L’interview de Daphne Guinness : « La perfection me dérange »

Article publié le 20 avril 2018

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Photo : Daphne Guinness
Texte : Maxime Retailleau

Antidote s’est entretenu avec l’icône, héritière et chanteuse connue pour son extravagance et son cercle d’illustres amis, d’Alexander McQueen à Lady Gaga. Son second album Daphne & The Golden Chord sort aujourd’hui.

Héritière du brasseur irlandais du même nom, Daphne Guinness a radicalement changé de vie à plusieurs reprises : après avoir épousé le richissime fils d’un armateur grec, Spyros Niarchos, elle a divorcé puis est devenue l’intime de l’excentrique critique de mode Isabella Blow et de son protégé, Alexander McQueen, avant de se lancer dans la musique avec un premier album glam-rock il y a deux ans. Intitulé Optimist in Black, il faisait suite au suicide de ces deux derniers, et à la mort de son beau-frère Jasper foudroyé par un cancer.

Aujourd’hui, la globe-trotteuse mondaine connue pour ses tenues extravagantes – et dont les clips sont signés Nick Knight ou encore David LaChapelle – revient avec un deuxième LP rock plus upbeat, Daphne & The Golden Chord. L’occasion de revenir sur son parcours hors-norme et sa passion de toujours : la musique.

ANTIDOTE. Vos deux albums partagent une vibe psychédélique et glam rock. Ces deux styles ont respectivement émergé dans les années 1960 et 1970, alors que vous étiez enfant : les avez-vous découverts à cette période de votre vie, ou plus tard ?
DAPHNE GUINNESS. En grandissant dans les années 1960 et 1970, j’ai baigné dans ces deux styles sans même m’en rendre compte. Je n’avais pas conscience de leur existence à l’époque, mais ils étaient bien présents. Je n’ai donc pas eu le sentiment de découvrir quelque chose de nouveau, puisqu’ils étaient déjà là. Ce que je suis aujourd’hui est simplement un prolongement de ce que j’étais déjà enfant.

Durant votre enfance, vous avez passé vos étés à Cadaqués, le petit village espagnole où Salvador Dalí résidait. Quelle impression vous a-t-il laissé ?
La présence de Dalí marquait beaucoup Cadaqués et je n’avais pas de recul. C’est seulement lorsque j’ai vécu en Angleterre à différentes périodes que j’ai réalisé qu’il n’y avait rien d’ordinaire là-bas. Dalí y vivait bien sûr, mais il n’y avait pas que lui : toute une coterie d’artistes et d’écrivains se rassemblaient dans ce village catalan.

Vous avez étudié le chant lyrique lorsque vous étiez adolescente. Prévoyiez-vous alors de devenir chanteuse d’opéra ?
J’ai en effet étudié le chant lyrique, et je prévoyais d’étudier la musique classique, mais ma vie est partie dans une autre direction. J’ai continué à étudier la musique, mais en autodidacte. J’allais à l’opéra, je lisais des partitions, je jouais à la maison, et j’utilisais beaucoup mon imagination !

Vous avez sorti votre premier album, Optimist in Black, en 2016. Vous aviez alors 48 ans, pourquoi ne pas avoir entamé votre carrière musicale plus tôt ? Quel a été l’élément déclencheur ?
En réalité, j’enregistrais dès 2012 : je commençais alors à écrire des poèmes et à les mettre en musique. Mais en regardant en arrière, ça a toujours été là, c’était une progression naturelle. Ce processus a commencé à ma naissance.

Quel est votre processus créatif ? Vous avez écrit de la poésie durant de nombreuses années : avez-vous sélectionné des textes que vous aviez déjà écrits pour les paroles de vos morceaux ?
Oui, je découpe parfois des parties de mes carnets d’écriture, littéralement, et les réutilise. Mais je pars d’abord d’un thème puis je vois où il m’emmène : il permet de déterminer la tonalité du morceau, puis les mots arrivent ensuite. Mais il y a beaucoup de sous-texte, et il y a beaucoup de lignes que j’écris que je finis par laisser de côté. Pour moi, c’est quelque chose de viscéral. Vous êtes rejeté sur les rivages de la conscience, vous prenez feu, puis vous vous sentez complètement vide, consumé.

