L’hologramme est-il l’avenir de l’entertainment ?

Article publié le 5 décembre 2018

Photo : l’hologramme de Mariah Carey.
Texte : Maxime Delcourt.

Que ce soit dans la musique, la mode ou le cinéma, l’hologramme s’est emparé des plus grands projets artistiques du moment. Or ce nouvel outil de démocratisation culturelle possède également sa part d’ombre…

Depuis quelques mois, il suffit de jeter un bref regard autour de soi pour comprendre que l’hologramme est à l’entertainment ce que le gilet jaune est à la contestation sociale : un must-have indispensable. C’est simple, on en trouve partout : dans l’art contemporain – notamment grâce à l’artiste Felipe Pantone qui crée un étonnant ménage à trois entre le street-art, la musique et l’hologramme dans le cadre de son projet « True Music » en collaboration avec Ballantine, dans la musique avec la pochette holographique de Yandhi, le prochain album de Kanye West, et aussi dans le milieu de la mode. Lors de la soirée de lancement de sa marque de lingerie Savage X Fenty en mai dernier à New York, Rihanna a diffusé son propre hologramme en petite tenue afin de présenter les pièces de sa collection au public.

Le monde du spectacle n’est pas en reste. En témoigne Amy Winehouse, dont l’image virtuelle sera accompagnée sur scène d’un groupe live et de différents chanteurs ou danseurs en 2019. L’idée ? Entamer une vraie tournée, comme si l’auteure de « Back To Black » était toujours de ce monde, avec un show pouvant aller de 75 à 115 minutes. « La voir jouer à nouveau est quelque chose de très spécial qu’on ne peut exprimer avec des mots, a confié son père au magazine Rolling Stone. La musique de notre fille a touché la vie de millions de gens et maintenant tout son héritage continuera d’exister grâce à ces technologies révolutionnaires. »

La corde sensible de la nostalgie

Amy Winehouse n’est évidemment pas la seule artiste à ressusciter sous sa forme virtuelle – pensons ici à Roy Orbison, dont la tournée aux côtés d’un orchestre de 31 musiciens était sold out un peu partout aux États-Unis, à Michael Jackson qui, cinq ans après sa mort, est réapparu en 2014 sur la scène des Billboard Music Awards pour chanter « Slave To The Rhythm » et effectuer son célèbre moonwalk, mais aussi à Maria Callas qui, bien que disparue depuis 40 ans, s’est produite fin novembre à la Salle Pleyel à Paris, accompagnée d’un orchestre symphonique composé de soixante musiciens.

Autant dire que le phénomène s’intensifie alors que personne n’osait encore y croire il y a peu – rappelons en effet que, en avril 2012, lorsque 2Pac est apparu sous forme d’hologramme sur la scène de Coachella aux côtés de Snoop Dogg, tout le monde s’attendait à ce que cette performance, aussi spectaculaire soit-elle, ne soit qu’un one shot, notamment à cause de son coût financier (400 000 dollars ont été investis pour recréer virtuellement le rappeur californien).

Photo : l’hologramme de 2Pac lors de sa performance au festival Coachella en 2012.

Avec le temps, on constate toutefois que le phénomène holographique de la résurrection dépasse désormais le simple domaine musical, et rencontre aujourd’hui un écho certain aussi bien dans l’industrie cinématographique (Christopher Reeve, décédé en 2004, pourrait faire sa réapparition dans le prochain Superman, prévu pour 2020) que dans les musées avec l’apparition de Ronald Reagan dans la bibliothèque présidentielle de Simi Valley, en Californie, permettant ainsi aux visiteurs d’assister non seulement à un discours du 40ème président des États-Unis, mais aussi de dialoguer avec lui.

