Muddy Monk, l’Helvète underground de la chanson francophone

Article publié le 9 novembre 2018

Photo : Muddy Monk.
Texte : Naomi Clément.

Proche collaborateur d’Ichon et Myth Syzer, ce chanteur et producteur propose une musique éthérée, coincée quelque part entre synthwave et variété française. Une plongée dans un monde fascinant, qu’il nous raconte à l’occasion de la sortie de Longue Ride, son lumineux premier album.

Lové dans un canapé de l’Hôtel Grand Amour, Muddy Monk nous accueille, l’air songeur. Il nous apparaît comme nous nous l’étions imaginé, c’est-à-dire à l’image de sa musique, le regard voyageur et la voix teintée de spleen. À 28 ans, ce chanteur et producteur suisse est à l’origine d’un monde singulier, d’une nébuleuse nocturne dans laquelle s’entremêlent les idées d’évasion lointaine, de rêve infini, et de réconfortante mélancolie. « C’est vrai que, de manière générale, je suis quelqu’un d’assez mélancolique, confie-t-il dans un sourire. Il y a toujours eu un fond de tristesse dans tout ce que j’écoutais… mais de la tristesse tranquille. Du coup, ce genre de sonorités vient assez naturellement, sans trop d’effort. »

Élevé par des parents passionnés de chant, le garçon grandit dans la petite ville de Fribourg en Suisse, bercé par les albums de Simon and Garfunkel, de Mickey Baker, mais également par les grandes voix de la chanson francophone. « L’album D’eux de Céline Dion… c’est vraiment un super truc », tient-il à préciser. Très tôt attiré par les instruments (« Je me construisais des batteries avec des casseroles »), il commence à produire ses propres morceaux au début des années 2010, épaulé par son ami Shady, avec lequel il partage ses premières compositions.

Instrumental à ses débuts, son ADN musical se charge rapidement de sa voix, qu’il finit par utiliser comme un instrument à part entière. C’est ainsi que naît, en 2014, sa première aventure en solo : Ipanema. Un EP marqué par des airs de bossa nova (« un genre musical que j’écoute énormément »), sur lequel il interprète en français des textes à l’atmosphère envoûtante. Remarqué, ce projet l’intègre alors au sein d’un paysage musical français en pleine ébullition, grâce notamment à la présence d’Ichon, que l’intéressé qualifie comme « une véritable source d’inspiration ». « Je viens d’un endroit où la musique est surtout considérée comme un loisir, comme quelque chose que l’on fait à côté », détaille celui qui a poursuivi des études d’éducateur après le lycée. « Mais en collaborant avec Ichon, je rencontrais quelqu’un qui était combattif, qui croyait fort en ce qu’il faisait. Ça a été une grande rencontre pour moi. »

« Je me suis acheté une moto… Ça a tout bouleversé »

Désormais convaincu que la musique peut être bien plus qu’un « à côté », Muddy Monk dévoile en 2016 Première Ride, un deuxième EP sur lequel on retrouve à nouveau le rappeur montreuillois. Toujours caractérisé par une grande mélancolie, ce second projet se distingue cependant de son aîné par ses sonorités davantage aériennes, marquant un tournant dans la musique de l’artiste. Et pour cause : beaucoup de choses ont changé depuis Ipanema.

Il y a d’abord eu l’acquisition d’un nouveau synthétiseur, plus performant que ceux utilisés par le passé, qui lui a permis de préciser son identité sonore. « Avec ce nouveau synthé, je me suis dit que j’avais la bonne configuration pour aller de l’avant, pour créer des sons avec un nouveau grain », commente-t-il. « Et l’autre élément, c’est que je me suis acheté une moto… ça a tout bouleversé. »

Banal pour certains, cet achat fait pourtant office de véritable révélation pour notre musicien. Ce dernier relate : « J’ai été éduqué dans un milieu où la prudence régnait, avec beaucoup d’angoisses et de peurs. Résultat : le jour où j’ai commencé à penser à m’acheter une moto, on m’en a tout de suite dissuadé. Mais à ce même moment, j’ai fait la rencontre de plusieurs personnes qui ont pris le contre-pied de cette pensée-là, en me disant : « Tu sais, je crois que pour toi, c’est plus risqué d’être prudent que de prendre le risque. » Et ça, ça a tout changé. Cette philosophie-là, j’ai commencé à l’appliquer à tout : à ma vie, à ma musique… et sans ça, je crois que je n’en serais pas là aujourd’hui. Je sais que je ne serais jamais monté sur scène, par exemple. »

« Le message de ce disque, c’est de ne pas se laisser trop envahir par ses craintes »

Ce précepte enhardissant, celui d’abandonner ses peurs sur le côté de la route pour mieux avancer, on le retrouve aujourd’hui dans Longue Ride, le tout premier album de Muddy Monk. Concluant une année productive (entre sa collaboration sur l’album Bisous de Myth Syzer, sa participation à la comédie musicale de Stéphane Ashpool lors de laquelle le fondateur du label Pigalle a dévoilé sa collection printemps-été 2019, et ses lives aux festivals Montreux Jazz et Pitchfork Music Festival Paris), cet opus de dix titres, dont trois étaient déjà présents sur Première Ride (« Si l’on ride », « Drift » et « L’Aventura »), nous incite à mieux presser l’accélérateur dans le but de s’envoler toujours plus loin, toujours plus haut.

« Le message de ce disque, c’est de ne pas se laisser trop envahir par ses craintes, et d’oser tenter de nouvelles choses, décrypte-t-il. Finalement, cet album retrace mon passage de l’état passif dans lequel je fus un temps à l’état actif dans lequel je suis désormais, qui s’est réalisé grâce à l’acquisition de ma moto. »

S’il parle encore beaucoup de rêves (« Circuit 71 », « Ocean ») et de femmes (« En Lea », « Baby »), des thèmes au cœur de son univers, Longue Ride est en effet surtout truffé de références à l’aventure et à la deux-roues, que l’on retrouve aussi bien sur la pochette de l’album que dans les textes de ce dernier. Sur « L’Aventura », il nous incite ainsi à « larguer la prudence qui nous endort le soir », sur « Boy » à avoir « des rêves de vitesse ». Et sur « Si l’on ride », il nous assure avec conviction que « si l’on ride la nuit les routes désertes au loin là-bas, la nuit nous donnera des ailes ».

« La musique m’a réellement permis de me libérer »

S’inscrivant dans l’héritage de Sébastien Tellier (« le mec qui m’a validé l’idée de chanter en français »), chez qui langue de Molière et productions éthérées se confondent en une ambiance enchanteresse, Longue Ride participe ainsi au renouveau de la chanson francophone, aujourd’hui portée par des noms aussi variés qu’Angèle, The Pirouettes ou son comparse Myth Syzer.

Avec Longue Ride, surtout, Muddy Monk précise davantage les contours d’un univers toujours plus onirique, dans lequel il nous invite à entrer sur la pointe des pieds. À la fois ancré dans le rêve et dans le réel, cet album se lit comme une ode à l’évasion et au lâcher-prise, via laquelle le jeune homme nous encourage à nous libérer de nos chaînes tout en se défaisant au passage des siennes. De sa voix lente et réfléchie, le regard comme toujours absorbé dans le fond de ses pensées, Muddy Monk conclut :

« Faire de la musique m’a réellement permis de me libérer de certaines peurs, et de tenter des choses plus osées. Et puis, cela m’a aussi et surtout aidé à transformer cette mélancolie que l’on évoquait tout à l’heure, et qui fut un temps un fardeau, en un véritable petit trésor. Avec la musique, j’ai construit un îlot rien qu’à moi. »

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