Art

Rencontre avec l’actrice Mya Bollaers, révélation de cette fin d’année en lice pour les César

Article publié le 29 décembre 2019

Share :

Texte : Antoine du Jeu.
Photo : Mya Bollaers dans Lola vers la mer de Laurent Micheli.
29/12/2019

Mya Bollaers fait partie des 18 comédiennes pré-sélectionnées par l’Académie des César pour concourir dans la catégorie du « Meilleur Espoir Féminin ». Une place obtenue grâce à son rôle dans le second film de Laurent Micheli, Lola vers la mer, dans lequel elle interprète Lola, une jeune fille trans qui souhaite se faire opérer. Portrait de cette nouvelle actrice à suivre. 

Jouer, feindre, faire semblant, ce n’est pas vraiment « le truc » de Mya Bollaers. Pour sa première incursion à l’écran, l’actrice de 23 ans s’est donnée corps et âme, se « shootant » littéralement au vécu tumultueux de son personnage. Dans le dernier film de Laurent Micheli, elle interprète Lola, une jeune fille transgenre de 18 ans aux cheveux roses, endeuillée par la perte de sa mère et en froid depuis de longues années avec son père, incarné par Benoît Magimel, qu’elle va apprendre à connaître tout au long du film. Ce rôle de skateuse rebelle et intrépide lui va si bien qu’on dirait presque qu’il a été écrit pour elle. Mais ce n’est pas si simple, et Mya tient à le rappeler, quitte à se dévaluer un peu : « Comme je suis une fille transgenre, comme le personnage de Lola, les gens pensent qu’on est pareilles. Mais Lola est beaucoup plus à l’aise avec sa féminité, atypique et moins binaire que moi ». Et puis il y a les détails qui n’en sont pas. Exit ainsi les cheveux roses, un choix de Laurent Micheli, le réalisateur : quand on la rencontre dans son hôtel, à côté de la place du Châtelet à Paris, Mya arbore sa teinture naturelle – des cheveux châtain clair qu’elle laisse, comme Lola, flotter le long du dos.

C’est « par hasard » qu’elle avait répondu au casting. Elle venait tout juste de terminer ses études de commerce et de trouver une colocation à Bruxelles quand l’une de ses amies lui a envoyé l’annonce. Cette dernière disait quelque chose comme « Recherche une jeune femme trans entre 18 et 21 ans ». Au cinéma, alors que les personnes trans sont souvent incarnées par des personnes cisgenres, Lola vers la mer assume une dimension politique et Mya en a bien conscience. « Involontairement, je m’expose au grand public, mais derrière moi il y a toute une communauté victime d’ostracisme. » Si la jeune actrice n’a pas interféré dans les choix artistiques du réalisateur Laurent Micheli, elle a en revanche proposé quelques ajustements. Pour la scène du restaurant par exemple, lors de laquelle Lola explique à son père largué que « l’opération n’est pas un but en soi ». Mya détaille : « chaque transition est différente, ce n’est pas une opération qui va définir si je suis une femme ou non. Je ne veux pas être inclusive uniquement pour les personnes transgenres qui veulent se faire opérer ». Sur ce plan-là, Lola vers la mer diffère nettement du Girl de Lukas Dhont, autre film marquant sur la question, mais très (trop?) centré sur l’anatomie, le pénis, la souffrance du corps… Celui-ci n’avait d’ailleurs pas été très bien reçu par la communauté trans.

« Involontairement, je m’expose au grand public, mais derrière moi il y a toute une communauté victime d’ostracisme. »

L’actrice belge se sert à présent de sa récente visibilité pour mettre en lumière le travail de l’association TransKid, créée en 2018 afin d’aider les adolescents trans et leurs parents en leur offrant l’occasion de se rencontrer, d’échanger, et d’éviter ainsi la solitude. Exactement ce dont elle aurait rêvé étant plus jeune. « Quand tu te poses des questions, enfant, et que tu tapes sur internet : “je ne suis pas un homme”, tu tombes sur des trucs plutôt chelous que tu n’as pas forcément envie de voir à neuf ans ». 

