Lala Ace Antidote

Lala &ce : « J’ai envie d’enlever la pression qui pèse sur les épaules des femmes noires »

Texte : Naomi Clément.
Photo : Lala &ce.
07/06/2019

Après plusieurs dizaines d’apparitions sur les projets parmi les plus novateurs du rap français, la Lyonnaise, membre du collectif 667, dévoile aujourd’hui Le Son d’après, son premier projet en solo. Une mixtape qui l’impose comme l’un des plus grands espoirs féminins de la scène hexagonale.

Elle referme le clapet de son ordinateur portable et nous salue, l’air quelque peu réservée mais le sourire aux lèvres. « Lala, enchantée ! » À ses côtés, sur la banquette en cuir rouge de l’hôtel Amour à Paris, où nous la retrouvons ce jour-là, un sac de voyage, signe de sa récente arrivée en provenance de l’Eurostar. Considérée par plus d’un comme « la meilleure rappeuse française », Lala &ce vit à Londres, où elle s’est installée il y a cinq dans le but de poursuivre ses études en finance. « J’étais censée rentrer en France après ça, mais finalement… je suis restée », explique-t-elle. « J’avais envie de me mettre à fond dans la musique, et je savais que si je rentrais à Lyon, avec la routine, les amis, la famille, ça risquait de me freiner. »

Lyon, son fief natal, est pourtant la ville qui a vu naître ses ambitions musicales. Fille d’un père français et d’une mère ivoirienne, Mélanie Crenshaw (son vrai nom) grandit dans la capitale des Gaules au sein d’une fratrie de sept enfants. « Je suis la petite dernière de la famille – celle qui fait des bêtises », lance-t-elle dans un rire. Sa jeunesse est rythmée par les musiques africaines écoutées par sa mère, les albums de Francis Cabrel et Georges Brassens chéris par son père, mais aussi surtout par une multitude de rappeurs américains, dont Biggie, Tupac et Lil Wayne, que ses trois grands frères passent en boucle . « Je ne parlais pas un mot d’anglais mais je connaissais tout par cœur », raconte-t-elle. « C’était du yaourt mais… au millimètre près [rires] ! En vrai, j’ai toujours su que j’allais faire de la musique. Du coup un jour, j’ai téléchargé le logiciel Audacity, et je me suis lancée. »

Lala &ce fait ensuite rapidement la rencontre du rappeur Jorrdee, également originaire de Lyon, avec lequel elle façonne ses premiers morceaux. « Jorrdee, c’est un mec qui fait du son tous les jours », dit-elle, « donc à chaque fois que j’allais chez lui, on créait, on créait… et tout a réellement commencé comme ça. » Jorddee, c’est aussi l’artiste qui l’introduit aux membres du 667, un collectif de rappeurs installés entre Paris et Dakar, dont elle devient le premier membre féminin. « Ça a été comme une évidence », se souvient-elle. « Musicalement parlant, on se rejoignait sur énormément de points sans même se connaître. Ce sont des gens que je respecte énormément, et ça a été super motivant d’être à leurs côtés à mes débuts, parce qu’ils sont tous super bons. On se tire mutuellement vers le haut. »

« Il y a un vrai renouveau chez les rappeuses »

Après plusieurs apparitions sur les projets du 667, dont Vieilles Merdes, Vol. II de Freeze Corleone ou « DJINN » de RETRO X, Lala &ce partage en 2017 le titre qui marque véritablement le début de sa carrière : « Bright ». Avec lui, elle pose les bases de son ADN musical : des productions brumeuses, entre « cloud rap, trap et afrobeats », des textes où il est souvent question d’amour et de lean, et cette voix grave, nonchalante, qu’elle avoue avoir eu du mal à accepter. « Comme j’ai toujours fait un peu « garçon » et que ce n’est pas une chose très bien vue au sein de la culture africaine dans laquelle j’ai été élevée… j’ai longtemps essayé d’avoir une voix plus aigüe », avoue-t-elle. « Peut-être parce que je ne m’acceptais pas moi-même, finalement… En tout cas, « Bright » a clairement marqué le début de quelque chose – même si je ne m’attendais pas à ce qu’il marche autant. »

Ce qui lui permet de se faire remarquer, outre le morceau, c’est le clip qui l’illustre, aujourd’hui visionné près de 500 000 fois sur YouTube. Avec sa silhouette androgyne, ses lunettes de soleil vissées sur le bout du nez et sa chaîne en or suspendue autour du cou, Lala &ce y apparaît en baronne de la drogue, avec à son service une horde de filles en kimonos et dentelles qui s’affairent à remplir des pochons de pétales de rose. En s’appropriant ainsi les codes associés aux rappeurs américains, la jeune femme s’affranchit du carcan hyper-sexualisé dans lequel l’industrie du hip-hop a longtemps emprisonné les rappeuses (noires, notamment), proposant une image qui déconstruit les stéréotypes.