En clair : plutôt que de servir à des projets réellement futuristes, l’hologramme sert surtout pour le moment les velléités de revival des producteurs et autres promoteurs de spectacle, attirés à la fois par la capacité de cette technologie à remettre sur pied des personnalités du passé, mais aussi par les profits que cela peut générer. C’est du moins l’idée développée par la sociologue Deena Weinstein dans un article paru au sein de la revue Volume en 2014. L’Américaine y affirmait notamment que le but de l’hologramme était de « simuler un passé qui a existé, mais sous une forme dépersonnalisée, qui n’a jamais existé comme telle, et que ceux qui en ont la nostalgie n’ont pas vécu. » Ou comment continuer à faire tourner le business même quand il a mis la clé sous la porte…

« Comment le grand public ne pourrait-il pas considérer l’hologramme comme légèrement glauque, voire malhonnête vis-à-vis de la carrière de l’artiste concerné ? »

Tous ces projets soulèvent un certain nombre de questions : comment le grand public ne pourrait-il pas considérer l’hologramme comme légèrement glauque, voire malhonnête vis-à-vis de la carrière de l’artiste concerné ? Comment retranscrire la spontanéité, l’émotion et l’échange avec le public qui émanent d’une performance live ? À l’avenir, quel intérêt aurons-nous de nous rendre à un concert quand il sera possible de convier directement nos chanteurs préférés dans notre salon ? Bien évidemment, les réponses sont multiples. À commencer par celles de certains ayant-droits qui, à l’image de ceux de Linkin Park, Prince ou Whitney Houston, refusent coûte que coûte de trahir l’image des anciennes stars en utilisant cette technologie qu’Adrien Belew, le représentant de Frank Zappa, considère comme « beaucoup trop caustique et problématique ».

Effet de propagande

Au-delà de ces diverses questions éthiques, une conclusion est possible : l’hologramme fascine et inquiète quant à son pouvoir de diffusion et de multiplication. Une preuve ? On en a même deux : d’un côté, Mariah Carey, qui, en 2011, s’est produite dans cinq villes européennes en simultané ; de l’autre, Jean-Luc Mélenchon qui, en février 2017, apparaissait dans deux endroits à la fois pour un meeting politique désormais légendaire.

Politiquement, cette technique offre d’ailleurs des possibilités bien plus larges que de simples astuces communicationnelles. Au Pakistan, par exemple, Muhammad Ali Jinnah, grand leader politique de la première moitié du 20ème siècle, apparaît désormais sous sa forme virtuelle à Kasur afin de sensibiliser les jeunes et les dirigeants locaux autour de ses préceptes sur la paix, la tolérance ou l’indépendance des femmes. Pareil aux États-Unis, où le célèbre discours « I Have A Dream » de Martin Luther King a été recréé l’année dernière, et en Inde où Narendra Modi, leader du parti BJP, s’est démultiplié sous forme d’hologramme en 2014 afin de couvrir l’immensité de son pays et d’animer 3500 meetings en seulement 45 jours. C’est dire si l’hologramme est devenu la nouvelle lubie d’un monde plus que jamais prêt à en faire un compagnon quotidien. Non seulement parce qu’il offre la possibilité de diffuser un message à plus grande échelle, mais aussi parce qu’il permet de se retrouver à deux endroits en même temps. Sans que l’on sache encore trop s’il s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle.

Photo : l’hologramme de Rihanna pour Savage X Fenty.

Du côté des grandes entreprises, on penche bien évidemment pour la première option. Pour s’en convaincre, il suffit de penser à tous ces nababs de l’innovation technologique actuellement obsédés par la téléportation ; et plus précisément, dans le cas ici présenté, par l’holoportation : soit le fait de représenter fidèlement une personne au moyen d’un hologramme animé en temps réel. Tandis que la société Red commercialise aujourd’hui aux États-Unis l’Hydrogen One, le tout premier téléphone apte à générer des images holographiques en relief, et que les dirigeants de BNP Paribas ont mis au point une technologie permettant de visiter un appartement à distance via son hologramme, l’équipe de Microsoft, elle, permet désormais à deux personnes de communiquer à distance en ressentant « physiquement » la présence de leur interlocuteur téléporté via le casque HoloLens. « Nous voulons vraiment capter des détails du corps humain en haute qualité afin de reconstruire chaque caractéristique, expliquait Shahram Izadi – le principal chercheur mobilisé sur le projet pour Microsoft – à Wired en 2016. Le but final étant de rendre tout cela aussi simple qu’une installation home-cinéma ».

