Berluti Kriss Cross Antidote Pride 1

L’interview de Kris Van Assche, directeur artistique de Berluti : « Le temps est devenu le luxe ultime »

Texte : Sophie Abriat.

Photo : Krow Kian par Byron Spencer pour Antidote Magazine : Pride hiver 2019-2020. Stylisme : Yann Weber. Casting : Bert Martirosyan. Coiffure : Christos Vourlis. Maquillage : Lili Choi.

Figure incontournable de la mode masculine et directeur artistique de Berluti depuis avril 2018, Kris Van Assche écrit une nouvelle page de l’histoire de la maison, entre respect du savoir-faire et modernité radicale. En phase avec son époque, le designer belge évoque sa passion pour la mode, son travail en équipe, ses obsessions et revient sur la notion de pride et d’inclusivité dans un contexte global de cristallisation de l’intolérance à l’égard des communautés LGBTQI+.

Silhouette gracile, tout de noir vêtu, baskets blanches Berluti aux pieds, Kris Van Assche nous reçoit au 6e étage du 120 rue du Faubourg Saint-Honoré, son nouveau QG. Après onze ans passés à la tête de Dior Homme, avec le succès qu’on lui connaît, le designer belge a été nommé en avril 2018 responsable de l’ensemble des collections souliers, maroquinerie, prêt-à-porter et accessoires de Berluti. Dès son premier défilé, le ton est donné : un costume en cuir brun patiné – en écho à la première paire de souliers Berluti (1895) –, impeccablement fitté, avec un pantalon à plis dézippé à la cheville ouvre le show. Dans le second, ce sont les couleurs des patines utilisées sur les tables de marbre à Ferrare – où se trouve le grand atelier de la maison –, en Italie, qui s’entrechoquent dans les silhouettes aux dégradés de bleu roi, jaune mimosa, vert menthe, orange ou prune. Transposer le savoir-faire de la maison dans son prêt-à-porter, c’est une manière de définir ses nouveaux codes. Moderniser le style sans perdre l’essence ultra-luxe de la maison constitue ainsi le challenge de Kris Van Assche. Esthète de plain-pied dans son époque, lucide mais certainement pas cynique, il livre sans langue de bois son regard sur la mode, la société et l’influence des réseaux sociaux. Préoccupé par l’exacerbation des expressions d’intolérance, il affiche également son soutien aux communautés LGBTQI+ et défend l’idéal d’une inclusivité spontanée permettant de célébrer toutes les formes de beauté et d’identité.

Photo : Kris Van Assche.

ANTIDOTE. Dès votre premier défilé, une nouvelle image de l’homme Berluti s’est imposée – ensuite confirmée par votre second show. Quand on reprend les rênes d’une maison, faut-il impérativement agir vite pour dessiner les grandes lignes de sa vision ?
KRIS VAN ASSCHE. Je dirais qu’à la fois j’ai fait vite et que j’ai pris mon temps. Je suis arrivé en avril et on s’est mis d’accord avec Antoine Arnault [directeur général de Berluti, ndlr] sur le fait que c’était une mauvaise idée de défiler en juin. On aurait pu faire travailler tout le monde, le week-end, la nuit et organiser un défilé en deux mois mais pour faire un produit vraiment luxueux, pour réfléchir à la nouvelle direction qu’on souhaitait donner à la maison, il fallait du temps. Dans ma première campagne, sortie en juin, il n’y avait pas de vêtement, c’était ça le statement ; les mannequins étaient torses nus, et portaient seulement une paire d’Alessandro (l’héritage Berluti) autour du cou. Je me suis donc permis de sauter une saison pour ne défiler qu’en janvier, ce qui est pour moi le comble du luxe, car le temps est devenu le luxe ultime. Mais d’un autre côté, je suis allé vite car c’est primordial dans le contexte actuel des collections, pré-collections, drops, collabs’, pop-ups : on ne peut pas se donner beaucoup plus de temps pour envoyer un message fort.

Vous n’avez pas beaucoup d’archives à votre disposition – à peine plus qu’une paire d’Alessandro et d’Andy –, est-ce une situation que vous appréciez ?
Ces souliers sont vraiment iconiques mais le véritable héritage de la maison c’est plutôt un savoir-faire : le traitement du cuir, la patine, les coloristes, etc. Et une réelle vision du luxe, ce qui me plaît beaucoup. Le prêt-à-porter n’a que sept ans, il n’est pas honteux de dire que les codes ne sont pas encore établis, la silhouette est à définir.

Est-ce libérateur en matière de créativité ?
C’est presque le contraire de ce que j’ai connu chez Dior, où il y avait énormément d’archives à disposition. C’est agréable de pouvoir aller dans un beau musée et de piocher dans de vieux tissus, de vieux livres : c’est confortable car finalement on y trouve toujours un point de départ. À l’inverse, c’est aussi extrêmement plaisant de pouvoir tout définir. Même s’il y a le trac de la page blanche. J’ai connu ce stress mais c’est d’autant plus réjouissant quand on finit par créer une silhouette.

Vos silhouettes et accessoires oscillent entre savoir-faire traditionnel et une modernité teintée de futurisme. Cela ressemble à un jeu d’équilibriste, comment résout-on l’équation ?
Si j’ai accepté ce poste c’est justement parce que Berluti va à contresens du grand amalgame actuel entre le high-end et le streetwear, la confusion est aujourd’hui généralisée. Même moi j’ai parfois du mal à comprendre qui se place où et qui propose quoi. Alors que chez Berluti le positionnement est clair, et c’est précisément ce qui m’a attiré : l’univers de la maison est luxueux, sans concession sur le savoir-faire et la qualité. Il ne faut pas perdre cela mais il s’agit quand même de dire que ce luxe ne doit pas nécessairement être intemporel, il peut aussi être radicalement moderne, c’est en cela que c’est un jeu d’équilibriste.

À gauche : Manteau, col roulé, pantalon et baskets, Berluti.

À droite : Manteau, Berluti.