« J’avoue que je ne m’en suis pas tellement rendu compte, parce que… je suis vraiment comme ça, ce que je montre, c’est moi. Et j’aime les choses authentiques. J’adore Lil’ Kim par exemple, qui a pourtant un côté hyper sexualisé, mais chez qui ça paraît super vrai ! » Elle ajoute : « En tout cas, je crois qu’il y a un vrai renouveau chez les rappeuses. Qu’il y a plein de nouvelles artistes qui sortent de ce côté très sexualisé qu’on a longtemps vu, comme Flohio par exemple en Angleterre (avec laquelle je vais sûrement faire un son), ou Bali Baby aux États-Unis. Il y a plein de petites super fortes qui arrivent. Et si je peux en inspirer quelques-unes, c’est tant mieux. »

« Tu peux être une femme de toutes les façons possibles »

Suite à la sortie de « Bright » en 2017, Lala &ce n’a cessé d’affirmer son ambition en divulguant au compte-goutte de nouveaux morceaux qui, mis bout à bout, précisent toujours plus les contours de son univers planant, cotonneux et sensuel. Il y a d’abord eu « P. D. L », mis en image par le réalisateur Kevin Elamrani-Lince (à qui l’on doit déjà les clips « 22 » d’Oklou ou « Django » de Joke). Il y a aussi eu « Sotties », son titre en collaboration avec Jorddee. Et plus récemment, en début d’année, « Serena (Botcho) », le tout premier extrait de sa mixtape Le Son d’après. Disponible ce vendredi 7 juin, cette collection de 9 titres est file une métaphore de l’amour présentée comme une drogue (sa pochette fait d’ailleurs référence aux pochons de pétales de roses du clip de « Bright »).

Sur la forme, Lala &ce y navigue entre deux eaux : la plupart du temps, elle nous envoie voguer sur son océan paisible et envoûtant, avec des titres comme « Amen », « Coulée » ou « Touch » ; mais elle s’aventure aussi parfois sur une mer davantage mouvementée et menaçante, avec des morceaux comme « Cell Off », « Mémoire » ou « Tous les jours », sur lequel on retrouve ses comparses Jorrdee et RETRO X. « Ma musique a deux facettes », confirme-t-elle. « Mais ce que je préfère créer, c’est ces morceaux marqués par cette atmosphère planante. J’aime bien faire des sons trap, mais c’est assez facile à faire… je suis toujours plus satisfaite quand je me prends la tête. »

Sur le fond, Lala &ce y réaffirme sa volonté d’élargir le champ des possibles en racontant d’autres corps, d’autres attitudes, d’autres parcours que ceux s’inscrivant dans la norme. Avec « Serena (Botcho) » et son clip, elle rend hommage à Serena Williams, l’une de ses idoles (son nom de scène, « Lala &ce », est d’ailleurs inspiré des « aces » de la joueuse américaine, dont le nom résonnait déjà sur le titre « P.D.L »). Une femme noire, couronnée de succès, mais souvent critiquée en raison d’un « physique inadapté au tennis », ou de tenues moulantes considérées comme allant « trop loin ». « Je kiffe ce sport depuis toute petite, je regardais beaucoup les matchs de Serena Williams et je me souviens qu’on se moquait souvent d’elle, de son corps… ça m’a marquée », confie la rappeuse. « J’entends encore des phrases du genre : « On dirait un homme, on dirait un singe… » L’idée, c’est de dire que tu peux être une femme de cette façon-là aussi. De toutes les façons possibles. »

Le clip du langoureux « Wet (Drippin) », la troisième piste de sa nouvelle mixtape, s’inscrit dans cette démarche. Édité par Lala &ce elle-même, il nous entraîne sur les hauteurs de Los Angeles où l’artiste, blunt en bouche et mélange codéiné en main, passe ses journées dans les bras d’une jeune femme à la peau « caramel », mettant ainsi en scène une relation rarement mise en lumière par le rap français – une liaison amoureuse entre deux femmes noires. « C’est vrai qu’on ne voit jamais deux renois ensemble, finalement… c’est peut-être dû à la culture africaine, dont on parlait tout à l’heure. » Et de conclure : « Moi, j’ai envie de montrer des meufs vraies, des meufs que tu peux voir dans la vie de tous les jours. Des femmes avec des hanches, des vergetures… J’ai envie d’enlever la pression qui pèse sur les épaules des femmes, et des femmes noires, surtout. »

Lala &ce donnera un concert à l’occasion du festival Loud & Proud, le 6 juillet 2019, à la Gaîté Lyrique,  3bis rue Papin, Paris 3.

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