Le spectre de la déshumanisation

Le problème, finalement, serait de vivre uniquement sous une forme virtuelle et de préférer envoyer son clone numérique les soirs d’hiver plutôt que d’affronter un froid glacial. Même les stars qui se jugeraient trop vieilles pour donner de nouveaux concerts pourraient continuer malgré tout à faire des tournées grâce à leur double numérique. Pur fantasme technologique ? Là encore, de nombreux exemples tendent pourtant à prouver que la réalité rattrape (voire dépasse) la fiction : il y a les quatre membres d’Abba qui viennent de donner leur accord pour une tournée de leurs propres hologrammes en 2019 ; Viméo, qui propose désormais de s‘hologrammer tout seul, « dans le but que quelqu’un développe une expérience créative extrêmement accessible », précise Casey Pugh, directeur du pôle créatif de Viméo, à Mashable ; ou encore la mairie de Puteaux qui, pendant un temps, a installé dans son hall l’hologramme d’une hôtesse donnant les horaires d’ouverture.

« Même les stars qui se jugeraient trop vieilles pour donner de nouveaux concerts pourraient continuer malgré tout à faire des tournées grâce à leur double numérique. »

Afin d’être complet, on peut enfin penser à Hatsune Miku (« premier son du futur » en japonais), pop-star virtuelle japonaise. La chanteuse qui s’était déjà faite habillée par Louis Vuitton en 2013 puis par Givenchy en 2016 pour ses performances, vient de démarrer sa première tournée européenne en hologramme. Mais sa particularité réside aussi dans le fait qu’il est possible de collaborer avec elle. « Toute personne ayant un ordinateur peut écrire des chansons pour elle », expliquait aux Inrocks sa conceptrice, l’artiste sonore Mari Matsutoya, ou encore la marier, comme ça a été le cas le 13 novembre dernier au Japon où un fonctionnaire de 35 ans a épousé la chanteuse virtuelle. « Je ne l’ai jamais trompée, j’ai toujours été amoureux d’elle, j’ai pensé à elle tous les jours », a déclaré le jeune époux qui a déboursé 2 millions de yens (plus de 15.000 euros) pour organiser une cérémonie de mariage traditionnelle. Creepy

Photo : l’hologramme d’Hatsune Miku en pleine performance.

Ce qui pose évidemment quelques problèmes juridiques : à qui appartiennent réellement ses morceaux ? Quel statut pour les personnages en hologramme ? Et aussi, d’un point de vue général, qu’en est-il des droits à l’image des artistes désormais représentés sous une forme holographique ? Dans un entretien accordé à The Oregonian, l’avocate Laura Zwicker croit avoir la réponse, expliquant que ses clients doivent désormais redoubler d’attention sur les clauses de leur contrat et décider si, oui ou non, leur image pourra être utilisée dans des messages publicitaires ou si elle pourra servir à de nouveaux shows en hologramme une fois ces derniers dans l’au-delà.

En clair, avec les avancées technologiques permanentes dont l’hologramme fait partie, les grandes sociétés n’hésitent plus à y investir en masse, sans donner réellement l’impression d’en connaître et d’en maîtriser les répercussions possibles. Comme le fait que les avatars d’anciennes idoles puissent se substituer aux jeunes interprètes (qui n’avaient pas vraiment besoin d’une telle concurrence…) ou qu’un enseignant reconnu par ses pairs puisse se démultiplier et donner ses cours dans plusieurs classes depuis son canapé, limitant de fait la relation avec l’élève et le recrutement de nouveaux professeurs. Ce qui tend à rappeler une vérité, balancée par le Docteur Ian Malcolm (aka Jeff Goldblum) dans Jurassic Park, et toujours utile à citer lorsque de grandes entreprises foncent tête baissée dans une course effrénée à l’innovation technologique : « Vos scientifiques étaient si pressés par ce qu’ils pourraient faire ou non qu’ils ne se sont pas demandés s’ils en avaient le droit ».