Quel regard portez-vous justement sur le brouillage des frontières entre maisons de luxe et marques de streetwear ?
J’ai toujours aimé l’idée de mélanger du high-end et du street : quand j’ai lancé ma marque en 2005, je faisais défiler des costumes trois pièces avec des baskets blanches. C’est devenu la silhouette la plus banale qu’il soit mais à l’époque, c’était nouveau. Cette idée de mélange m’a toujours plu. Les collaborations m’amusent beaucoup, c’est stimulant quand une partie apprend de l’autre. Quand c’est intéressant ça saute aux yeux mais de nombreuses collabs’ ne le sont pas et ça provoque beaucoup de confusion… Il y a un risque à court terme de dilution du message luxe. Les gens ne comprennent plus la différence ni les prix et pourtant c’est assez simple : quand on travaille dans une maison de luxe qui se respecte, tout est fabriqué en Europe, à 100% en Italie pour Berluti, il y a certains coûts de fabrication, un respect du code du travail…

D’une manière plus générale, que signifie le luxe aujourd’hui pour vous ?
L’idée du luxe c’est de toucher le quotidien mais dans une version augmentée. Si je fais une basket, elle est travaillée dans la tradition du bottier. Quand je fais un sweatshirt, il y a de fortes chances pour qu’il soit en cuir ou en jersey double-face avec des applications de broderie.

Des costumes colorés dans la même tonalité brun patiné que la première paire Berluti aux couleurs des patines transposées dans les silhouettes, en passant par les clous des artisans martelés sur les tailleurs, le savoir-faire traditionnel Berluti se retrouve dans son prêt-à-porter. Est-ce une manière de créer les nouveaux codes du vestiaire Berluti ?
Oui, tout à fait. J’ai l’impression qu’avant les choses étaient peut-être un peu travaillées de manière séparée, les souliers d’un côté, le prêt-à-porter de l’autre. Pour que le message soit clair et fort, il faut une cohérence et je m’applique à créer cela depuis le début. Même si j’ai envie d’apporter de la modernité et un côté très mode à la maison, j’aime développer des pièces comme si je remplissais les manquements dans l’héritage, comme si je les avais trouvées dans les archives. Le fait de travailler la patine sur un vêtement de cuir ça n’existait pas chez Berluti. On a fait des recherches pendant huit mois pour y arriver et on a finalement trouvé le moyen de reproduire exactement le même effet, cela envoie le même message, c’est très important pour moi. Quand je suis allé dans la manufacture à Ferrare, ce qui m’a frappé ce sont les artisans qui montent les semelles : ils tiennent les clous à la bouche, cela m’a inspiré pour créer des silhouettes de cuir comme incrustées de têtes de métal. Il y a là un parallèle avec Dior, je me souviens très bien dans les ateliers tailleur, ça me stressait toujours beaucoup de voir la première d’atelier avec 25 épingles dans la bouche, je me disais qu’il ne faudrait pas qu’elle éternue !

On retrouve aussi cette idée de mise en abyme dans votre gamme chromatique…
Auparavant, je n’étais pas connu comme quelqu’un qui travaille beaucoup la couleur. Au bout de onze ans, j’ai décidé de m’imposer un nouveau défi. L’idée n’était pas de venir ici et de refaire la même chose que chez Dior. L’amalgame dont nous parlions est aussi globalisé : dans le jeu de chaises musicales des designers, le rythme s’accélère. Si chaque créateur fait la même chose que ce qu’il faisait dans la maison précédente, dans dix ans toutes les maisons se ressembleront. L’idée que je me fais de Berluti est très colorée. Chez Dior, je travaillais tout en monochrome : la popeline de la chemise, la laine du costume, le nylon du bomber… tout ceci devait être dans le même ton et je rendais tout le monde fou avec ça car c’est très difficile à faire ! Chez Berluti, la patine c’est des couches, des épaisseurs, des dégradés de couleur. Désormais, je préfère qu’il y ait sept tons de la même couleur dans une même silhouette, ça a complètement changé ma façon de travailler, ça m’amuse beaucoup mais ça rend la tâche beaucoup plus compliquée en réalité.

« Je suis très préoccupé par le recul de la tolérance et j’ai perdu toute naïveté : il s’agit aujourd’hui plus que jamais de se battre. »

Le costume tailleur est traditionnellement associé à une image classique de la masculinité, de la virilité. Comment faites-vous évoluer le tailoring à l’heure du gender-free ?
J’aime bien penser que l’homme Berluti est plus sensuel, plus dans la séduction et un peu plus viril – je n’ai pas de problème avec ce mot – que l’homme que j’habillais auparavant. À mon arrivée, je suis allé voir Olga Berluti, l’héritière, la mémoire de la maison et je me suis ensuite beaucoup inspiré de notre conversation, qui a duré des heures. Elle m’a dit cette phrase : « l’homme Berluti est un aventurier, un vagabond de luxe », ça m’avait beaucoup plu. L’idée que je me faisais de Dior était plus une idée de couture ; l’homme Berluti est plus sexy, je trouve ça très bien. Il a un peu plus d’épaules, une silhouette rentre-dedans, plus forte, plus puissante. Cette silhouette-là est très sexy sur les filles aussi, l’un n’empêche vraiment pas l’autre.

Le fait d’inclure des femmes sur le podium est-il une manière de positionner l’homme et la femme à égalité, comme une représentation d’un monde post-#MeToo ?
Je peux sembler un peu décevant mais je ne me pose pas cette question car je n’ai jamais pensé que la femme était moins forte que l’homme, ou qu’elle n’était pas en équilibre avec lui. Je vis sans doute dans un monde un peu privilégié où heureusement on ne se pose plus ces questions-là. Faire défiler des femmes au milieu d’hommes, ce n’est pas pour moi un acte politique. Ça voudrait dire quoi ? Il y a un immense danger aujourd’hui dans notre société : on pense être très moderne mais on réfléchit de plus en plus en cases et en clichés. Ça voudrait dire qu’une femme en costume est forte et une femme en robe de soirée faible ? Je déteste cette idée-là, une femme est forte dans sa tête, dans son attitude, ça ne dépend pas de ce qu’elle porte. Si une femme s’habille sexy, elle pourrait donc se faire embêter ? Pas du tout ! Doit-on obliger les femmes à porter des costumes pour être fortes ? Encore une fois je n’aime pas cette idée. Par contre, j’envoie d’autres messages politiques.

