Brigitte Macron va-t-elle révolutionner le style des premières dames ?

Article publié le 14 mai 2017

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Texte : Alice Pfeiffer

Sexy, siglée, bronzée, la première dame dénonce une bourgeoisie traditionnaliste et sexiste chez les compagnes des présidents – et suggère un rôle novateur que peut jouer une femme face à un homme de pouvoir.

Le soir de l’élection d’Emmanuel Macron, la foule scande un autre nom que celui du nouveau président: « BRI-GITTE ! BRI-GITTE ! ». Cette rengaine accompagne la campagne En Marche depuis ses premières heures, et réclame une des figures de proue les plus inattendues de cette course électorale : Brigitte Macron, première dame de vingt-quatre ans l’ainée de son mari.

Plus que jamais depuis le 7 mai, cette dernière déclenche émois, hashtags passionnés (#WeLoveBribri), fanpages dédiées, défenses virulentes de groupes féministes face aux blagues sexistes. Pour le journal anglais The Independent, elle serait « la plus singulière des First Ladies françaises », pour le site The Daily Beast, « l’anti Melania par excellence », et selon le magazine GQ UK, « un combat contre le jeunisme ».

Mais celle que ses élèves surnommaient affectueusement “Bam” a gagné le coeur d’un public pourtant dur en affaires : celui de la mode. Remarquée immédiatement pour ses jupes courtes à toute heure et sous tout climat, ses sacs à mains lourdement siglés, ses escarpins acrobatiques, elle n’hésite pas à mettre en avant une ligne svelte et bronzée, coiffée d’une blondeur impérissable. Selon la presse de mode britannique elle serait même “la Jane Fonda à la Française.”

Moi, la seule pour qui je vote, c’est Brigitte. Ses grandes vestes à épaulettes, sa passion pour Louis Vuitton, ses robes sexy, la mode va se l’arracher. Elle ne laisse à personne le droit de lui dire quoi faire ni comment s’habiller. Je suis Brig’Love”, lançait Mademoiselle Agnès à Antidote avant les élections.

Est-ce si surprenant que la mode, toujours friande d’égéries radicales, prenne la défense d’une femme tour à tour surnommée la cagole, la cougar, la Essex Girl côté Outre-Manche ? Effectivement, les réactions enflammées déclenchées par Bribri mettent le pays entier face à ses a priori poussiéreux – et lourdement révélateurs – sur la fonction de la Première Dame, et du statut d’une femme face à un homme puissant.

Ce terme, qui apparaît d’abord aux Etats-Unis, ne représente pas de poste ou de salaire officiel et délimité, mais une fonction autre : le besoin d’une femme (de préférence mariée) appuyant silencieusement et traduit visuellement le message que veut faire passer son président de mari. À chaque campagne, une femme miroir, preuve vivante de la vision qu’il veut inculquer au pays. Qu’il s’agisse de la clinquante Claude Pompidou, surnommée Madame de Pompidour ou Reine Claude, reflétant un certain symbole de succès, de Danielle Mitterrand, engagée et discrète derrière François, ou de Bernadette Chirac en vestes d’homme et passionnée par la vie politique, ces femmes sont, encore et toujours, la promesse d’un idéal de famille bourgeois, rangé, stable.

Pourtant, l’arrivée de Carla Bruni aux côtés de Nicolas Sarkozy marque un tournant dans la vie politique, et le début d’une véritable peoplisation du gouvernement. Là, ce top model au passé sulfureux, assagie et rentrée dans l’ordre pour son mari, est un symbole de contrôle et de renouveau clé dans la politique de son conjoint. Pour le “président normal” François Hollande, la Première Girlfriend Valérie Trierweiler, une femme non-mariée qui travaille, aux tenues sans logo et au visage sans botox , la promesse d’une modernité humble. Puis, l’arrivée de Julie Gayet – qui marque un rapide pic dans la popularité de Hollande –, devient une façon d’appuyer une virilité nouvelle chez celui que la presse surnommait « Flamby » et accusait de mollesse et de passivité.

La couverture de Charlie Hebdo dédiée à Brigitte Macron et son mari au lendemain de la victoire a été jugée « sexiste » sur les réseaux sociaux.

Là, Brigitte relate une toute autre réalité, et renforce, de façon consciente ou non, une mission novatrice chez le candidat centriste. Si les présidents accumulent souvent les liaisons au fil des décennies, ce couple-là nait d’une infidélité féminine, puisqu’elle quitte son premier mari pour lui. De ses minijupes assumées à sa relation houleuse avec Macron encore mineur lors de leur rencontre, au rôle central et conseiller qu’il promet qu’elle jouera, elle met le pays face à une féminité pouvant rimer à la fois avec sexualité, force, et insoumission.

Ce corps érotique, qui n’aura peut-être pas d’enfant mais qui promet d’occuper d’autres fonctions et fantasmes, est inhabituel pour la société, analyse le sociologue Eric Fassin : “Les femmes qui ont huit ans ou plus que leur partenaire sont de l’ordre de 1%. Tant qu’on est dans les rapports sexuels, la question de la domination se pose de manière moins brutale. En revanche, lorsqu’on passe aux choses sérieuses, à l’idée de s’établir en couple, au mariage, à ce moment-là on retrouve la logique traditionnelle qui fait que les hommes sont censés être plus désirables s’ils sont plus âgés, et les femmes, plus désirables si elles sont plus jeunes.”

Son choix de garde-robe et de féminité hors normes traditionalistes sert évidemment à la campagne de Macron : dans le magazine Têtu, il explique qu’il comprend mieux que quiconque les familles dites atypiques. Lorsqu’on l’accuse d’homosexualité cachée, il n’hésite pas à rebondir en dénonçant un sexisme et une homophobie latente. « Deux choses sont odieuses derrière le sous-entendu : dire qu’il n’est pas possible qu’un homme vivant avec une femme plus âgée soit autre chose qu’homosexuel ou un gigolo caché, c’est misogyne, dénonce-t-il. Et c’est aussi de l’homophobie. Si j’avais été homosexuel, je l’aurais dit et je le vivrais », dit-il dans diverses interviews.

Cette vision alternative de l’élégance de Brigitte s’accompagne aussi d’un refus d’obtempérer aux attentes de classes sociales, toutes aussi fermées. En refusant un chic de parisienne bourgeois-bohème, elle prouve qu’intellectualisme ne rime pas forcément avec insouciance travaillée, androgynie, fragilité (ou centralisation). Là, elle présente au monde étranger autant qu’au milieu du luxe une femme qui ne fait jamais semblant de ne pas avoir fait d’effort, jamais blasée, toujours apprêtée ; une femme qui dit avoir appris à mettre une jolie robe pour les grandes occasions. À 64 ans, elle dénonce aussi la vision archaïque et sexiste d’une beauté éternellement synonyme de jeunesse et semble vouloir dire à la France que son corps n’est pas un carcan. Âge, schéma familial, classe sociale et parisianisme, le combat de Brigitte est en marche.

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