Les Radical Faeries : à la recherche du « Gay Spirit »

Article publié le 24 novembre 2021

Texte : Patrick Thévenin. Article extrait d’Antidote Karma Issue Hiver 2021-2022.

À la fin des seventies, deux militants gays lancent le mouvement Radical Faeries, mélange de paganisme, d’idéologie marxiste, des balbutiements de l’écologie, de New Age hippie, d’empowerment, de psychédélisme, de spiritualité et de sexe libre à gogo, qui s’exprime au travers de grands rassemblements et renoue avec une sorte de transcendantalisme homosexuel. Une idéologie hybride et foutraque conviant à explorer le spectre du genre par-delà le binarisme normatif, qui a essaimé tout autour du monde et reste encore vivace aujourd’hui.

En 1979, le week-end du Labor Day (l’équivalent américain de la Fête du travail), du 31 août au 2 septembre, plus de 200 hommes gays répondent à l’appel d’un mystérieux flyer, dessiné par le célèbre artiste Bruce Reifel, qui représente un homme nu de dos regardant vers le soleil et sur lequel est seulement inscrit : « A call to gay brothers: a spiritual conference for radical fairies » avec, noté en lettrage plus petit : « Exploring breakthroughs in gay consciousness – Sharing gay visions – The spiritual dimensions of gayness ». Venus des quatre coins des États-Unis, et même pour certains du Canada, tous ces hommes qui ne se connaissent pas se retrouvent dans un ashram plus ou moins abandonné situé dans le désert de Sonora, l’une des plus grandes zones désertiques des États-Unis, en Arizona. Leur mission : interroger la conscience gay, renouer avec les forces de la nature ou encore s’intéresser à la mythologie païenne et aux nouvelles formes de spiritualité, alors que la plupart des religions condamnent l’homosexualité.
Dès le vendredi soir de leur arrivée, les participants, réunis en cercle, apprennent à se connaître tout en chantant. Les trois jours qu’ils s’apprêtent à vivre seront animés par une multitude d’ateliers où l’on s’initie au pouvoir mystique des cristaux, aux vertus de la botanique, au contrôle de son énergie ou – plus prosaïquement – à la pratique de l’auto-fellation. En groupes, vêtues de robes, de tuniques longues ou nues comme des vers, ces futures « fées radicales », qui campent ou squattent des dortoirs collectifs, sont priées de mettre dans une petite cage en fer toutes leurs peurs, angoisses et sources d’anxiété avant qu’elle ne soit jetée dans l’immensité du désert. Au même moment, d’autres plongent dans une immense piscine, partent en randonnée dans le désert pour se reconnecter à la nature, prennent des bains de boue en se caressant mutuellement, gobent du LSD et autres drogues psychédéliques, dansent comme des possédés, baisent à qui mieux mieux ou écoutent religieusement des conférences sur l’histoire du mouvement gay, la spiritualité ou la pleine conscience. Ce week-end sera un choc pour ces hommes et le début d’une prise de conscience sans pareille. L’histoire raconte que John Platania, un psychiatre californien, yogi et militant de la première heure, arriva en retard le samedi et dut repartir quelques heures plus tard tant l’énergie dégagée par l’évènement, puissante et déstabilisante, l’avait paralysé. « C’est comme si je regardais un rêve dans lequel je n’avais pas le droit d’entrer », déclarera-t-il plus tard. Mark Thompson, premier journaliste à s’intéresser à la naissance des Radical Faeries, écrira quant à lui dans un long compte-rendu paru dans le magazine gay The Advocate : « Il n’y avait aucun emploi du temps détaillé ou programmé dès la première soirée, aucun ego messianique n’a cherché à nous diriger vers un chemin précis. Ce week-end et l’expérience qui en a résulté ont généré une prise de conscience collective, comme des particules libérées dans l’inconscient, des expériences intuitives, des rêves du passé dont on ne se souvenait plus. Cette première conférence des fées désormais radicalisées a été un évènement aussi important dans ses répercussions que les émeutes de Stonewall, il y a 10 ans. »