Lesquels, par exemple ?
Quand j’ai choisi Boy George pour une campagne Dior c’était un statement politique. On était en pleine période Trump – on y est encore –, ça symbolisait le respect de soi-même, le fait d’assumer sa personnalité et sa différence. J’ai été heureux de grandir avec ce genre d’exemples, les rappeler dans le contexte actuel est bien un acte politique car trente ans plus tard, les messages politiques qu’on reçoit sont terribles. Quand j’invite Ricky Martin et son mari Jwan [Yosef, ndlr] à mon premier défilé, au-delà du fait que je les adore, c’est aussi un choix politique. Ricky est une icône sexy très connue du grand public, très populaire auprès des teenage girls, qui a fait son coming out. Il représente pour moi, avec Jwan et leurs trois enfants, une des formes de la famille moderne. J’envoie bien des messages politiques mais ils ne se situent pas sur la largeur des épaules de mes vêtements.

Veste et chemise, Berluti.

Vous faites appel à des mannequins d’âges différents et de beautés différentes. Quel regard posez-vous sur le mouvement d’inclusivité qui anime actuellement la mode ?
L’inclusivité est une autre idée politique qui bien évidemment est très importante. Très sincèrement, un beau garçon pour moi est un beau garçon, qui marche bien, qui apporte une allure, de la modernité à la silhouette, peu importe d’où il vient. Bien sûr ce n’est pas aussi simple, je vis et je travaille dans un univers privilégié et il peut m’arriver de ne pas penser à l’idée d’inclusivité. L’idéal serait que plus personne n’y pense car ce serait devenu une chose normale. Mais ce n’est pas le cas donc on réfléchit activement à cette idée. Le point positif c’est qu’aujourd’hui les agences font des castings de plus en plus diversifiés, ce qui est une bonne évolution. L’autre forme d’inclusivité concerne l’âge, je fais défiler des mannequins de tout âge, l’idée est aussi d’amener Berluti vers un public plus jeune, plus mode.

En France, on a assisté en 2018 à une hausse de 66% des agressions physiques LGBTphobes. La mode ayant généralement un temps d’avance sur la société, a-t-elle selon vous un rôle à jouer pour faire évoluer les représentations des communautés LGBTQI+ ?
C’est une situation très complexe. J’ai longtemps pensé qu’il fallait qu’on arrête de se faire remarquer (je dis « on » parce que je me mets dans le groupe des homosexuels), que si on commençait à se comporter « normalement », les choses allaient s’arranger. Je me rends compte que ce n’est pas du tout aussi simple et je suis donc très admiratif de personnes comme Ricky Martin qui jouent vraiment un rôle très actif sur ce sujet. J’ai à cœur de les soutenir. La mode doit participer à cela, c’est une évidence totale.

Qu’évoque pour vous la notion de « Pride » ?
Je suis très préoccupé par le recul de la tolérance et j’ai perdu toute naïveté : il s’agit aujourd’hui plus que jamais de se battre. À un moment donné j’ai pensé que ce n’était plus nécessaire, que les gens étaient passés à autre chose. Mais j’ai vu la Manif pour tous au bas de mon immeuble, les propos tenus étaient d’une violence épouvantable. Une parole raciste et intolérante se libère et ça m’inquiète beaucoup. Cette libération est proportionnelle à celle de ceux qui revendiquent leur fierté et promeuvent la tolérance. Il y a une évolution positive mais les LGBTphobes sont de plus en plus virulents. Je suis très préoccupé car on peut perdre assez rapidement des libertés qu’on a acquises. Je pense qu’il est important de revendiquer qui on est.

« Je déteste l’idée qu’une femme en costume est forte et qu’une femme en robe de soirée est faible. Une femme est forte dans sa tête, dans son attitude, ça ne dépend pas de ce qu’elle porte. »

Vous travaillez avec Frédéric Sanchez pour la bande-son de vos défilés. Qu’est-ce qui vous rapproche tous les deux, des goûts musicaux communs ?
Je pense que ce serait extrêmement prétentieux si je disais ça parce que pour moi Frédéric est l’encyclopédie, la référence absolue de la musique. Je n’oserais pas me placer à son niveau ni même m’en approcher. Ce qu’on a peut-être en commun c’est l’envie de raconter des histoires. Je le fais avec des mises en scène et des vêtements, Frédéric avec la musique. Mes collections sont comme des films avec des personnages, des histoires d’amour incroyables… Quand on se voit, on ne parle pas tellement de morceaux, on parle du mood, du storytelling de la collection.

Votre approche est totalement cinématographique, c’est cela ?
Absolument ! D’ailleurs si Frédéric utilise des références de cinéma dans la bande-son ce n’est pas par hasard, il partage cette approche cinématographique avec moi. Je dis toujours que c’est un poète contemporain absolu parce qu’il met énormément d’émotion dans l’histoire que je veux raconter. Le résultat est vraiment merveilleux alors que je ne suis vraiment pas facile. L’histoire est tellement précise dans ma tête et dans celle de Mauricio [Nardi, styliste et consultant pour Berluti, ndlr]. On y a pensé pendant 6 mois et finalement c’est quelqu’un d’autre qui va rajouter le son sur ce film… autant dire que c’est compliqué, surtout que je donne beaucoup de poids à la musique. On lui raconte l’histoire lors de deux, trois rendez-vous seulement et le résultat est tellement juste qu’on en a presque les larmes aux yeux.

Quelle est cette histoire ?
Je ne préfère pas en parler. Il ne faut pas tout expliquer. Mais mon premier défilé s’appelait « Je t’aime », ça donne une idée…

À gauche : Manteau, costume, chemise et chaussures, Berluti.

