Que faut-il retenir de la Fashion Week homme de Londres hiver 2019 ?

Article publié le 11 janvier 2019

Photo : Craig Green automne 2019
Texte : Maxime Retailleau

Esthétique queer-punk, mannequins transhumanistes et néo-sportswear : l’avenir de la mode s’est écrit lors de la dernière Fashion Week homme de Londres.

Charles Jeffrey, Kiko Kostadinov, Samuel Ross pour A-Cold-Wall ou encore la designer d’origine nigérienne Mowalola Ogunlesi : la Fashion Week homme de Londres a une nouvelle fois été portée par la nouvelle génération de créateurs qu’elle met en lumière. Sans pour autant s’y restreindre. Mêlant jeunes promesses et labels confirmés aux propositions audacieuses – de l’incontournable Craig Green au futuriste Xander Zhou -, elle s’impose comme l’un des acteurs majeurs du renouveau créatif dans la mode. Voici ce qu’il ne fallait pas rater cette saison automne-hiver 2019.

Le défilé événement : A-Cold-Wall

Ancien collaborateur de Virgil Abloh et finaliste du prix LVMH l’année dernière, Samuel Ross présentait l’un des défilés les plus attendus de cette Fashion Week, bien qu’il s’agisse seulement du troisième organisé par son label A-Cold-Wall. Et il n’a pas déçu.

Sa collection brouillait une nouvelle fois les frontières entre mode et streetwear en mettant l’accent sur les matières techniques, à grands renforts de découpes et réassemblages de tissus hétéroclites, ou encore de gilets et vestes multi-poches, tout en incluant une série de pièces tailoring témoignant de la richesse de son vocabulaire vestimentaire. Le défilé réaffirmait par ailleurs le goût du jeune designer anglais pour la performance. Des danseurs vêtus et maquillés en noir était ainsi recroquevillés dans les bassins d’eau cernant le catwalk, tandis qu’un Rottweiler aboyait au loin : une manière pour Samuel Ross de symboliser et dénoncer les problématiques liées au Brexit, notamment la montée du nationalisme et le manque de solidarité à l’égard des migrants. Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’optimisme : cette situation constitue pour lui un défi à relever par les nouvelles générations, et non une fatalité, comme il l’a déclaré lors de différentes interviews.

Les visages : dissimulés

Tous les mannequins du défilé Kiko Kostadinov (mêlant vestes rembourrées, pantalons techniques conçus en collaboration avec Asics et gants de baseball) avaient le visage entièrement recouvert d’une perruque, à laquelle des rangées de bijoux étaient accrochées. Elles complétaient ainsi les looks d’une touche à mi-chemin entre glam et grunge, davantage qu’elles ne concentraient les regards sur les vêtements – comme le faisait Martin Margiela dans les années 90, plaçant l’anonymat au profit d’une mise en valeur des pièces.

Chez Charles Jeffrey à nouveau, certains visages se retrouvaient cachés derrière des bijoux XXL accaparant l’attention, tandis que Mowalola Ogunlesi, mis en avant cette saison lors du défilé Fashion East (visant à promouvoir de jeunes talents), les recouvrait entièrement de make-up. Elle conférait ainsi une dimension surréaliste à sa collection, dévoilant les corps plus qu’elle ne les recouvre, notamment inspirée par sa propre libération sexuelle. Craig Green enfin, élu designer homme de l’année aux derniers Fashion Awards, dissimulait les yeux d’une partie de ses modèles avec un accessoire évoquant autant la spiritualité religieuse que les arts martiaux, accompagnant sa remarquable ligne workwear, avant de présenter une série de vestes prolongées de capuches XXL.

Photos de gauche à droite : Charles Jeffrey Loverboy automne 2019, Kiko Kostadinov automne 2019, Mowalola automne 2019, Craig Green automne 2019.

Les matières : plastiques

Craig Green concluait ainsi son défilé avec une série de tenues monochromes en plastique coloré (vert, rouge, bleu, rose), dont la texture translucide renvoyait l’image d’une masculinité à fleur de peau. Samuel Ross modelait quant à lui cette matière en ornements sculpturaux, pour composer les looks les plus spectaculaires du défilé A-Cold-Wall.

Le designer chinois Xander Zhou s’est quant à lui réapproprié l’aspect  technique du plastique pour l’intégrer à la narration de son show, explorant le futur d’une humanité convertie au transhumanisme. Le jeune label Private Policy enfin l’utilisait de manière plus sobre, dépassant des manches d’un T-shirt pour mieux faire ressortir les tatouages dessinés sur l’un des avant-bras du mannequin.

Photos de gauche à droite : Craig Green automne 2019, Xander Zhou automne 2019, A-Cold-Wall automne 2019, Xander Zhou automne 2019.

Le look : néo-sportswear

Cottweiler poursuit sa réinvention du sportswear chaque saison, et vient de présenter l’une de ses lignes les plus abouties. À travers elle, les fondateurs du label – Ben Cottrell et Matthew Dainty – détournent les dresscodes liés à la pratique du tennis, du golf ou encore du cricket, redéfinissant au passage la notion de masculinité et ses différents contours. Le tout doublé d’une charge sexuelle constituant le fil rouge de cette ligne, baptisée « The Lost Art of Cruising » (« Cruising » désignant la recherche de partenaire sexuels gays dans les lieux publics, souvent aux abords des parkings).

En parallèle, Paria Farzaneh croisait sportswear et motifs traditionnels iraniens à travers sa collection, Astrid Andersen proposait des jogging à bandes frontales flirtant avec le loungewear, et Liam Hodges mêlait pantalon de sport aux lignes géométriques et pièces tie and dye au sein de son show présenté au cœur de The Old Truman Brewery, une ancienne usine rénovée où de nombreux défilés ont été présentés durant ces trois jours.

Photos de gauche à droite : Feng Chen Wang automne 2019, Cottweiler automne 2019, Liam Hodges automne 2019, Paria Farzaneh automne 2019.

L’esprit : queer-punk

Le turbulent passé de la capitale anglaise, épicentre du mouvement punk dans les années 1970, a ressurgi version queer cette saison. Art School, qui présentait le premier défilé de cette Fashion Week de Londres, ouvrait le ball avec ses tops élimés, troués, déchirés, arborés par un casting placé sous le signe de l’inclusivité, comprenant plusieurs modèles trans. John Lawrence Sullivan multipliait quant à lui les références à cette sous-culture lors de son show, vibrant au rythme d’un morceau interprété en live par Wild Daughter.

Charles Jeffrey enfin, l’enfant terrible de la mode anglaise, dont la théâtralité est parfois comparée à celle de John Galliano, signait une ode à l’esthétique queer-punk à travers son dernier show, l’un des plus spectaculaires de cette semaine de la mode. Freaks assumés et autres clubs kids londoniens y paradaient en costumes recouverts de chaînes, robes tartan et autres total looks en cuir, au sein d’une fabrique désaffectée qu’ils sillonnaient ensuite en dansant lors du final.

Photos de gauche à droite : Charles Jeffrey Loverboy automne 2019, C2H4 automne 2019, Art School automne 2019, John Lawrence Sullivan automne 2019.

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