« La vie folle » : les clichés rebelles d’Ed van der Elsken exposés au Jeu de Paume

Article publié le 23 septembre 2017

Share :

Photo : Ed van Der Elsken

Le Musée du Jeu de Paume consacre une grande rétrospective au photographe néerlandais de l’underground des années 1950, Ed van der Elsken (1925-1990).

C’est à Saint-Germains-des-Prés, autrefois terrain de jeu des marginaux noctambules de Paris, qu’Ed van der Elsken entame son épopée qui lui fait traverser les décennies caméra en main. Photographe rebelle, il capture avec boulimie les folles nuits parisiennes, les milieux artistiques underground, la jeunesse désœuvrée aux prémices des années punk, témoin impuissante des horreurs d’une guerre fraîchement amnistiée.

En 1956, il publie Love on the Left Bank, roman-photo qui fait état du flou générationnel qui accompagne cette jeunesse rive gauche, promise à un avenir incertain mais brûlant sans équivoque le présent dans les excès de la nuit et de l’amour. Cette publication lui permet de se révéler aux yeux du monde qui découvre alors, en plus du portrait d’un Paris fougueux, un style aussi poétique que documentaire caractérisé par de profonds noir et blanc, comme pour noircir un peu plus encore la réalité de ses sujets. Partout des ombres planent, parfois même rajoutées au tirage pour donner cette effet de vignetage. Le Néerlandais réussit le numéro d’équilibriste de faire ressentir sa présence sans ne jamais travestir le réel. Il n’hésitait pas à entrer au cœur de l’action, voire même de la provoquer, Marta Gili, directrice du Jeu de Paume, explique : « Il se considérait comme un chasseur. Comme un photographe qui séduisait et provoquait ses proies, pour frapper au bon moment ».

L’exposition fait la part belle à ses voyages, et en particulier au Japon où le photographe séjourna une quinzaine de fois dans les années 1950, à la recherche d’une certaine violence nippone latente dans les milieux du rock mais surtout du grand banditisme et des Yakuzas. Tout au long de la décennie, le photographe néerlandais arpente également les coulisses la scène jazz, très puissante à l’époque, à Amsterdam et aux Pays-Bas d’où il est originaire, mais aussi en Allemagne comme à Hanovre où il y croise Jack Kerouac en compagnie de Al Cohn et Zoot Sims. En 1959, il sort un livre sobrement intitulé Jazz. Le Jeu de Paume ne s’y est d’ailleurs pas trompé en y consacrant une puissante série qui traduit en images à la perfection l’intensité de cette musique et de ses acteurs.

En 1957, il part trois mois en Centre-Afrique où son beau frère travaille pour capturer une vision très traditionnelle du continent, à la limite du mystique. Deux ans plus tard, il commence un long voyage avec sa femme qui l’emmena à la croisée du Sénégal, de la Sierra-Leone et de l’Afrique du Sud, mais également de la Malaisie, Singapour, Hong Kong, les Philippines et les États-Unis. Jusqu’à la fin de sa vie, Ed van der Elsken garda son esprit contestataire et une volonté tenace de produire encore et toujours des images malgré le cancer qui le ronge. Hripsimé Visser, commissaire de l’exposition, commente alors : « Une personnalité forte qui s’est jetée sans ménagement dans la bataille et a eu le cran d’emprunter de nouvelles voies jusqu’à son dernier souffle, avec son film Bye, un reportage émouvant sur la maladie qui le rongeait ». Un extrait du film est d’ailleurs diffusé en conclusion de l’exposition. Anticonformiste, libre et profondément honnête, le travail d’Ed van der Elsken prend aujourd’hui une dimension d’autant plus particulière et sublime à l’heure des images artificielles.

L’exposition La Vie Folle d’Ed van der Elsken est à découvrir au Musée du Jeu de Paume, 1 Place de la Concorde, Paris 8, jusqu’au 24 septembre.

À lire aussi :

[ess_grid alias= »antidote-home2″]

Les plus lus

> voir tout

Qui est Richard Gallo, pionnier de la performance artistique et sex symbol ?

Sex-symbol de l’underground new-yorkais dans les années 1970, le performeur Richard Gallo a fait de sa manière d’être une œuvre d’art à part entière. Au croisement de la mode, du bodybuilding et du théâtre, sa pratique subversive a transformé la rue en une scène expérimentale, où il exhibait sa musculature parfaite et son vestiaire licencieux mêlant esthétique camp, sado-masochisme et glamour hollywoodien.

Rencontre avec Juan Alvear, le nail artist favori des popstars

Il a réalisé des ongles pour Charli XCX, FKA Twigs, Lil Nas X, Arca, Kelsey Lu ou encore Kim Petras. Juan Alvear, alias @nailsbyjuan.nyc sur Instagram, repousse les limites du nail art et remet en cause les normes policées de la beauté en nous plongeant dans un univers de conte de fée sous acide. Rencontre.

Les algorithmes ont-ils mauvais goût ?

Canal de diffusion essentiel pour les artistes contemporains, le réseau social Instagram est en quelque sorte devenu la première galerie virtuelle internationale. S’affranchissant des intermédiaires traditionnels du marché tels que les commissaires d’expositions ou encore les critiques, l’art 2.0 y prospère. Mais n’est-ce pas au risque de sa propre banalisation ?

Tahar Rahim : « On est en train de foutre en l’air la Terre »

Tahar Rahim a débarqué, il y a dix ans, avec la force et l’évidence d’un uppercut. C’est la révélation d’Un Prophète de Jacques Audiard, qui fait sensation à Cannes en 2009, repartant avec le Grand Prix du Jury, et qui décroche, l’année suivante, neuf Césars dont deux pour son jeune acteur (meilleur acteur et meilleur espoir masculin), ce qui n’était jamais arrivé jusqu’alors. Depuis, Tahar Rahim a multiplié les collaborations, en France comme à l’international. Il est aujourd’hui à l’affiche de The Eddy de Damien Chazelle, une série musicale signée Netflix, sortie le 8 mai 2020, où il joue au côté de sa compagne Leïla Bekhti. Retour sur le parcours, les désirs et les rêves d’un comédien exceptionnel.

Rencontre avec l’artiste Will Benedict, dont l’œuvre reflète l’absurdité du monde contemporain

Il a réalisé une vidéo sur une livreuse Uber Eats dominatrice, un mockumentary (« documentaire parodique », en français) dans lequel des humains nus tombent du ciel, une campagne vidéo apocalyptique pour Balenciaga ou encore des émissions culinaires surnaturelles. Fasciné par l’absurdité humaine, l’artiste américain Will Benedict infiltre la médiasphère et décrypte les codes de l’infotainment avec son humour débridé. Rencontre.

Pourquoi le monde de l’art est-il fasciné par l’adolescence ?

Depuis 2016, la curatrice Julia Marchand explore la fascination pour l’adolescence qu’elle a décelée chez de nombreux artistes via son projet curatorial Extramentale, fondé à Arles. Dans cette interview, elle déroule le fil de sa réflexion sur les connivences toujours plus fortes entre art et teenagehood, alors même que le monde adulte retombe selon elle dans l’adolescence.

ArtCulture

lire la suite

> voir tout

ArtCulture

Découvrez la quatrième série mode de Ferry van der Nat issue d’Antidote : DESIRE