À droite : Costume, chemise, lunettes et gants, Berluti.

Pourriez-vous nous parler de l’équipe qui vous entoure aujourd’hui ?
Je suis venu avec une petite équipe de quatre-cinq personnes de chez Dior. J’étais prêt pour une nouvelle aventure mais je préférais ne pas être seul, j’ai apporté mes repères. Je suis notamment venu avec Max, mon bras droit depuis de nombreuses années qui est le chef du studio, un responsable tailleur, Brice, et je travaille depuis toujours avec mon styliste consultant, qui s’appelle Mauricio, avec qui j’ai vraiment l’impression de travailler en tandem, en jeu de ping-pong.

Et pour les campagnes publicitaires, avec qui travaillez-vous ?
On a choisi de collaborer pour les deux dernières campagnes avec Alasdair [McLellan, photographe britannique, ndlr] parce que je trouve qu’il incarne cette idée de séduction. Il me paraît très juste pour envoyer ce message-là. Dans le contexte de sursollicitation permanente dans lequel nous nous trouvons, les messages perdent en clarté. Plus on communique, moins ça a de sens. Il ne faut pas chercher à aller à l’encontre de cette vitesse, de ce qu’est devenue l’industrie de la mode, cela me fait penser à Karl qui disait « si tu n’es pas content, fais autre chose ! » L’époque est ainsi, il faut l’accepter mais il faut s’efforcer de garder un message cohérent : c’est ma grande obsession. Même si on communique sur 25 choses à la fois, le message doit rester le même, c’est ça le challenge.

La mode semble aujourd’hui vivre au rythme d’Instagram. N’est-ce pas un prisme réducteur ?
Une fois de plus, il ne faut pas chercher à l’ignorer car ça ne va pas s’arrêter ! Il faut donc le mettre à son profit. J’ai toujours considéré Instagram comme un moyen de mettre en lumière les éléments que je trouvais les plus justes, c’est une chance de pouvoir communiquer ainsi. Mais d’un autre côté on y trouve aussi des tonnes d’informations fausses, de choses mal comprises, mal interprétées…

Votre mode et votre style s’inscrivent parfaitement dans l’époque actuelle. Comment gardez-vous le lien avec l’air du temps ?
Je n’ai pas perdu la passion de mon métier, je pense que c’est vraiment ça la réponse, j’adore ce que je fais. J’ai énormément de chance de partager ça avec des gens qui me sont très proches. C’est un projet d’équipe et je pense que nous ne sommes jamais tombés dans la parodie ou le cynisme. On est resté dans le vrai ressenti. Je pense qu’on perd le fil quand on devient cynique et c’est le plus grand danger de la mode. Entre poster sur Instagram le plus beau costume ou un selfie avec Ricky Martin sur la plage au Costa Rica, devinez quel est le post qui va obtenir le plus de likes ? Ça peut pousser à un certain cynisme… parce que finalement, ce que les gens veulent ce n’est pas que je travaille 6 mois sur une épaule mais me voir sur la plage avec Ricky Martin. Mais le jour où je suis avec lui au bord de la mer, je ne suis pas sûr de poster la photo… Et on sait très bien qu’on pourrait faire une tonne de produits qui se vendraient sans doute mieux qu’une épaule bien construite, mais il ne faut pas tomber là-dedans. De plus en plus de gens ont une vision à court terme, encouragée par le fait que le public ne nous donne pas tellement le temps de nous installer, de grandir… : les gens veulent tout, tout de suite ! Il faut tout de suite être au top, être incroyable ! Il faut le 31 décembre avec les feux d’artifice 365 jours par an maintenant, ça peut pousser vers quelque chose qui n’est plus vraiment sincère. Je pense qu’avec la direction de la maison les choses sont claires : on ne demande pas de moi des photos sur la plage, on me demande de respecter l’héritage luxe de Berluti, de l’amener dans le futur. On finit par avoir la situation qui nous correspond dès lors qu’on est sincère.

À gauche : Lunettes, veste et chemise, Berluti.

À droite : Chemise, pantalon et chaussures, Berluti.

Si on remonte aux origines, qu’est-ce qui vous a amené à vous lancer dans la mode ?
J’ai su très jeune que je voulais faire de la mode, ça semble un peu romantique mais c’est vrai. Le jour où j’ai compris que quelqu’un dessinait les vêtements que ma mère me faisait porter, qu’ils ne poussaient pas tout seuls dans l’armoire, j’ai voulu être la personne qui les créait. J’étais très proche de ma grand-mère qui faisait ses vêtements elle-même et qui a commencé à en faire pour moi quand j’avais 10-12 ans : des pantalons à plis, à rayures tennis… des choses très improbables pour un garçon de cet âge. Après j’ai très vite découvert l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers [dont Kris Van Assche est diplômé, ndlr] qui était à une demi-heure de voiture de la maison où je suis né, tout devenait possible. Le processus d’admission est compliqué, je m’y suis préparé très tôt, dès 15 ans. J’allais en cours une sixième journée par semaine pour apprendre à dessiner, c’était ma journée préférée.

Qu’est-ce qui vous inspire le plus aujourd’hui et qui vous stimule au quotidien ?
Je n’ai pas eu la chance de grandir dans une famille très cultivée qui m’amenait tous les week-ends au musée ou dans des galeries. Je ressens une grande frustration qui me pousse à une « auto-éducation » permanente, je dis cela en toute modestie. J’ai toujours l’impression d’avoir 20 ans de retard, j’ai donc développé une grande curiosité que j’assouvis dans les galeries et les musées. Mais cela n’a pas d’influence directe sur mon travail chez Berluti. Je ne collabore pas avec des artistes, comme j’ai pu le faire dans le passé, je suis en train de clarifier ce qu’est l’ADN de la maison pour moi et je ne peux pas intégrer une troisième identité dans ce dialogue. Ces derniers temps, je suis de plus en plus attiré par des artistes qui se salissent les mains au travail : ce que j’appelle le « vrai » des céramistes, Rinus Van de Velde – qui dessine au fusain dans son atelier qui est plus noir que ses tableaux –, ou encore le peintre Ben Sledsens. J’ai besoin que les artistes aient un rapport physique et manuel à leur œuvre ; je suis moins fasciné par l’artiste qui a un studio de 25 personnes qui développent des idées. Dans cette ère numérique, de consommation et de reproduction en masse d’à peu près tout ce qui existe, je recherche le vrai.