Un mouvement ancré dans le militantisme

Le mouvement des Radical Faeries est né dans l’esprit de Harry Hay, alors sur sa soixantaine, et Donald Kilhefner, de 20 ans son cadet, deux militants américains, amis de longue date. En 1948, Harry Hay, ancien membre du Parti communiste américain, alors plus proche d’un groupuscule que d’un parti politique étant donné la chasse sans pitié infligée à ses adhérent·e·s à l’époque, fonde avec l’aide de quelques amis la Society of Fools. Un cercle informel de militants pour les droits des gays qui s’inspire des premières manifestations homosexuelles commençant à voir le jour, s’insurge contre les camps de travail cubains où l’on envoie les « invertis » en rééducation et donne de l’écho au rapport Kinsey (auteur d’une longue étude sur le comportement sexuel humain masculin, le docteur Alfred Kinsey a souligné la diversité des pratiques en révélant notamment qu’environ un tiers des Américains avaient eu des relations homosexuelles, selon ses recherches), qui fait scandale dans l’Amérique puritaine de l’époque. Rapidement, le groupe va se consolider, s’officialiser et se renommer la « Mattachine Society », qui devient l’une des premières associations de lutte pour les droits des homos aux États-Unis. Elle tire son nom des Sociétés Joyeuses, un groupe médiéval français que Harry Hay, dans une interview publiée dans l’ouvrage Histoire des homosexuel·le·s américain·e·s, de Jonathan Ned Katz, décrit ainsi : « Les Sociétés Joyeuses, aussi connues sous le nom de Société Mattachine, étaient un groupe de gens masqués. Des sortes de fraternités secrètes de citadins célibataires qui ne se produisaient jamais en public sans masque, consacraient leur temps à organiser des danses et des rituels en pleine campagne pendant la Fête des fous, lors de l’équinoxe de printemps. Souvent, ces rituels étaient des protestations paysannes contre l’oppression, les membres masqués, au nom du peuple, subissant de plein fouet les représailles vicieuses d’un seigneur. Nous avons donc emprunté le nom de Mattachine parce que nous pensions que nous, les gays des années 1950, étions aussi un peuple masqué, inconnu et anonyme, qui pouvait s’engager et aider les autres, à travers la lutte, et progresser ainsi vers un changement total de la société. »

« Leur mission : interroger la conscience gay, renouer avec les forces de la nature ou encore s’intéresser à la mythologie païenne et aux nouvelles formes de spiritualité, alors que la plupart des religions condamnent l’homosexualité. »

