Qu’est-ce que l’art décolonial ?

Article publié le 27 mars 2018

Oeuvre : Kehinde Wiley
Texte : Alice Pfeiffer

Si ce que le monde nomme culture découle de centenaires de colonisations et de normes occidentales imposées, une génération d’artistes vise à déconstruire les référents, les supports et les normes vers un imaginaire esthétique décolonial.

Fin 2017, le Carnaval de Dunkerque fait scandale sur la toile lorsqu’est annoncée la nouvelle édition de sa « Nuit des noirs », fête locale où les habitant se griment en « Africains » avec des pagnes et de colliers d’osselets. Si le blackface (ou un type de maquillage de spectacle né au 19ème siècle aux Etats-Unis utilisé par un comédien blanc pour incarner une personne noire) n’a pas disparu, force est de noter que ce que l’on nomme aujourd’hui “divertissement”, ou même “culture” au sens plus large, demeure encore aujourd’hui parfois dicté par des principes coloniaux et enracinés en Occident.

Et ceci se vérifie pour les arts, autant dans les pratiques que les formes et les réflexions. Des formats à première vue sans frontières comme le roman ou la pièce de théâtre, ont en réalité été conceptualisés par des classes priviligiées occidentales puis importées à travers le monde. « Les imprimeries, les maisons d’éditions et le système éducatif étaient aux mains des missionnaires et de l’administration coloniale », écrit l’auteur kenyan Ngugi wa Thiong’o dans son oeuvre Décoloniser l’esprit, qui s’interroge sur une forme d’art qui ne serait pas définie par des impositions européennes – il choisit dès lors de ne plus jamais écrire en anglais mais en kikuyu, langue bantoue.

Oeuvres : Iván Argote, série « Turistas »

Aujourd’hui, un pan de savoir, d’études et d’art contemporain se déploie dans une volonté dite « décoloniale », ou qui pointe du doigt l’impact persistant de ce pan de l’Histoire et de l’installation de normes hégémoniques dans l’optique de maintenir le statut d’un Occident tout puissant. Ainsi, le 18 janvier à la galerie de la Tisch Univeristy à New York, a ouvert ses portes une exposition itinérante du musée Vincent Price de Los Angeles, A Decolonial Atlas: Strategies in Contemporay Art of the Americas. On y découvre notamment la série Turistas de l’artiste colombien Iván Argote, des photos de statues de figures conquérantes à travers le « Nouveau Monde », comme celle de Christophe Colomb en plein Bogotá, chacune vêtue d’un poncho amérindien. Là, ces effigies se voulant civilisatrices, mais rhabillées d’étoffes régionales, soulignent et déjouent la prise de pouvoir d’une culture sur une autre.

Décoloniser l’esprit

Pourtant, ces conceptions ne datent pas d’hier. En toile de fond, les textes fondateurs de Frantz Fanon, Peaux Noires Masques Blancs qui parlent de la “colonialité de l’être”, et Discours de la Négritude d’Aimé Césaire, définissent le besoin politique de nouvelles formes d’expressions comme « Une forme de révolte d’abord contre le système mondial de la culture tel qu’il s’est constitué pendant les derniers siècles»  écrit ce dernier. « C’est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire: l’histoire d’une communauté, (…) de ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à l’autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées… une prise de conscience de la différence, comme mémoire, comme fidélité, comme solidarité. »

Plus récemment, de nombreuses figures travaillent autour de cette prise de conscience et de son impact sur l’esthétisme. Le chercheur Walter Mignolo, membre du Transnational Decolonial Institute, insiste sur la notion de “delinking” ou déconnection et de “désoccidentalisation”: se délier du capitalisme globalisé, d’un réseau de foires, ventes, demandes et goûts mondialisés. Le néo-libéralisme serait, pour lui, une façon supplémentaire d’imposer un rapport occidental à l’individu, dans une démarche encourageant perpétuellement l’individualisme et l’accumulation de capital.

Oeuvre : Fred Wilson

L’Américain Fred Wilson questionne la notion de musée, un lieu supposé d’excellence et d’autorité, en plaçant, par exemple, des statues nord-africaines et européennes côte à côte, pour révéler la lecture souvent biaisée de l’écriture de l’Histoire et de l’histoire de l’art – et faire tomber les frontières entre art « naïf », « exotique » et « noble ». Et le Mexicain Pedro Lasch cite tantôt le langage administratif, nationaliste, ou traditionnel comme vecteur de communication et de détournement vers un art pictural.

De gauche à droite : Barack Obama par Kehinde Wiley, Michelle Obama par Amy Sherald

Plus récemment, on peut également penser aux portraits officiels de Barack Obama par Kehinde Wiley, et Michelle Obama par Amy Sherald, deux peintres afro-américains pour qui ces problématiques décoloniales sont familières. La première œuvre représente l’ancien président en costume assis sur un siège au milieu de feuilles et de fleurs typiques de Hawaii où il est né. Son auteur cherchait à « questionner la rhétorique de pouvoir habituelle associée à l’élite masculine blanche ». Quant au portrait de l’ancienne première dame, celui s’inspire de textiles et imprimés sub-sahariens. Dans les deux cas, la codification de la puissance américaine est chamboulée.

Une nouvelle génération d’artistes engagés

Une nouvelle vague d’artistes prend en compte des médias actuels et transdisciplinaires. L’américaine Moor Mother, artiste multimédia, travaille autour d’un son expérimental et militant, dans lequel elle cite à la fois l’afrofuturisme, le free jazz, le hip-hop industriel, et sample les voix de Sandra Bland – militante de Black Lives Matter qui s’est suicidée en prison – et Natasha McKenna, victime de violences policières. Elle développe un langage à base de voix et de cris explorant la diversité subie des expériences afro-descendantes en Amérique.

Tabita Rezaire, basée en Afrique du Sud, mélange des animations 3D faussement kitsch, un langage internet très pop et du vidéo art, afin de suggérer une désoccidentalisation des codes du web, et de parler de mondialisation des idéaux. Et au Maroc, Amine Bendriouich, artiste et créateur marocain, imagine des pièces pour des “Touaregs du Futur”, des vêtements futuristes berbères « qui imaginent ce que le Maghreb serait si le continent entier n’avait pas été occupé par la France pendant des siècles et avait pu garder sa force, sa voix et son indépendance », explique-t-il.

Vidéo : Tabita Rezaire

Idem pour le bar et lieu d’art parisien La Colonie qui dit « mettre à défi postures amnésiques et délétères (…). En mettant en oeuvre ce projet, l’artiste Kader Attia (artiste français d’origine algérienne qui lance le lieu, et qui travaille notamment autour de la dé-hiérarchisation des cultures nobles et populaires, ndlr) entend poser au présent les questions de la décolonisation des peuples comme celle des savoirs, des comportements et des pratiques. » L’espace dédié à ce courant artistique, mêle un format d’exposition à des débats politiques afin d’abattre les cloisons entre la créativité et une démarche activement militante

Ce courant permet de repenser fondamentalement le statut de l’artiste afin d’engager une discussion et une réhabilitation des paroles minorées, qui permettrait, dans les mots de Walter Mignolo, à l’art de s’imposer comme « un champ de connexion pour l’ensemble des continents. »

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