Silhouette gracile, tout de noir vêtu, baskets blanches Berluti aux pieds, Kris Van Assche nous reçoit au 6e étage du 120 rue du Faubourg Saint-Honoré, son nouveau QG. Après onze ans passés à la tête de Dior Homme, avec le succès qu’on lui connaît, le designer belge a été nommé en avril 2018 responsable de l’ensemble des collections souliers, maroquinerie, prêt-à-porter et accessoires de Berluti. Dès son premier défilé, le ton est donné : un costume en cuir brun patiné – en écho à la première paire de souliers Berluti (1895) –, impeccablement fitté, avec un pantalon à plis dézippé à la cheville ouvre le show. Dans le second, ce sont les couleurs des patines utilisées sur les tables de marbre à Ferrare – où se trouve le grand atelier de la maison –, en Italie, qui s’entrechoquent dans les silhouettes aux dégradés de bleu roi, jaune mimosa, vert menthe, orange ou prune. Transposer le savoir-faire de la maison dans son prêt-à-porter, c’est une manière de définir ses nouveaux codes. Moderniser le style sans perdre l’essence ultra-luxe de la maison constitue ainsi le challenge de Kris Van Assche. Esthète de plain-pied dans son époque, lucide mais certainement pas cynique, il livre sans langue de bois son regard sur la mode, la société et l’influence des réseaux sociaux. Préoccupé par l’exacerbation des expressions d’intolérance, il affiche également son soutien aux communautés LGBTQI+ et défend l’idéal d’une inclusivité spontanée permettant de célébrer toutes les formes de beauté et d’identité.

Photo : Kris Van Assche.

ANTIDOTE. Dès votre premier défilé, une nouvelle image de l’homme Berluti s’est imposée – ensuite confirmée par votre second show. Quand on reprend les rênes d’une maison, faut-il impérativement agir vite pour dessiner les grandes lignes de sa vision ?
KRIS VAN ASSCHE. Je dirais qu’à la fois j’ai fait vite et que j’ai pris mon temps. Je suis arrivé en avril et on s’est mis d’accord avec Antoine Arnault [directeur général de Berluti, ndlr] sur le fait que c’était une mauvaise idée de défiler en juin. On aurait pu faire travailler tout le monde, le week-end, la nuit et organiser un défilé en deux mois mais pour faire un produit vraiment luxueux, pour réfléchir à la nouvelle direction qu’on souhaitait donner à la maison, il fallait du temps. Dans ma première campagne, sortie en juin, il n’y avait pas de vêtement, c’était ça le statement ; les mannequins étaient torses nus, et portaient seulement une paire d’Alessandro (l’héritage Berluti) autour du cou. Je me suis donc permis de sauter une saison pour ne défiler qu’en janvier, ce qui est pour moi le comble du luxe, car le temps est devenu le luxe ultime. Mais d’un autre côté, je suis allé vite car c’est primordial dans le contexte actuel des collections, pré-collections, drops, collabs’, pop-ups : on ne peut pas se donner beaucoup plus de temps pour envoyer un message fort.

Vous n’avez pas beaucoup d’archives à votre disposition – à peine plus qu’une paire d’Alessandro et d’Andy –, est-ce une situation que vous appréciez ?
Ces souliers sont vraiment iconiques mais le véritable héritage de la maison c’est plutôt un savoir-faire : le traitement du cuir, la patine, les coloristes, etc. Et une réelle vision du luxe, ce qui me plaît beaucoup. Le prêt-à-porter n’a que sept ans, il n’est pas honteux de dire que les codes ne sont pas encore établis, la silhouette est à définir.

Est-ce libérateur en matière de créativité ?
C’est presque le contraire de ce que j’ai connu chez Dior, où il y avait énormément d’archives à disposition. C’est agréable de pouvoir aller dans un beau musée et de piocher dans de vieux tissus, de vieux livres : c’est confortable car finalement on y trouve toujours un point de départ. À l’inverse, c’est aussi extrêmement plaisant de pouvoir tout définir. Même s’il y a le trac de la page blanche. J’ai connu ce stress mais c’est d’autant plus réjouissant quand on finit par créer une silhouette.

Vos silhouettes et accessoires oscillent entre savoir-faire traditionnel et une modernité teintée de futurisme. Cela ressemble à un jeu d’équilibriste, comment résout-on l’équation ?
Si j’ai accepté ce poste c’est justement parce que Berluti va à contresens du grand amalgame actuel entre le high-end et le streetwear, la confusion est aujourd’hui généralisée. Même moi j’ai parfois du mal à comprendre qui se place où et qui propose quoi. Alors que chez Berluti le positionnement est clair, et c’est précisément ce qui m’a attiré : l’univers de la maison est luxueux, sans concession sur le savoir-faire et la qualité. Il ne faut pas perdre cela mais il s’agit quand même de dire que ce luxe ne doit pas nécessairement être intemporel, il peut aussi être radicalement moderne, c’est en cela que c’est un jeu d’équilibriste.

Manteau, col roulé, pantalon et baskets, Berluti.

Manteau, Berluti.