De son côté, Donald Kilhefner, psychologue à tendance jungienne, a débuté le militantisme très jeune en s’engageant dans le mouvement qui s’oppose à la guerre contre le Vietnam, avant de militer, dans les années 1970, au sein du Gay Liberation Front. Une congrégation de plusieurs groupes américains activistes pour la libération sexuelle, née à la suite des émeutes de Stonewall, à New York, souvent considérées comme le point de départ de la libération LGBTQIA+. Fondateur et président par la suite du Los Angeles Community Services Center, un centre social et communautaire à destination des LGBTQIA+, Donald rencontre alors Harry et de leurs discussions passionnées sur le devenir des mouvements de libération gay va naître, dès 1973, l’idée du mouvement Radical Faeries. Comme le rappelait Donald Kilhefner au site lgbtqhp.org : « L’idée est venue de conversations que j’avais avec Harry à propos du Gay Liberation Movement et ce qui y manquait ; des échanges qui se sont enrichis au fil des années avec le travail développé lors des ateliers que j’ai organisés entre 1975 et 1981, appelés “Gay Voices and Visions”. On réfléchissait à la manière de prolonger le travail d’intellectuels homosexuels et visionnaires comme Walt Whitman, Edward Carpenter ou Gerald Heard. »
Mélange de tout un tas d’influences – du marxisme au féminisme, du New Age à l’écologie, du paganisme à la liberté sexuelle, du fonctionnement de groupes d’auto-support comme les Alcooliques Anonymes à l’anarchisme, de l’esprit de communauté à l’individualisme radical, de la psychologie à la poésie, de la libération gay à la subversion du travestissement –, la philosophie des Radical Faeries est un grand fourre-tout parsemé d’esprit camp. Pour résumer, Harry Hay et Donald Kilhefner souhaitaient remettre un peu de sens et d’esprit critique dans un mouvement de libération gay global – celui des années 1970 – qui avait cédé à l’appel du capitalisme et au lifestyle arc-en-ciel, en copiant le modèle hétérosexuel et patriarcal, tout en oubliant ses racines profondes. Hay partait du constat que de nombreuses religions n’acceptant pas les homosexuel·le·s, ces dernier·ère·s grandissaient avec une sorte de blessure spirituelle qui ne pouvait être guérie qu’en créant des communautés dont les membres pourraient s’entraider, se réunir et réfléchir au rôle qu’ils ont à jouer dans ce monde. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’Harry et Donald choisirent le terme de « fairies » (fées), qui était alors une insulte envers les gays efféminés. Une manière de renverser le stigmate, tout en ancrant leur démarche au sein de l’héritage légué par les précédents mouvements spirituels païens, également peuplés de licornes, d’elfes, de chamans ou encore de sorcières.
Cette philosophie, Harry et Donald l’ont largement puisée dans Witchcraft and the Gay Counterculture d’Arthur Evans, un de leurs ouvrages de référence, qui analyse la relation étroite qui existe entre la spiritualité gay et les anciennes religions païennes. Elle est tout particulièrement explorée dans le chapitre intitulé « Magic and Revolution », où l’auteur écrit : « Il en va du rôle des gays d’agir afin de rétablir notre communication avec la nature et la déesse mère, pour ressentir les liens essentiels qui existent entre le sexe et les forces naturelles qui lient l’univers. Il est urgent de renouer avec notre rôle essentiel de guérisseurs, de prophètes, de chamans et de sorciers, comme il est vital de faire enfin son coming out et de renouer avec notre identité gay originelle, en tant qu’animaux mais aussi en tant qu’êtres humains, et en tant qu’esprits mystérieux et puissants régis par le cycle du cosmos. »

Une diffusion internationale

Devant le succès hors norme du premier rassemblement, auquel ne s’attendait pas les organisateurs, le mouvement des Radical Faeries (qui ont désormais modifié le terme « fairies » initial, dont la signification « insultante » déplaisait à beaucoup de membres, en « faeries ») s’active comme jamais. Des réunions, les Faerie Central, se tiennent régulièrement au domicile de Hay, à Los Angeles, où il explique les bases du mouvement, encourage les curieux à se lancer dans l’activisme politique, distille des cours de marxisme et se fait remarquer par son fort caractère en virant les potentiels membres avec lesquels il est en désaccord. Il exclut ainsi un jour le célèbre directeur de théâtre John Callaghan, qui lui reproche son hostilité marquée vis-à-vis des hétérosexuels et des femmes, ou le fait que les événements des Radical Faeries soient uniquement ouverts aux hommes gays.
Après le deuxième rassemblement, en août 1980, dans le gigantesque Estes Park, un paradis naturel situé au Colorado où se pressent des hommes venus du monde entier (Australie, Norvège, France et Allemagne) pour l’occasion, le mouvement est définitivement lancé. Et partout commencent à émerger des communautés ou des rassemblements se réclamant de l’esprit des Radical Faeries. Aujourd’hui, le mouvement, ou plutôt l’état d’esprit des fées radicales – qui sont sorties de leur ostracisme 100 % gay pour accueillir les lesbiennes, les transgenres, les familles ou les hétérosexuel·le·s, cédant d’une certaine manière à l’évolution des diverses communautés LGBTQIA+ – serait présent dans plus d’une quinzaine de pays et les fées seraient plusieurs milliers. Aux États-Unis évidemment, mais aussi au Canada, en Israël, en Asie, en Turquie, en Allemagne, au Liban et en France, comme dans les Vosges, où s’est établi le sanctuaire de Folleterre, dont le nom est un parfait condensé de la philosophie des Radical Faeries. Organisées sous la forme de rassemblements dans des lieux isolés en pleine nature – le plus souvent à des dates qui coïncident avec les sabbats sorciers (les équinoxes, les solstices, les premiers jours des mois de février, mai, août ou les derniers d’octobre) – ou de communautés ouvertes en permanence ou seulement à certaines périodes, les différentes émanations des Radical Faeries, qui fonctionnent toutes indépendamment (le mouvement étant de base contre la hiérarchie), sont une plongée dans un univers parallèle et fantasmatique. Un monde féérique où des drag-queens poilues côtoient des personnes entièrement nues, où les tuniques tie and dye se mélangent aux bas résille et filés, où les barbes s’ornent de fleurs, où les ateliers se mélangent aux cérémonies collectives, où les spectacles de cabaret alternent avec les « cercles du cœur », dédiés à la discussion et au partage des émotions… Le tout célébrant d’un même élan, parfois sous l’effet de certaines drogues, la nature, l’amour, la fraternité, la communauté, l’entraide, les esprits telluriques et bien évidemment, le sexe libre et spontané.

