Balenciaga Matrix Ete 2019 Magazine Antidote

Comment Matrix a bouleversé la mode ?

Texte : Maxime Leteneur.
05/11/2019
Photo : Balenciaga été 2019.

Alors que le tournage d’un quatrième volet débutera en février et qu’un cinquième serait en préparation, la trilogie de science-fiction culte qui fête cette année son vingtième anniversaire n’en finit plus d’étendre son influence sur la mode.

31 mars 1999. Le monde découvre le premier long-métrage de l’une des trilogies de science-fiction les plus célèbres et influentes au monde : Matrix. En avance sur son temps, le film inspire les esprits créatifs dans de nombreux domaines. Parmi ses éléments phares : les costumes, qui font l’unanimité, et fascinent au-delà des limites du septième art. Pour eux, rapidement, les créateurs de mode se prennent de passion ; qu’il s’agissent des chaussures imposantes ou des longs manteaux noirs, pièces phares de  looks qui semblent tous droits sortis d’une rave du futur. Avec les années, les personnages de Matrix traversent le quatrième mur pour atterrir sur les podiums des plus grandes maisons. En 1999, quatre mois à peine après la sortie du premier Matrix, John Galliano, alors directeur artistique chez Dior, conçoit une collection de haute couture pour la saison automne-hiver largement inspirée des costumes portés par les héros du film, avec plusieurs total looks en cuir noir, rouge ou marron (dont quelques pièces écaillées à la manière du manteau de Morpheus), associés à d’imposantes bottes en cuir montantes.

Photos de gauche à droite : Alexander Wang hiver 2018, Ann Demeulemeester hiver 2018, Balmain hiver 2017, Dior Haute Couture hiver 1999.

Un univers vestimentaire très codifié, que l’on doit à Kym Barrett, la costumière du film. À l’époque, cette dernière est loin d’imaginer que ses créations vont avoir une telle influence, encore palpable plus de deux décennies après la sortie du premier film. Pourtant, en 2017, l’esthétique Matrix fait un retour fracassant sur le devant de la scène, grâce à Demna Gvasalia, designer toujours à l’avant-garde en matière de tendances, qui décide de réhabiliter les lunettes futuristes à fines montures noires, caractéristiques des personnages de la matrice, pour la collection automne-hiver 2017 de la maison Balenciaga, dont il est le directeur artistique. Chez Vetements, autre label pour lequel il officiait au même poste jusqu’en septembre dernier, c’est avec un long manteau de cuir noir effleurant le sol que le designer géorgien ressuscite l’esprit Matrix. La même saison, des tenues similaires sont également repérées sur les podiums de Balmain et d’Alexander McQueen. Interviewée l’année dernière par le magazine Glamour, la costumière s’est livrée quant au come-back de cette esthétique : « Je pense que Matrix est de nouveau à la mode parce qu’on traverse une révolution, explique-t-elle. Les personnages les plus forts de Matrix sont des femmes. Elles avaient une mission, elles avaient besoin de vêtements dans lesquels elles pourraient travailler tout en ayant fière allure, et on commence à retrouver cette dimension fonctionnelle dans la mode. »

Photos de gauche à droite : Balenciaga hiver 2017, Celine homme été 2019, Balenciaga homme hiver 2017, Bottega Veneta hiver 2019.

Le « matrixcore » ne serait-il donc que l’uniforme de l’empowerment féminin ? Pour l’automne-hiver 2018, de nombreuses collections féminines sont allées piocher dans les codes vestimentaires du film pour présenter une femme forte et conquérante. Le total look cuir était de sortie ces dernières saisons chez Ann Demeulemeester, Courrèges, Hermès ou encore Olivier Theyskens, et les lunettes noires futuristes, qui ont fait leur retour chez Alexander Wang et pour la campagne printemps-été 2018 de Prada, réapparaissaient à nouveau sur les défilés printemps-été 2020, chez Bottega Veneta, Rokh et Marine Serre. En parallèle, les stars les plus suivies de la planète sont apparues comme tout droit sorties d’un reboot de Matrix. Bella Hadid en tête, se montrant triomphante dans une version glamour de Trinity, tandis que sa sœur Gigi arborait une facette plus street du célèbre personnage du film. Les soeurs Kim Kardashian et Kendall Jenner, elles, ne jurent plus que par les lunettes à fines montures, suivant les ordres de Kanye West qui, dans un célèbre mail envoyé à sa femme (révélé dans un épisode de l’émission Keeping Up With the Kardashians), lui demande de mettre au placard ses grosses lunettes pour leur préférer des dimensions beaucoup plus petites, références à l’appui.

Photos de gauche à droite : Alexander Wang été 2020, Rokh été 2020, Bottega Veneta été 2020, Marine Serre été 2020.

Cette année, alors que le film fête son vingtième anniversaire, les hommages continuent de se multiplier aux quatre coins de la planète mode. Pour la saison printemps-été 2019, Balenciaga dévoile ainsi une campagne publicitaire signée Jon Rafman baignée de vert acide et bourrée d’effets spéciaux lo-fi qui recrée des scènes de Matrix et se déroule dans un laboratoire ou dans les rues de la ville. Chez Celine, c’est une tenue presque copiée-collée de celle du personnage de l’agent Smith qu’Hedi Slimane présente dans sa collection printemps-été 2019. La marque Alyx continue quant à elle de puiser dans le style militaro-utilitaire de Néo tandis que les lunetiers de Silhouette célèbrent les 20 ans de leur modèle phare TMA en s’inspirant des solaires portées dans le film. Enfin, le géant du streetwear Palace reprend le codage informatique fait d’une cascade de 0 et de 1 sur fond noir et l’imprime sur une chemise à manches courtes, tout comme la label chinois Mateu-s dont la dernière collection s’inspire directement du générique de Matrix.

Vingt ans après sa sortie, Matrix n’a jamais semblé aussi pertinent qu’aujourd’hui. Le scénario du film réalisé par les sœur Lana et Lilly Wachowski a anticipé les enjeux de notre époque, et jamais la réalité que nous percevons n’a semblée aussi trompeuse : la quête de vérité de Morpheus et de ses disciples trouve un écho particulier à l’ère des fake news de Donald Trump ; des avatars en 3D comme Lil Miquela peuvent désormais devenir des influenceurs dont le nombre d’abonnés sur Instagram se compte en centaines de milliers ; et le monde virtuel, avec son package de filtres déformateurs ou autres retouches Photoshop, s’immisce chaque jour un peu plus dans notre quotidien… Et si la mode, comme le disait le photographe de streetstyle Bill Cunningham, n’est en somme que le reflet de notre époque, l’essor du « matrixcore » prend alors tout son sens.

À lire aussi :

À lire aussi :