Quel regard portez-vous justement sur le brouillage des frontières entre maisons de luxe et marques de streetwear ?
J’ai toujours aimé l’idée de mélanger du high-end et du street : quand j’ai lancé ma marque en 2005, je faisais défiler des costumes trois pièces avec des baskets blanches. C’est devenu la silhouette la plus banale qu’il soit mais à l’époque, c’était nouveau. Cette idée de mélange m’a toujours plu. Les collaborations m’amusent beaucoup, c’est stimulant quand une partie apprend de l’autre. Quand c’est intéressant ça saute aux yeux mais de nombreuses collabs’ ne le sont pas et ça provoque beaucoup de confusion… Il y a un risque à court terme de dilution du message luxe. Les gens ne comprennent plus la différence ni les prix et pourtant c’est assez simple : quand on travaille dans une maison de luxe qui se respecte, tout est fabriqué en Europe, à 100% en Italie pour Berluti, il y a certains coûts de fabrication, un respect du code du travail…

D’une manière plus générale, que signifie le luxe aujourd’hui pour vous ?
L’idée du luxe c’est de toucher le quotidien mais dans une version augmentée. Si je fais une basket, elle est travaillée dans la tradition du bottier. Quand je fais un sweatshirt, il y a de fortes chances pour qu’il soit en cuir ou en jersey double-face avec des applications de broderie.

Des costumes colorés dans la même tonalité brun patiné que la première paire Berluti aux couleurs des patines transposées dans les silhouettes, en passant par les clous des artisans martelés sur les tailleurs, le savoir-faire traditionnel Berluti se retrouve dans son prêt-à-porter. Est-ce une manière de créer les nouveaux codes du vestiaire Berluti ?
Oui, tout à fait. J’ai l’impression qu’avant les choses étaient peut-être un peu travaillées de manière séparée, les souliers d’un côté, le prêt-à-porter de l’autre. Pour que le message soit clair et fort, il faut une cohérence et je m’applique à créer cela depuis le début. Même si j’ai envie d’apporter de la modernité et un côté très mode à la maison, j’aime développer des pièces comme si je remplissais les manquements dans l’héritage, comme si je les avais trouvées dans les archives. Le fait de travailler la patine sur un vêtement de cuir ça n’existait pas chez Berluti. On a fait des recherches pendant huit mois pour y arriver et on a finalement trouvé le moyen de reproduire exactement le même effet, cela envoie le même message, c’est très important pour moi. Quand je suis allé dans la manufacture à Ferrare, ce qui m’a frappé ce sont les artisans qui montent les semelles : ils tiennent les clous à la bouche, cela m’a inspiré pour créer des silhouettes de cuir comme incrustées de têtes de métal. Il y a là un parallèle avec Dior, je me souviens très bien dans les ateliers tailleur, ça me stressait toujours beaucoup de voir la première d’atelier avec 25 épingles dans la bouche, je me disais qu’il ne faudrait pas qu’elle éternue !

On retrouve aussi cette idée de mise en abyme dans votre gamme chromatique…
Auparavant, je n’étais pas connu comme quelqu’un qui travaille beaucoup la couleur. Au bout de onze ans, j’ai décidé de m’imposer un nouveau défi. L’idée n’était pas de venir ici et de refaire la même chose que chez Dior. L’amalgame dont nous parlions est aussi globalisé : dans le jeu de chaises musicales des designers, le rythme s’accélère. Si chaque créateur fait la même chose que ce qu’il faisait dans la maison précédente, dans dix ans toutes les maisons se ressembleront. L’idée que je me fais de Berluti est très colorée. Chez Dior, je travaillais tout en monochrome : la popeline de la chemise, la laine du costume, le nylon du bomber… tout ceci devait être dans le même ton et je rendais tout le monde fou avec ça car c’est très difficile à faire ! Chez Berluti, la patine c’est des couches, des épaisseurs, des dégradés de couleur. Désormais, je préfère qu’il y ait sept tons de la même couleur dans une même silhouette, ça a complètement changé ma façon de travailler, ça m’amuse beaucoup mais ça rend la tâche beaucoup plus compliquée en réalité.

« Je suis très préoccupé par le recul de la tolérance et j’ai perdu toute naïveté : il s’agit aujourd’hui plus que jamais de se battre. »

Le costume tailleur est traditionnellement associé à une image classique de la masculinité, de la virilité. Comment faites-vous évoluer le tailoring à l’heure du gender-free ?
J’aime bien penser que l’homme Berluti est plus sensuel, plus dans la séduction et un peu plus viril – je n’ai pas de problème avec ce mot – que l’homme que j’habillais auparavant. À mon arrivée, je suis allé voir Olga Berluti, l’héritière, la mémoire de la maison et je me suis ensuite beaucoup inspiré de notre conversation, qui a duré des heures. Elle m’a dit cette phrase : « l’homme Berluti est un aventurier, un vagabond de luxe », ça m’avait beaucoup plu. L’idée que je me faisais de Dior était plus une idée de couture ; l’homme Berluti est plus sexy, je trouve ça très bien. Il a un peu plus d’épaules, une silhouette rentre-dedans, plus forte, plus puissante. Cette silhouette-là est très sexy sur les filles aussi, l’un n’empêche vraiment pas l’autre.

Le fait d’inclure des femmes sur le podium est-il une manière de positionner l’homme et la femme à égalité, comme une représentation d’un monde post-#MeToo ?
Je peux sembler un peu décevant mais je ne me pose pas cette question car je n’ai jamais pensé que la femme était moins forte que l’homme, ou qu’elle n’était pas en équilibre avec lui. Je vis sans doute dans un monde un peu privilégié où heureusement on ne se pose plus ces questions-là. Faire défiler des femmes au milieu d’hommes, ce n’est pas pour moi un acte politique. Ça voudrait dire quoi ? Il y a un immense danger aujourd’hui dans notre société : on pense être très moderne mais on réfléchit de plus en plus en cases et en clichés. Ça voudrait dire qu’une femme en costume est forte et une femme en robe de soirée faible ? Je déteste cette idée-là, une femme est forte dans sa tête, dans son attitude, ça ne dépend pas de ce qu’elle porte. Si une femme s’habille sexy, elle pourrait donc se faire embêter ? Pas du tout ! Doit-on obliger les femmes à porter des costumes pour être fortes ? Encore une fois je n’aime pas cette idée. Par contre, j’envoie d’autres messages politiques.