J’essaye d’exprimer ce que je veux dire dans une forme concise : un début, un milieu, une fin. Et il y a une certaine ambiguïté là-dedans : parfois, j’ai l’impression que ça ne vient pas même de moi, mais que j’achemine les morceaux depuis un lieu étranger, inconnu. La musique m’aide à trouver les mots, et vice-versa.

« David Bowie était un mentor et une muse, je serai à jamais reconnaissante pour ses encouragements et son amitié. »

Vous étiez une grande fan de David Bowie, que vous avez eu l’occasion de rencontrer lorsque vous vous êtes lancée dans la musique, et il vous a alors encouragée à poursuivre. Comment vous a-t-il soutenue ?
Nous nous étions déjà rencontrés il y a un moment, et il m’a demandé de l’interviewer pour l’exposition que le V&A (le Victoria and Albert Museum, à Londres, ndlr) lui a dédié. Il a ensuite encouragé Tony (Visconti, le producteur des albums de Daphne Guinness, ndlr) à travailler avec moi. C’était un mentor et une muse, je serai à jamais reconnaissante pour ses encouragements et son amitié.

Votre clip Evening in Space, où vous portez des tenues futuristes, a été réalisé par David LaChapelle. Comment cette collaboration est-elle née ?
David est comme un frère pour moi. Il a écouté un mix de Evening in Space et l’a adoré. Il m’a dit qu’il voulait en réaliser le clip. Trois semaines plus tard, il l’a tourné à Los Angeles.

Votre garde-robe a radicalement changé dans les années 2000, durant lesquelles vous avez trouvé votre style gothique et futuriste. Qu’est-ce qui l’a inspiré ?
Je me suis rendu compte de cette évolution, même si je n’avais pas planifié consciemment de changer mon style vestimentaire. Ce que je porte a toujours été influencé de manière subliminale par ce que j’écoute, ce que je lis, comment je me sens… Je porte ce que j’ai envie de mettre, j’aime simplement m’amuser et expérimenter.

Vous avez un style vestimentaire fort, mais vous avez aussi déclaré que la mode ne vous intéressait pas, que tout ce qui vous importait était la créativité. Pour vous, les grands designers sont-ils des artistes ?
La mode est un monde sensationnel, et j’adore les vêtements. Mais tout dépend de ce que vous entendez par « la mode », si c’est l’industrie, ou les designers. Pour moi, ce terme de « mode » est aujourd’hui trop vaste pour être défini. Mais pour que ce soit clair, je vois vraiment les plus grands designers comme des artistes, bien sûr. Mais tous les designers ne le sont pas : certains sont des artisans, d’autres des artistes. Et quelques uns sont les deux à la fois.

Pourquoi avoir appelé votre deuxième album Daphne & The Golden Chord ?
Tony Visconti m’a dit une fois que j’étais très douée pour composer des morceaux sans aucune clé. Je ne suis pas une musicienne de rock avec une grande expérience, donc je suis mon instinct.

Il est beaucoup plus entraînant que le premier, pourquoi cette évolution ?
La musique est plus upbeat c’est vrai, mais les paroles sont aussi sombres que dans mon premier album.

Vous avez enregistré tout votre second album sur du matériel analogique, impliquant de petites imperfections sonores. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Le son est plus riche, et plus nuancé. Tout le monde doit jouer ensemble lorsqu’on utilise du matériel analogique, il y a une certaine tension et cela permet de capturer le souffle de l’interprétation. Vous transformez réellement la matière lors d’un enregistrement sur bandes magnétiques, au lieu d’aligner des 1 et des 0 avec le digital. La musique a ses flux et reflux, et l’analogique a quelque chose de spécial, il est plus humain car nous avons tous nos petites imperfections. Il y a quelque chose qui me dérange dans la perfection.

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