À lire aussi :

À lire aussi :

[ess_grid alias= »antidote-home2″]

Les plus lus

Shalva Nikvashvili : « La liberté de notre société est une utopie à laquelle je rêve encore »

Après avoir quitté l’ultra-orthodoxe Géorgie et s’être heurté à l’hostilité de la société occidentale face à sa condition d’immigré, l’artiste Shalva Nikvashvili explore la notion d’identité à travers une pluralité de médiums allant de la sculpture au dessin en passant la vidéo, la photographie ou encore la poésie. Ses créations plastiques tiennent d’un savoir artistique fait main et interpellent par les matières recyclées avec lesquelles elles sont exécutées et leur design hétéroclite. Elles traduisent par ailleurs une adresse manuelle que l’artiste tient de son éducation au milieu de la campagne géorgienne, à Sighnaghi, son village natal, où il a appris à faire œuvre de rien dès son plus jeune âge.

Lire la suite

Comment le business des données personnelles menace nos libertés individuelles ?

Depuis quelques années, le business model des mastodontes du web s’articule autour de la collecte acharnée de données, revendues à prix d’or afin de dresser des profils de consommateur·rice·s toujours plus pointus. Ce juteux négoce, où les Gafam se taillent la part du lion, nourrit un capitalisme qui menace à la fois le droit individuel et les libertés collectives, mais pourrait bien être enrayé par l’avènement du web 3.0. Un idéal d’Internet décentralisé rêvé, entre autres, par les cypherpunks. Enquête.

Lire la suite

How does the personal data business threaten our individual freedoms?

For several years now, the business model for web behemoths has been based on the relentless collection of data, which is sold at a high price to create ever more precise consumer profiles. This lucrative business, which GAFAM have taken the lion’s share of, drives a kind of capitalism that threatens both individual rights and collective freedoms. But the advent of Web 3.0 could very well put an end to this, realizing the ideal of a decentralized Internet first envisioned by the cypherpunks. Antidote reports.

Lire la suite

Trouble dissociatif de l’identité : à quoi ressemble la vie des personnes possédant plusieurs personnalités ?

Découvert par certain·e·s sur les réseaux sociaux via des influenceur·se·s comme @we.are.olympe ou à l’écran, dans sa version fictive, à travers le film Split (2016), le trouble dissociatif de l’identité (TDI) fascine ou effraie. Mais pour ceux·celles qui vivent avec plusieurs « alters » dans un seul corps, il s’agit surtout d’un mécanisme psychique de protection qui fait suite à des traumatismes extrêmes, tels que des violences sexuelles répétées pendant l’enfance. Classifié par l’OMS, il toucherait près de 1 % de la population, à des degrés divers. Pourtant, au sein même de la communauté scientifique, le TDI peine à être reconnu. 

Lire la suite

Dissociative Identity Disorder: what is life like for people with multiple personalities?

Introduced to many on social media via influencers such as @we.are.olympe, or in a fictionalized form in the movie Split (2016), Dissociative Identity Disorder (DID) can be both fascinating and frightening. But for those who live with several “alters” in one body, it is mainly a psychic protection mechanism that follows extreme traumas such as repeated sexual violence during childhood. Classified by the WHO, it affects nearly 1% of the population to varying degrees. However, even within the scientific community, DID is still not widely recognized.

Lire la suite

Newsletter

Soyez le premier informé de toute l'actualité du magazine Antidote.