Rencontre avec le rappeur OBOY, nouveau maître du clair-obscur

Article publié le 12 juillet 2019

Texte : Naomi Clément.
Photos : Isabelle Lindbergh.
12/07/2019

Après deux premiers projets remarqués, l’artiste de Villeneuve-Saint-Georges livre OMEGA : un premier album entre ombre et lumière, qui explore les tréfonds de son âme et confirme son statut de nouvel espoir du rap hexagonal.

OBOY s’avance dans un nuage de fumée, durag monogrammé vissé sur le crâne et grillz en or accrochés sur les canines. Il ne s’en cache pas : il fait de plus en plus attention à son style, qui évoque d’ailleurs davantage celui de nos rappeurs américains préférés que celui de leurs homologues français. « Les Ricains ont les meilleurs looks, commente-t-il. Des gars comme A$AP Rocky, les Migos… ils ont un vrai truc, hyper original. » Cette attirance pour la culture hip-hop d’outre-Atlantique, on la ressent également dans sa musique. Avec ses deux premiers projets Olyside (2016) et Southside (2018), l’artiste s’est imposé avec une formule bien à lui : un mélange nonchalant de trap et de cloud, interprété dans la langue de Molière mais teinté d’anglais, avec lequel il cumule rapidement des millions de vues en ligne – une visibilité inespérée, quand on sait que le rap venait alors tout juste d’entrer dans sa vie.

Originaire de Madagascar, Mihaja Ramiarinarivo (de son nom) a passé la majeure partie de sa vie à Villeneuve-Saint-Georges, au sud-est de Paris, où sa famille s’est installée alors qu’il avait 6 ans. Aîné de deux sœurs, il grandit au rythme des albums de Bob Marley, de Michael Jackson, de Tupac. « Toutes les légendes, appuie-t-il. J’écoutais les mêmes choses que mon père, en fait. Du reggae, du rock, de la pop, du zouk… c’était super varié. » Pour autant, la musique n’a jamais constitué chez lui un rêve d’enfant. Gamin, OBOY rêvait déjà grand, mais il fantasmait sur autre chose : « Je voulais devenir footballeur. J‘étais vraiment matrixé par le foot à cette époque-là. »

Une obscurité contrastée

Et puis, l’année de ses 17 ans, les choses prennent une autre tournure. Il raconte : « J’écrivais un petit peu à ce moment-là, et un jour, j’ai posté un bout de son que j’avais fait sur Instagram. Les gars de Way Boto, mon ancien collectif, m’ont proposé de passer au studio. Et… j’ai trop kiffé. Je me suis dit que ça pourrait être un truc cool avec lequel je pourrais m’amuser. » Alors, OBOY s’amuse. Il expérimente aux côtés des producteurs de Way Boto et se prend au jeu. Peu à peu, il dessine les contours d’Olyside, son premier EP paru à l’été 2016. Remarqué grâce aux titres « Douce » et « Rollin’ Up », ce projet entre trap et cloud rap nous propulse dans un monde planant et inquiétant, tourmenté par la drogue, l’argent, le sexe. Et lorsqu’on lui demande de nous le décrire plus en détails, OBOY hésite, préférant finalement parler d’« ambiance sombre », de « feeling dark ». Une façon pour lui d’affirmer que la musique est surtout affaire de ressenti, et quelque part de refuser les étiquettes.

Les choses s’accélèrent le 15 juillet 2017 avec la sortie de « Cobra » : un single menaçant, dégoulinant de puissance, qui confirme les espoirs placés sur ses épaules et annonce l’arrivée de son mini-album Southside. Mis en ligne en mars 2018, ce second projet, qui cumule aujourd’hui plus de 20 millions d’écoutes sur les plateformes de streaming, étoffe avec force sa palette musicale. Il y a les obscurs « Hot Sauce »,« Geronimo » ou « Veste en cuir », portés par son « flow tout droit sorti des ténèbres » et s’inscrivant dans la lignée d’Olyside. Mais il y a aussi « Cabeleira » et « Nuit », qui se détachent de l’obscurité générale de son rap par leur production davantage minimaliste, par leur mélancolie aussi, et par les quelques touches de lumière qui en émanent. « La plupart de mes morceaux sont festifs, mais il y en a aussi où je me confie plus, constate-t-il. Il y a vraiment deux facettes. »

Un autoportrait musical

Ces deux facettes ont nourri la création d’OMEGA, le tout premier album d’OBOY disponible ce vendredi 12 juillet. La pochette de ce dernier annonce la couleur : au sol, le jeune homme est étendu de tout son long sur une croix symbolisant d’un côté ses plus grandes qualités (son ambition, ses talents musicaux…) et de l’autre ses plus grands vices (ses tourments, son amour pour la drogue, la violence aussi parfois). « Et le fait que je sois placé juste au milieu de la croix, précise-t-il, ça sous-entend que je ne sais pas trop de quel côté je vais basculer. Que je ne sais pas trop quoi choisir entre le bien et le mal. »

Cet album, conçu main dans la main avec le collectif de beatmakers Le Side, « c’est moi », nous dit OBOY. Un sorte de toile blanche sur laquelle il a peint, avec toute la noirceur qui caractérise son ADN musical, son histoire, ses expériences, ses sentiments. Sur « R10 », une référence directe au footballeur brésilien Ronaldinho (« mon modèle »), il replonge dans ses souvenirs d’enfant et nous embarque sur le terrain de foot de son quartier, celui sur lequel il s’imaginait encore devenir une star du ballon. Ses relations souvent compliquées avec le sexe opposé et son envie de succès sont elles aussi abordées, sans oublier son amour pour la fête, l’alcool et la drogue (qu’il qualifie d’« antidote »). Une thématique que l’on retrouve d’« Alpha » (« Drogue et passion, j’sais qu’c’est pas sain ») à « Rien à fêter » (« Là, j’suis pété, rien à fêter mais je fête ») en passant par « Lazer/Champagne » et « Je m’en tape », son hit en collaboration avec Aya Nakamura et le rappeur néerlandais Dopebwoy.

Dépasser les frontières de la trap

Ce que l’on trouve aussi, en filigrane d’OMEGA, c’est cette irrépressible envie de toujours explorer, de s’aventurer dans de nouveaux espaces sonores. Certes, en matière de trap, de nonchalance, OBOY excelle ; mais le rappeur n’a aucune envie de se résumer à cela. Le morceau « Avec toi », qu’il décrit comme une « chanson d’évasion », nous transporte ainsi en une contrée beaucoup plus optimiste que le reste de l’opus. « C’est un des premiers sons que j’ai faits sur l’album , et j’avais envie qu’il ait une prod’ assez funk, décrit-il. J’avais envie de goûter à autre chose. Cet album rassemble plein de types de sons, il montre que je peux aller dans d’autres registres – plus loin. »

Plus loin, plus vite aussi, c’est finalement le message porté par « 200 », le morceau final d’OMEGA. Un single introduit par des notes de guitare acoustique, dans lequel OBOY raconte « rouler à 200 à l’heure » vers une nouvelle destination – qui semble déjà se profiler à l’horizon. « La prochaine étape, c’est le deuxième album, affirme-t-il, sûr de lui. Mais encore une fois, je ferai ça au feeling. Peut-être que je referai ce qui aura le mieux marché sur OMEGA ; peut-être qu’à l’inverse, je continuerai à expérimenter… En tout cas, je veux me faire plaisir. »

OMEGA, le premier album d’OBOY, est disponible depuis le 12 juillet 2019.

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