Lesquels, par exemple ?
Quand j’ai choisi Boy George pour une campagne Dior c’était un statement politique. On était en pleine période Trump – on y est encore –, ça symbolisait le respect de soi-même, le fait d’assumer sa personnalité et sa différence. J’ai été heureux de grandir avec ce genre d’exemples, les rappeler dans le contexte actuel est bien un acte politique car trente ans plus tard, les messages politiques qu’on reçoit sont terribles. Quand j’invite Ricky Martin et son mari Jwan [Yosef, ndlr] à mon premier défilé, au-delà du fait que je les adore, c’est aussi un choix politique. Ricky est une icône sexy très connue du grand public, très populaire auprès des teenage girls, qui a fait son coming out. Il représente pour moi, avec Jwan et leurs trois enfants, une des formes de la famille moderne. J’envoie bien des messages politiques mais ils ne se situent pas sur la largeur des épaules de mes vêtements.

Veste et chemise, Berluti.

Vous faites appel à des mannequins d’âges différents et de beautés différentes. Quel regard posez-vous sur le mouvement d’inclusivité qui anime actuellement la mode ?
L’inclusivité est une autre idée politique qui bien évidemment est très importante. Très sincèrement, un beau garçon pour moi est un beau garçon, qui marche bien, qui apporte une allure, de la modernité à la silhouette, peu importe d’où il vient. Bien sûr ce n’est pas aussi simple, je vis et je travaille dans un univers privilégié et il peut m’arriver de ne pas penser à l’idée d’inclusivité. L’idéal serait que plus personne n’y pense car ce serait devenu une chose normale. Mais ce n’est pas le cas donc on réfléchit activement à cette idée. Le point positif c’est qu’aujourd’hui les agences font des castings de plus en plus diversifiés, ce qui est une bonne évolution. L’autre forme d’inclusivité concerne l’âge, je fais défiler des mannequins de tout âge, l’idée est aussi d’amener Berluti vers un public plus jeune, plus mode.

En France, on a assisté en 2018 à une hausse de 66% des agressions physiques LGBTphobes. La mode ayant généralement un temps d’avance sur la société, a-t-elle selon vous un rôle à jouer pour faire évoluer les représentations des communautés LGBTQI+ ?
C’est une situation très complexe. J’ai longtemps pensé qu’il fallait qu’on arrête de se faire remarquer (je dis « on » parce que je me mets dans le groupe des homosexuels), que si on commençait à se comporter « normalement », les choses allaient s’arranger. Je me rends compte que ce n’est pas du tout aussi simple et je suis donc très admiratif de personnes comme Ricky Martin qui jouent vraiment un rôle très actif sur ce sujet. J’ai à cœur de les soutenir. La mode doit participer à cela, c’est une évidence totale.

Qu’évoque pour vous la notion de « Pride » ?
Je suis très préoccupé par le recul de la tolérance et j’ai perdu toute naïveté : il s’agit aujourd’hui plus que jamais de se battre. À un moment donné j’ai pensé que ce n’était plus nécessaire, que les gens étaient passés à autre chose. Mais j’ai vu la Manif pour tous au bas de mon immeuble, les propos tenus étaient d’une violence épouvantable. Une parole raciste et intolérante se libère et ça m’inquiète beaucoup. Cette libération est proportionnelle à celle de ceux qui revendiquent leur fierté et promeuvent la tolérance. Il y a une évolution positive mais les LGBTphobes sont de plus en plus virulents. Je suis très préoccupé car on peut perdre assez rapidement des libertés qu’on a acquises. Je pense qu’il est important de revendiquer qui on est.

« Je déteste l’idée qu’une femme en costume est forte et qu’une femme en robe de soirée est faible. Une femme est forte dans sa tête, dans son attitude, ça ne dépend pas de ce qu’elle porte. »

Vous travaillez avec Frédéric Sanchez pour la bande-son de vos défilés. Qu’est-ce qui vous rapproche tous les deux, des goûts musicaux communs ?
Je pense que ce serait extrêmement prétentieux si je disais ça parce que pour moi Frédéric est l’encyclopédie, la référence absolue de la musique. Je n’oserais pas me placer à son niveau ni même m’en approcher. Ce qu’on a peut-être en commun c’est l’envie de raconter des histoires. Je le fais avec des mises en scène et des vêtements, Frédéric avec la musique. Mes collections sont comme des films avec des personnages, des histoires d’amour incroyables… Quand on se voit, on ne parle pas tellement de morceaux, on parle du mood, du storytelling de la collection.

Votre approche est totalement cinématographique, c’est cela ?
Absolument ! D’ailleurs si Frédéric utilise des références de cinéma dans la bande-son ce n’est pas par hasard, il partage cette approche cinématographique avec moi. Je dis toujours que c’est un poète contemporain absolu parce qu’il met énormément d’émotion dans l’histoire que je veux raconter. Le résultat est vraiment merveilleux alors que je ne suis vraiment pas facile. L’histoire est tellement précise dans ma tête et dans celle de Mauricio [Nardi, styliste et consultant pour Berluti, ndlr]. On y a pensé pendant 6 mois et finalement c’est quelqu’un d’autre qui va rajouter le son sur ce film… autant dire que c’est compliqué, surtout que je donne beaucoup de poids à la musique. On lui raconte l’histoire lors de deux, trois rendez-vous seulement et le résultat est tellement juste qu’on en a presque les larmes aux yeux.

Quelle est cette histoire ?
Je ne préfère pas en parler. Il ne faut pas tout expliquer. Mais mon premier défilé s’appelait « Je t’aime », ça donne une idée…

Manteau, costume, chemise et chaussures, Berluti.

Costume, chemise, lunettes et gants, Berluti.

Pourriez-vous nous parler de l’équipe qui vous entoure aujourd’hui ?
Je suis venu avec une petite équipe de quatre-cinq personnes de chez Dior. J’étais prêt pour une nouvelle aventure mais je préférais ne pas être seul, j’ai apporté mes repères. Je suis notamment venu avec Max, mon bras droit depuis de nombreuses années qui est le chef du studio, un responsable tailleur, Brice, et je travaille depuis toujours avec mon styliste consultant, qui s’appelle Mauricio, avec qui j’ai vraiment l’impression de travailler en tandem, en jeu de ping-pong.

