Rencontre avec le chanteur Bakar, nouvelle étoile de la scène alternative anglaise

Article publié le 3 décembre 2019

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Texte : Naomi Clément.
Photo : Bakar.
03/12/2019

À la croisée des genres entre indie, punk et grime, ce Londonien de 26 ans est considéré comme l’un des noms les plus prometteurs de la scène alternative anglaise. De passage à Paris, il revient sur son parcours, de ses débuts avec Skepta à la conception de son nouvel album en passant par son désir d’explorer de nouvelles voies musicales.

Emmitouflé dans une ample doudoune bleue, la mine quelque peu défaite, Bakar débarque sur le quai de la Gare du Nord avec deux heures de retard. La faute à un gros jetlag, qui lui a fait manquer de peu son Eurostar. « Je me suis réveillé ce matin en me demandant où j’étais… je subis un peu le décalage horaire », nous confie le jeune homme, fraîchement débarqué de Londres. Hier à New York, aujourd’hui à Paris et demain à Manchester, il est, le soir de notre rencontre, au cœur de sa toute première tournée européenne, dont la plupart des dates ont affiché guichet fermé. Une vie de rockstar naissante, à laquelle le natif de Camden Town semble s’être acclimaté sans trop de mal. « Depuis tout petit, je suis quelqu’un d’assez confiant, et j’ai toujours voulu bosser dans la musique », retrace-t-il. « Ceci dit, je pensais que j’agirais plutôt dans l’ombre, que je serais manager ou un truc du genre… Passer de l’autre côté, dans la lumière, c’est une idée qui a surgi il y a à peine quatre ans. »

Pendant longtemps, Abubakar Shariff-Farr (de son vrai nom) a juste été « un mec qui traînait là », dit-il, proche de la scène artistique de Londres, des soirées Boiler Room et mannequin à ses heures perdues (il a notamment défilé pour le premier show de Virgil Abloh chez Louis Vuitton). L’élément déclencheur ? Son entrée dans le cercle intime du rappeur Skepta, qu’il a accompagné en tournée et longuement côtoyé durant la création de son quatrième album Konnichiwa en 2016. « Je l’ai suivi lorsqu’il est allé s’isoler deux semaines dans la campagne anglaise pour le créer », rembobine-t-il. Et de poursuivre :

« Quelque temps plus tard, lui et tous mes potes se sont rendus à Tokyo pour célébrer la sortie de l’album, et moi… je suis resté tout seul à Londres ! », raconte-t-il en éclatant de rire. « Mais le fait de me retrouver seul après l’avoir vu faire Konnichiwa, mêlé au fait que je venais de vivre une rupture amoureuse… j’imagine que ça m’a inspiré. »

« J’ai envie de prouver que les artistes noirs anglais peuvent faire autre chose que du grime. »

Esseulé à Londres donc, Bakar commence à écrire, à chanter, à sampler des guitares d’artistes anglais comme King Krule. Et petit à petit, commence à affiner son ADN musical : un son riche entre post-punk, grime, indie et R&B (fruit d’une jeunesse passée à écouter The Foals et Stormzy, Lily Allen et Jodeci), qui lui permet de livrer ses observations sur le monde qui l’entoure. Après plusieurs titres discrètement partagés sur SoundCloud en 2016, il livre en 2017 son premier single officiel, « Big Dreams », concocté dans le studio de Lily Allen.

Encensé par des médias spécialisés comme Clash Music ou Pigeons and Planes, ce titre à l’énergie contagieuse accumule rapidement des millions d’écoutes sur les plateformes de streaming (il en est aujourd’hui à un peu plus de cinq millions sur Spotify) : la machine est lancée. Galvanisé, l’artiste en devenir décide de transformer l’essai. Il s’enferme en studio, approfondit son rapport à l’écriture, et finit par donner vie, en mai 2018, à Badkid. Un premier long format produit par Zach Nahome, via lequel il précise les fondements de sa musique alternative et de son discours inspirant, parfois même politique.