Pas très éloigné de l’esprit des Cockettes, une troupe de théâtre rassemblant des artistes radicaux·les et intellectuel·le·s, qui faisaient dans la provocation avec leurs barbes et leurs robes à traînes dans le San Francisco des années 1970, ou des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, nées pendant l’épidémie de sida, la mouvance des Radical Faeries a aussi essaimé dans l’imaginaire pop des cultures LGBTQIA+. Dans la troisième saison de la série Queer as Folk (2003), on peut ainsi voir deux des protagonistes principaux, Emmet et Michael, participer à un rassemblement et, dès leur arrivée, se voir proposer d’échanger leurs vêtements pour revêtir un costume fabuleux qui exprimera mieux leur « moi » le plus profond. Dans une autre série, Looking (2014-2015), le personnage principal, Patrick Murray, un beau gosse un peu coincé, gobe de son côté sa première gélule d’ecsta dans une fête féérique organisée dans un bois qui n’est pas sans évoquer les délires des Radical Faeries. Enfin, citons le fantastique Shortbus (2006), film culte qui aborde le cul sous ses formes les plus folles, largement inspiré de ces rassemblements auquel le réalisateur John Cameron Mitchell a souvent participé, comme il le déclarait à Libération, en 2011 : « Des amis m’en avaient parlé, j’étais étonné et curieux. Je suis allé à Short Mountain [le lieu qui accueille la plus grande communauté de Radical Faeries au monde, dans le Tennessee, NDLR]. J’ai été impressionné par la décontraction et la gentillesse qui animaient les habitants des communautés. Bien sûr, la drogue y était pour beaucoup dans leur ouverture d’esprit ! Mais le plus marquant, c’est la manière dont ces gens construisent une identité qui va non seulement contre l’hétérocentrisme, mais aussi contre ce qu’il y a de pire dans la communauté gay : une tendance à aller toujours vers le majoritaire, le conventionnel (…). Lorsqu’on arrive dans un rassemblement, on porte en soi une hostilité qui n’est pas personnelle, mais sociale. C’est un choc de voir une façon de vivre radicalement opposée. »
Plus de 40 ans après la naissance des fées radicales, alors qu’une nouvelle génération queer militante et politisée fait entendre sa voix et revendique plus d’ouverture, de mixité, de respect des corps, d’intégration des personnes racisées, de fluidité des genres et des sexualités, la philosophie en perpétuelle évolution des Radical Faeries semble plus que jamais d’actualité. Le mouvement était en effet l’un des premiers à formuler une critique forte et puissante du masculinisme en vigueur dans le milieu gay, mais aussi du modèle hétérosexuel et patriarcal, tout en renouant avec la nature et en s’intéressant au rôle que les LGBTQIA+ ont à jouer dans la protection de la planète, ou encore en faveur de l’émancipation vis-à-vis des normes amoureuses et sexuelles des sociétés occidentales. Autant de jalons d’une douce utopie qui deviendra peut-être réalité, que Harry Hay décrivait ainsi dans son ouvrage Radically Gay, en se référant au premier rassemblement des Radical Faeries : « C’est certainement la première fois dans l’histoire récente que des homosexuels se rendent compte qu’il y a quelque chose de plus à réaliser avec leur sexualité que de simplement l’accepter. »

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