Et pour les campagnes publicitaires, avec qui travaillez-vous ?
On a choisi de collaborer pour les deux dernières campagnes avec Alasdair [McLellan, photographe britannique, ndlr] parce que je trouve qu’il incarne cette idée de séduction. Il me paraît très juste pour envoyer ce message-là. Dans le contexte de sursollicitation permanente dans lequel nous nous trouvons, les messages perdent en clarté. Plus on communique, moins ça a de sens. Il ne faut pas chercher à aller à l’encontre de cette vitesse, de ce qu’est devenue l’industrie de la mode, cela me fait penser à Karl qui disait « si tu n’es pas content, fais autre chose ! » L’époque est ainsi, il faut l’accepter mais il faut s’efforcer de garder un message cohérent : c’est ma grande obsession. Même si on communique sur 25 choses à la fois, le message doit rester le même, c’est ça le challenge.

La mode semble aujourd’hui vivre au rythme d’Instagram. N’est-ce pas un prisme réducteur ?
Une fois de plus, il ne faut pas chercher à l’ignorer car ça ne va pas s’arrêter ! Il faut donc le mettre à son profit. J’ai toujours considéré Instagram comme un moyen de mettre en lumière les éléments que je trouvais les plus justes, c’est une chance de pouvoir communiquer ainsi. Mais d’un autre côté on y trouve aussi des tonnes d’informations fausses, de choses mal comprises, mal interprétées…

Votre mode et votre style s’inscrivent parfaitement dans l’époque actuelle. Comment gardez-vous le lien avec l’air du temps ?
Je n’ai pas perdu la passion de mon métier, je pense que c’est vraiment ça la réponse, j’adore ce que je fais. J’ai énormément de chance de partager ça avec des gens qui me sont très proches. C’est un projet d’équipe et je pense que nous ne sommes jamais tombés dans la parodie ou le cynisme. On est resté dans le vrai ressenti. Je pense qu’on perd le fil quand on devient cynique et c’est le plus grand danger de la mode. Entre poster sur Instagram le plus beau costume ou un selfie avec Ricky Martin sur la plage au Costa Rica, devinez quel est le post qui va obtenir le plus de likes ? Ça peut pousser à un certain cynisme… parce que finalement, ce que les gens veulent ce n’est pas que je travaille 6 mois sur une épaule mais me voir sur la plage avec Ricky Martin. Mais le jour où je suis avec lui au bord de la mer, je ne suis pas sûr de poster la photo… Et on sait très bien qu’on pourrait faire une tonne de produits qui se vendraient sans doute mieux qu’une épaule bien construite, mais il ne faut pas tomber là-dedans. De plus en plus de gens ont une vision à court terme, encouragée par le fait que le public ne nous donne pas tellement le temps de nous installer, de grandir… : les gens veulent tout, tout de suite ! Il faut tout de suite être au top, être incroyable ! Il faut le 31 décembre avec les feux d’artifice 365 jours par an maintenant, ça peut pousser vers quelque chose qui n’est plus vraiment sincère. Je pense qu’avec la direction de la maison les choses sont claires : on ne demande pas de moi des photos sur la plage, on me demande de respecter l’héritage luxe de Berluti, de l’amener dans le futur. On finit par avoir la situation qui nous correspond dès lors qu’on est sincère.

Lunettes, veste et chemise, Berluti.

Chemise, pantalon et chaussures, Berluti.

Si on remonte aux origines, qu’est-ce qui vous a amené à vous lancer dans la mode ?
J’ai su très jeune que je voulais faire de la mode, ça semble un peu romantique mais c’est vrai. Le jour où j’ai compris que quelqu’un dessinait les vêtements que ma mère me faisait porter, qu’ils ne poussaient pas tout seuls dans l’armoire, j’ai voulu être la personne qui les créait. J’étais très proche de ma grand-mère qui faisait ses vêtements elle-même et qui a commencé à en faire pour moi quand j’avais 10-12 ans : des pantalons à plis, à rayures tennis… des choses très improbables pour un garçon de cet âge. Après j’ai très vite découvert l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers [dont Kris Van Assche est diplômé, ndlr] qui était à une demi-heure de voiture de la maison où je suis né, tout devenait possible. Le processus d’admission est compliqué, je m’y suis préparé très tôt, dès 15 ans. J’allais en cours une sixième journée par semaine pour apprendre à dessiner, c’était ma journée préférée.

Qu’est-ce qui vous inspire le plus aujourd’hui et qui vous stimule au quotidien ?
Je n’ai pas eu la chance de grandir dans une famille très cultivée qui m’amenait tous les week-ends au musée ou dans des galeries. Je ressens une grande frustration qui me pousse à une « auto-éducation » permanente, je dis cela en toute modestie. J’ai toujours l’impression d’avoir 20 ans de retard, j’ai donc développé une grande curiosité que j’assouvis dans les galeries et les musées. Mais cela n’a pas d’influence directe sur mon travail chez Berluti. Je ne collabore pas avec des artistes, comme j’ai pu le faire dans le passé, je suis en train de clarifier ce qu’est l’ADN de la maison pour moi et je ne peux pas intégrer une troisième identité dans ce dialogue. Ces derniers temps, je suis de plus en plus attiré par des artistes qui se salissent les mains au travail : ce que j’appelle le « vrai » des céramistes, Rinus Van de Velde – qui dessine au fusain dans son atelier qui est plus noir que ses tableaux –, ou encore le peintre Ben Sledsens. J’ai besoin que les artistes aient un rapport physique et manuel à leur œuvre ; je suis moins fasciné par l’artiste qui a un studio de 25 personnes qui développent des idées. Dans cette ère numérique, de consommation et de reproduction en masse d’à peu près tout ce qui existe, je recherche le vrai.

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