Ce que la mode veut dire à la jeunesse en veille d’élection présidentielle

Article publié le 6 mai 2017

Photo : Benjamin Lennox pour Magazine Antidote : Now Generation
Propos recueillis par : Alice Pfeiffer

Quelques heures avant le second tour, quelques-uns des rédacteurs en chef et journalistes de mode les plus influents du pays ont choisi de s’engager, et confient à Antidote un message destiné à la jeunesse.

L’HISTOIRE NE DOIT PAS ÊTRE OUBLIÉE

Joseph Ghosn, directeur de la rédaction du magazine Grazia

« Cette élection a éveillé en nous l’envie de transmettre une idée assez simple mais fondamentale : celle de la nécessité de voter. Parce que le destin d’un pays se forge déjà dans les choix électoraux que nous faisons, même à la marge. Ne serait-ce que pour être en accord avec soi-même et ne pas dire que l’on ne savait pas, que l’on n’a rien pu faire, qu’il est trop tard. Cela, c’était en attendant le premier tour – et Grazia a sorti un numéro spécial pour parler de la nécessité de voter, de ne pas prendre ce geste pour insignifiant mais bien pour une action fondatrice.
Ensuite, les résultats du premier tour ont réveillé autre chose : la nécessité de la mémoire, de se souvenir d’où l’on vient, d’avoir en tête le souvenir des années récentes et d’autres un peu plus lointaines mais qui ne doivent pas s’estomper. Une génération en remplace une autre, certes, mais ce n’est pas une raison pour ignorer l’histoire et son sens. Il faut se souvenir pour donner du poids et du sens au présent, au futur surtout. Sans mémoire, rien n’est possible, rien n’existe et la génération de l’instantanéité devrait mesurer cela avant de se laisser submerger par les illusions. Il faut prendre son destin politique en main, c’est la moindre des choses. »

IL FAUT COMBATTRE UN POPULISME DANGEREUX

Virginie Mouzat, rédactrice en chef Mode, Lifestyle, Opinions du magazine Vanity Fair

« Cesser de confondre indignation et opinion. Retrouver et cultiver des sujets (humains et objets) d’admiration. Je crois beaucoup à l’admiration pourvu qu’elle ne soit ni béate ni passive, qu’elle engage à vouloir imiter et dépasser. La France est clivée entre une candidate calomnieuse et ordurière et un candidat qui cultive les usages du monde, a gravi des échelons et en a raté certains. Il emploie des mots démodés et s’habille comme un monsieur. Et c’est tant mieux. Il est donc l’homme à abattre, l’individu à détester, le bon élève insupportable. Re tant mieux. Il y a là quelque chose à envier, quelque chose qui met en échec la solution de facilité. Valeurs qui pourraient sembler archaïques, rétrogrades et conservatrices ? Je préfère cela au populisme fielleux. Je ne crois pas fondatrice la moquerie haineuse ni pérenne une posture d’indigné sur le long terme. C’est même invivable. Il y a fort à parier que si l’on demandait à Emmanuel Macron et à Marine Le Pen la liste de leurs admirations, la seconde ne serait même pas publiable tant elle flatte ce qu’il y a de plus facile et de plus abject. Soyons admirables. »

NOS ACQUIS ET NOS NORMES SONT FRAGILES

Sophie Fontanel, éditorialiste pour l’Obs

« Cela fait des années que la presse féminine se bat pour pouvoir montrer des gens issus de la diversité. Des femmes qui ne sont pas blondes et blanches, et que l’on présente sans gimmick, sans fantasme exotique, sans mode ethnique. Notre combat a été de rêver et de créer de nouveaux modèles, vitaux à la société et aux nouvelles générations. Alors, si soudainement, on nous dit qu’après tout, c’est quand même préférable d’être blond et blanc, ça serait terrible et dangereux. Ce serait une énorme part de la beauté qui nous serait retirée. Sous un régime d’extrême droite, est-ce que Naomi Campbell continuerait à être perçue comme belle ? Aussi belle que toutes les autres femmes ? Car la beauté est toujours un bon indicateur de comment se porte le pays. Alors, je peux comprendre l’agacement et le dégout de quelqu’un d’extrême gauche, mais nous ne sommes pas face à une situation de militantisme, mais une tentative d’empêcher l’horreur. L’horreur d’une droite qui ne fera que se droitiser devant des difficultés. Une droite qui veut limiter le droit de grève, de parole et empêcher la différence. A tous ceux qui ne votent pas, si demain, un gouvernement menaçant de retirer des droits fondamentaux aux homosexuels passe, si un programme qui piétine des années de combats d’intégration des personnes étrangères triomphe, pourriez vous vous regardez en face, entre vous ? Nous méritons mieux que ça. »

LA MIXITÉ EST VITALE A LA CULTURE FRANÇAISE

Mademoiselle Agnès, présentatrice des séries « Habillées pour… », productrice et fondatrice de Lalala Productions

« Les femmes ont déjà du attendre, résister, se battre pour avoir le droit de vote. Aujourd’hui, ça paraît totalement normal, acquis pour la jeunesse, comme beaucoup de droits pourtant fragiles. Alors je sais que l’administration française est incompréhensible, que c’est compliqué d’aller retirer sa carte d’électeur, mal foutu, que vous avez peut-être déjà votre meuf, votre pétard, tout ce dont vous avez besoin. Mais souvenez-vous d’une chose : le vote blanc vaut pas un clou. Alors faites vous un look, enfilez votre belle veste à logo, choisissez même un thème pour vous assortir entre vous, faites un rencard-vote puis allez boire des coups au café en face. Ca vaut le coup.
Avec Tati, j’avais crée la Barbès Fashion Week pour rappeler que la rue est à nous, aux gens, à tous les gens, le tonton, la maman, le petit frère ; elle est au bling, au folklore, à la mixité. La mode ne vit que de ça, des rencontres, des différences, des cultures, des discussions. Sans diversité, elle n’est plus rien. Continuons de la célébrer. Moi, j’ai déjà demandé de mettre Karl Lagerfeld en président, mais à l’heure actuelle, je vote pour Brigitte (Macron). C’est tellement une femme des années 1980. Son mec est pas mal, et elle cartonne. Je suis Brig’Love. »

LA NOTION DE FRONTIÈRES EST UNE CONSTRUCTION

Katell Pouliquen, rédactrice en chef du magazine Elle

« En février dernier, après le hold-up de Trump, 81 personnalités puissantes de la mode déclaraient face caméra: « I AM AN IMMIGRANT ». Sorte d’Ellis Island de la fashion, ce clip politique était stupéfiant car dans la mode, la nationalité n’est jamais un sujet, et les notions mêmes de « frontières » et d’ « origine » sont ineptes. Inadaptées. La mode, c’est l’ouverture. L’appétit pour toutes les différences. L’enrichissement à se mêler à autrui. De New York à Paris, de Lagos a Londres, la mode, c’est l’autre. »

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