Sur « One Way », le morceau qui introduit le projet, Bakar pointe du doigt la hausse drastique du prix du marché immobilier de Londres, avec ce sentiment que son gouvernement l’ « abandonne à son sort » (« If the government calls, put my dick in their mouth / ‘Cause I’m back at my mum’s, I can’t even move out / And she’s asking for P’s, I’m just asking for peace / The government hung me out to dry »). Sur « Badlands », il évoque aussi la difficulté de se dégoter un job dans une ville « pleine de coups durs baptisée Londres » (« It’s grim all day, we’re down in the dungeons / Livin’ in a town of hard times called London / Looking for a job cause your job’s redundant / Fuck it all off and go to the function »). « Badkid n’est pas un album autobiographique, mais il dépeint la vie d’un millennial noir à Londres », analyse le chanteur. « Chaque chanson décrit une situation vécue par des gens de ma communauté et de ma génération. Le message clé, c’est un peu celui-ci : « On est de Londres, il fait gris, il fait moche, on a perdu notre boulot… Oh et puis merde, allons faire la fête ! » »

L’idée de mettre en avant la communauté noire est inhérente aux textes de Bakar. Elle est nécessaire, aussi. Car si les scènes hip-hop et grime anglaises, actuellement encensées de par le monde, ont été portées par des artistes tels que Dizzee Rascal, Wiley, Skepta, Stormzy, Lady Leshurr ou plus récemment Stefflon Don, J Hus et Ms Banks, les scènes alternative, indie et rock, elles, restent encore majoritairement blanches. « C’est vrai que j’avais du mal à trouver des gens qui me représentaient plus jeune, en tant que noir », constate Bakar, qui cite Devonté Hynes alias Blood Orange et Kele Okereke (le chanteur du groupe Bloc Party) comme deux sources d’inspiration majeures – deux cas rares aussi. Il ajoute : « Il y a deux ans, quand je concevais Badkid, ce n’était pas très « cool » pour un Noir de jouer de la guitare… et c’est ça que j’ai envie de montrer. Qu’il existe une autre possibilité. Un voie alternative. J’ai envie de prouver que les artistes noirs anglais peuvent faire autre chose que du grime. Qu’ils peuvent jouer de la guitare, eux aussi, s’ils en ont envie. »

« Mon pire cauchemar, c’est d’écouter un de mes projets d’ici quelques années, et de me dire : « J’aurais pu mieux faire. »»

Malgré ses connotations résolument punk, Badkid a parfois été décrit dans la presse comme un album de rap. Bakar est loin d’être l’unique artiste à subir cette association : souvent, ses compatriotes FKA Twigs et Joy Crookes, toutes deux métisses, ont été rangées dans la catégorie « chanteuses de R&B ». Mais, comme le constate l’intéressé, considéré par NME comme l’un des 100 nouveaux talents de l’année, « les choses évoluent beaucoup en ce moment, notamment à Londres, avec des gens comme Daniel Caesar par exemple ». En septembre dernier, Bakar contribuait davantage à ce renouveau en offrant l’EP Will You Be My Yellow?. Introduit par des notes de guitare mélancoliques et cette voix grave, parfois mélancolique, qui le caractérise, le projet affirmait un peu plus Bakar comme l’un des nouveaux espoirs de la scène alternative britannique. Et l’interprétation du joyeux « Hell N Back » (la deuxième piste de Will You Be My Yellow?) chez COLORS le mois dernier n’a fait que renforcer ce statut.

Désireux de faire bouger les lignes, de « montrer un autre chemin », Bakar peaufine actuellement son second album. « J’y bosse depuis le début de l’année 2019, à vrai dire », commente-t-il. Il avoue d’ailleurs ressentir une certaine pression. Pas nécessairement de son public, dont les rangs ne cessent de gonfler de part et d’autre de l’Europe, mais surtout de lui-même. « Mon pire cauchemar, c’est d’écouter un de mes projets d’ici quelques années, et de me dire : « J’aurais pu mieux faire. » Je vais clairement tout faire pour que ce deuxième album soit meilleur que mes projets précédents. » Et de conclure : « J’en suis même sûr : il sera le meilleur que je n’ai jamais fait. »

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