Lire à l’heure
du numérique

Article publié le 3 juillet 2015

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Photographie: Daniel Sannwald.
Réalisation: Yann Weber.
Coiffure: Tomohiro Ohashi.
Maquillage: Isamaya Ffrench.

Je me souviens d’une étude tout à fait passionnante. Menée par un groupe de chercheurs norvégiens et français. L’étude portait sur la différence entre la lecture sur papier et sur liseuse. Vous le savez sans doute, depuis quelques années, cette question passionne le monde de la recherche, et pas seulement le monde de la recherche d’ailleurs puisqu’il est à peu près impossible aujourd’hui qu’un déjeuner de famille se termine sans que quelqu’un explique doctement qu’il est impossible de lire un roman sur un écran. Donc, des gens cherchent. L’expérience menée à l’Université de Stavanger et à Aix est très simple : faire lire à deux groupes homogènes le même texte – en l’occurrence une nouvelle policière d’Elizabeth George –, l’un des groupes lisant sur papier, l’autre sur Kindle, puis les soumettre au même questionnaire. Enfin comparer les réponses. Les résultats de l’expérience sont très intéressants. Dans bien des cas, les chercheurs n’observent pas de grandes différences entre les deux groupes ; la réactivité émotionnelle à la lecture est sensiblement la même. Rien que cela méritait d’être relevé : on vit des émotions de lecture semblables sur papier et sur écran. Parfois, les lecteurs sur liseuses sont même plus performants : quand il s’agit notamment de mémoriser les objets mentionnés dans le texte. C’est étrange…

En revanche, il y a un aspect sur lequel les résultats divergent notablement, et en faveur très nette du papier : le groupe qui a lu sur liseuse s’est montré beaucoup moins compétent dans l’aptitude à reconstituer l’enchaînement des événements du récit. Alors ça, c’est tout à fait passionnant : lire sur liseuse produirait une sorte de trouble chronologique. On peut imaginer toutes sortes de raisons à cela. On peut imaginer notamment que la matérialité du livre est pour beaucoup dans ses vertus mnémotechniques. L’épaisseur des pages, par exemple, permet de savoir sans même y penser – de sentir dans ses mains, par ses doigts – où on en est du livre, et donc, par rétroaction, de se rappeler où tel événement s’est pro¬duit dans le livre. Combien de fois avons-nous cherché dans un livre un passage en laissant rapidement passer les pages sous le pouce parce que nous savions à peu près où il se trouvait.

 

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Manon Leloup @ IMG Paris.
Pull en maille brodée sur robe de coton blanc et soie matelassée gris pâle, et bottines en élastiques tressés à la main et pointe en veau, le tout Christian Dior. Boucles d’oreilles « Starburst » en argent et diamants et jonc « Waverly » en argent, or jaune et onyx, David Yurman. Chapeau en feutre bicolore et métal, Maison Michel.

 

Il est évident que la liseuse ne permet pas cette expérience, la liseuse a un seul volume, une seule répartition du poids entre les mains, où qu’on en soit du texte. Ça n’est qu’un exemple parmi mille autres choses, qui distingue le livre et la liseuse, et qui pourrait expliquer cette déperdition.
Je dis « déperdition », mais il faudrait nuancer. Évidemment, ne pas pouvoir restituer la chronologie des événe¬ments, ça paraît assez ennuyeux. Mais l’est-ce tant que ça ? D’abord il faudrait savoir si ça ne concerne que les événements du récit, ou si cela affecte aussi les étapes d’un raisonnement, ce qui me semblerait plus ennuyeux. Parce que franchement, ne pas être capable de remettre en ordre les étapes d’un polar, ce n’est pas forcément très grave – vous dit le type qui, tous les 5 ans, attrape dans sa bibliothèque La Position du tireur couché de Jean-Pierre Manchette et doit attendre les 5 dernières pages pour s’apercevoir que, en fait, il l’a déjà lu. En revanche, ne pas pouvoir restituer un raisonnement, c’est embêtant. Mais admettons que ça ne concerne que le récit – pour la bonne raison que le raisonnement repose sur une lo¬gique plus ferme, qui a moins besoin d’adjuvants maté¬riels –, est-ce vraiment si grave ? La littérature contem¬poraine – et quand je dis contemporaine, c’est depuis un siècle – ne nous a-t-elle pas appris précisément à nous libérer de la chronologie des événements ? Joyce, Virginia Woolf, Claude Simon, Arno Schmidt… Qu’en ont-ils à faire de la chronologie des événements ? Ne les aimons-nous pas justement parce qu’ils la tordent, parce qu’ils rendent compte d’une expérience du temps non linéaire, une expérience qui est celle de la modernité ? On pourrait donc interpréter les conclusions de l’étude différemment et ne plus considérer les caractéristiques de la lecture sur liseuse comme une déficience, mais bien comme un accompagnement de la modernité, comme une augmentation de l’expérience moderne soudain se¬condée par un support qui la débarrasse des tentatives de mémorisation.

Alors, évidemment, la question c’est : est-ce que la lecture sur liseuse a apporté quelque chose de plus que la lecture papier ? Si c’est la mémorisation des objets – si c’est juste pour être capable de citer tous les objets mentionnés dans le texte – c’est moyennement intéressant. Imaginez-vous interrogé sur le livre que vous êtes en train de lire, en ce moment, avant de vous coucher : « Je suis incapable de te dire vraiment ce que ça raconte, en revanche, il y a une lampe, un téléphone, et puis un tapis… », tout texte deviendrait soudain une réécriture des Choses de Perec. Peut-être faut-il encore une fois inverser le problème, et nous demander tout simplement : quels textes écriront les écrivains de demain quand ils n’écriront plus pour un livre mais pour un écran, quand ils auront intégré dans leur travail les particularités du support qui l’accueillera, comme l’ont fait depuis longtemps les écrivains avec le livre papier ? Je ne sais pas. J’aimerais être là pour le voir.

 

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