablantes, notamment en ce qui concerne le nombre de tentatives de suicides chez les jeunes non-binaires, qu’il est extrêmement difficile pour certain·e·s d’entre eux·elles de pouvoir trouver un sens à leur existence dans un tel système de valeurs et à cause des violences et des inégalités qu’il génère, structure, encourage, justifie ou laisse impunies. On prend ainsi le risque que certain·e·s d’entre eux·elles se sentent exclu·e·s de ce système qui ne leur offre même pas les mots pour exprimer qui ils sont, les privant des armes dont ils ont besoin pour faire face à la violence inouïe qui s’abat sur eux·elles dès le plus jeune âge et qui conduit dans une proportion infiniment supérieure au reste de la population à l’irréparable sous toutes ses formes, des plus spectaculaires aux plus insidieuses.

À quand un point final ?

C’en est trop. Depuis des dizaines d’années, des femmes, des personnes transgenres, non-binaires et même des hommes mettent en lumière ces archaïsmes de la langue, ces manquements de la collectivité à une partie de la population, études scientifiques à l’appui.
Si l’horizon et l’idéologie qu’il incarne sont l’inclusivité, l’empathie, le souci de l’ensemble de nos pairs, la représentation de tou·te·s celleux qui parlent la même langue et la déconstruction d’un système qui s’est explicitement défini comme l’expression d’un système de domination des un·e·s sur les autres, alors oui, que le féminin nous emporte… Loin du masculin.
Que le féminisme et les luttes intersectionnelles qui s’y allient nous emportent vers la prise de conscience et la reconnaissance par l’État qu’une réforme de la langue française et de son apprentissage sont nécessaires ; vers la consolidation et la démocratisation d’un langage et d’une écriture toujours plus inclusives.
Qu’ils nous emportent là où des êtres humains naissent un peu plus libres et égaux en droit, en représentation, en capacité à s’exprimer, à affirmer leur existence et à enrichir de leurs identités la culture propre à leur langue.
Qu’ils rendent visibles d’autres identités, que l’écriture inclusive permet de mieux représenter linguistiquement.
Quoiqu’on pense du point médian ou des différentes déclinaisons possibles de l’écriture inclusive, toutes ces pratiques, tous ces usages, toutes ces initiatives restent de l’ordre de la recherche de solutions face à un problème que les détracteur·ice·s de l’écriture inclusive préfèrent ignorer. Pire que cela, ils·elles cherchent même à freiner cette recherche vers une plus grande inclusivité, à rendre illégal son exercice, spécifiquement auprès des jeunes.
L’idée d’un « masculin neutre » est celle d’une autre époque, qui n’a même pas essayé de dissimuler la misogynie qui lui était propre et qui reposait sur un ensemble de croyances et de traditions qui ne sont plus les nôtres, et certainement pas celles des générations à venir.
Contrairement à ce qui est défendu par celleux qui s’y opposent, on ne « force » pas un nombre grandissant de personnes – et notamment des jeunes – à employer l’écriture inclusive. Une grammaire déficiente, misogyne et qui a plus de 200 ans a, faute d’avoir été à l’écoute, fini par faire son temps.

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