Faut-il définitivement disparaître des réseaux sociaux ?

Article publié le 4 avril 2018

Photo : Patrick Weldé pour Antidote : Earth été 2018.
Texte : Alice Pfeiffer

Ghosting, disparition, anonymat, ou #deletefacebook : l’invisibilité digitale serait-elle un retour essentiel à la liberté de chacun ?

Il est fort probable que vous ayez récemment croisé sur vos réseaux sociaux la mention #deletefacebook. Fin mars explose un scandale autour de la firme Cambridge Analytica. En charge de la stratégie digitale de Donald Trump pendant sa campagne, elle a gagné l’accès aux informations de 50 millions d’utilisateurs possédées par Facebook, pour les cibler directement. Aujourd’hui, celle-ci serait directement responsable de l’élection de l’actuel président des Etats-Unis.

En parallèle et sans surprise, une partie croissante de la population s’interroge sur un besoin de restauration de la vie privée et part en quête d’opacité et de disparition face à l’omniscience des technologies actuelles.

Cette peur s’exprime à travers des tendances web fleurissantes. On peut penser à la poussée de comptes « Finster » : des profils privés et intraçables qui offrent l’opportunité à leurs discrets propriétaires de poster ce qu’ils pensent réellement sans se soucier de l’impact potentiel (et parfois destructeur) des réactions de la toile. Ils prennent le contrepied des vitrines publiques que sont devenus les comptes de chacun, dans une terreur perpétuelle de trolling ou d’un mot de travers, assoiffés d’une zone d’expression libertaire.

‪We are stepping away from Facebook‬ via @cooperbhefner

Une publication partagée par Playboy (@playboy) le

Les « invisible apps » s’accumulent également, proposant des services qui garantissent un anonymat total en ligne. On peut penser à Talkspace proposant des conseils de santé par chat ; ou la conciergerie Magic activée par texto et sans question aucune : ou encore à Digit, une banque en ligne avec un service « anonymisé, encodé, et garanti inaccessible », dixit le site.

Pour toute étape de la vie, un nouveau masque 3.0 est disponible. Killswitch efface toute trace d’un(e) ex petit(e) ami(e) sur les réseaux sociaux, mention, tag, photo partagée. Breakup Freedom ou Eternal Sunshine camouflent les statuts d’exs et toute trace de leur existence, sans pour autant avoir à les effacer de sa liste d’amis. C’est aussi une évolution comportementale : on privilégie aujourd’hui parfois le « ghosting » – ou comment mettre fin à une relation en ne donnant plus le moindre signe de vie en ligne.  Si ces supports ont donné à tous la possibilité d’être vu, la société réclame aujourd’hui son droit à l’invisibilité.

L’anonymat, une contre-culture

Dans son livre Incognito, l’écrivain et journaliste Yann Perreau retrace l’histoire de l’anonymat, geste politique au poids non négligeable. Dans la mythologie déjà, Ulysse déclare s’appeler « Personne » au cyclope Polyphème qui lui demande son nom. Le cyclope ne pourra alors jamais retrouver son agresseur évaporé.

Romain Gary signe sous le nom d’Emile Ajar pour échapper, entre autres, à la censure ; ou les artistes graffiti comme Banksy ou Kidult avancent masqués pour fuir les autorités. Les Daft Punk, eux, restent invisibles aux yeux du monde malgré leur gloire mondiale. A travers l’Histoire, être incognito défait l’individu en recherche de liberté d’une médiatisation narcissique.

Fin 2017, l’artiste masqué Kidult vandalisait la vitrine du flagship parisien de Philipp Plein rue de Rivoli.

A l’arrivée d’internet, naissent rapidement des groupes solidaires et sans visage sur des sites de recherche comme 4Chan ou Reddit : leaks, partages, hacking, marquent le début d’une conscience politique de l’invisible. Le mouvement proclamé « Social Justice Warrior » fait émerger une génération d’activistes masqués. Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, ou Chelsea Manning, ancienne analyste militaire qui envoyait des informations classées au site anonyme, s’inscrivent dans cette démarche de partage d’informations pour le bien commun, sans chercher à en tirer profit.

Aujourd’hui, qu’il s’agisse du groupe secret The Anonymous, ou de divers collectifs de sorcellerie dits « Witchblocs », tous mènent des combats alternatifs voilés, et proposent une reprise de pouvoir communautaire et imperceptible.

Combattre l’ultravisible

Sans oublier une calling out culture omniprésente, ou le moindre tweet personnel peut ressurgir, depuis Mennel Ibtissem de The Voice ou Munroe Bergdorf chez l’Oréal, toutes deux épinglées pour d’anciennes publications publiques jugées inadmissibles.

Cette génération vit dans une appréhension de surveillance permanente, peur que Michel Foucault décrivait déjà dans Surveiller et Punir : « Induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir […] le détenu ne doit jamais savoir s’il est actuellement regardé ; mais il doit être sûr qu’il peut toujours l’être. C’est l’œil du gouvernement incessamment ouvert et veillant indistinctement sur tous les citoyens sans pour cela les soumettre à aucune mesure de coercition quelconque… »

Et pour les célébrités délaissant les réseaux à l’image d’une Kylie Jenner enceinte et invisible, est-ce une tendance de passage ou une véritable page qui se tourne ? La presse américaine parle déjà de l’ère « post-selfie », et d’une évolution dans le storytelling de l’intime. Une chose est sûre, ce retour à l’anonymat ou au pseudonymat rappelle l’artificialité du « Moi » des réseaux sociaux : toute identité en ligne est une fiction construite, qui sort des règles d’objectivité. Choisir de ne pas être vu est un rappel de la marge de manœuvre essentielle à toute mise en scène de sa personne, entre qui l’on est et ce que l’on choisit de montrer… ou pas.

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