Comme la plupart des personnes trans, Mya a souffert du manque de représentations positives des membres de cette communauté, ambiance télé-clichés : « Les seuls exemples que j’avais, c’était des gays folles, des drag-queens ou de temps en temps des émissions à la con du genre “Elle change de sexe : Olivier devient Olivia” ». Difficile de s’y identifier. D’autant que le contexte familial au sein duquel elle évolue est un peu particulier. Ses parents sont séparés depuis ses six ans. Mya vit avec sa mère, son frère de dix ans son aîné et ses deux sœurs dans un petit village de la région de Liège, en Belgique. C’est la plus jeune de la fratrie. Même si ce n’est plus le cas aujourd’hui – elle tient à le préciser -, sa famille est aussi membre des Témoins de Jéhovah. « L’homosexualité c’était déjà « no way », donc la transidentité… ils ne savaient même pas que ça pouvait exister. » Elle se souvient d’un soir, alors qu’elle était âgée de 9 ans, où, en famille devant la Star Académie ou la Nouvelle Star, elle se surprend à dire en toute innocence d’un candidat qu’il est mignon et qu’elle se verrait bien l’épouser. Cette remarque provoquera l’ire de son grand-frère, qui demandera à sa mère de sévir parce qu’autrement « il va devenir gay, c’est pas possible ! ». Depuis Mya a fait du chemin, et sa famille aussi. « Il a fallu du temps à ma maman pour m’accepter mais maintenant tout va bien, c’est le principal ! Globalement je n’ai aucun regret ni aucun reproche à adresser à qui que ce soit par rapport à ma transition. Dans le film, Lola a une vie bien plus difficile que la mienne. »

Photo : Mya Bollaers et Benoît Magimel dans Lola vers la mer de Laurent Micheli.

Mya ne s’éternise cependant pas sur son passé, tout comme elle évite de se projeter et de monter des plans sur la comète. Son avenir au cinéma ? « On verra ! Si ça aboutit à des choses chouettes tant mieux, sinon ce n’est pas grave, c’est que ça devait se passer comme ça. » Pragmatique, elle garde la tête sur les épaules malgré sa pré-sélection en vue des César et les nombreuses remarques positives sur sa performance. C’est qu’avant le cinéma, Mya lorgnait plutôt sur le mannequinat, « une envie plus qu’une ambition ». Mais ce tropisme n’a pas encore été suivi de débouchés, mis à part un one shot pour la marque de streetwear belge Sé-ach, dont elle a été l’égérie de la deuxième collection. 

À la fin de notre entretien, son attachée de presse lui annonce qu’elle va devoir prendre la ligne 1 du métro parisien pour aller à l’avant-première de Lola vers la mer, prévue le soir même, aux Halles, en cette fin de journée de grève. « C’est une blague ? Je ne prends pas le métro. Tu as vu comment je suis habillée [elle porte une tenue de soirée avec de hautes bottes noires, ndlr] ? Je vais me faire agresser… ». La pression redescend vite : elle sera accompagnée. Il ne faut cependant pas prendre cette inquiétude comme un caprice de diva. Dans la rue, la transphobie reste monnaie courante et Mya admet la subir parfois « violemment ». Comme nombre de femmes cisgenres, elle est désormais également contrainte de devoir affronter  des comportements et remarques sexistes. « Je suis passée des insultes “pédé” et “tarlouze” à celles de “salope” et de “sale pute” ». D’une certaine manière, les mots justes et mélancoliques écrits pour une chanson en faveur de l’association Urgence Homophobie par Pomme, une artiste qu’elle « adore », pourraient être les siens : « La haine est incendiaire / On laissera les armoires brûlées / Je veux la liberté d’aimer et d’être qui je suis / Je cours, je pars réinventer ma vie loin d’ici ».

Lola vers la mer de Laurent Micheli, avec Mya Bollaers et Benoît Magimel, est actuellement en salles.

À lire aussi :

Les plus lus

> voir tout

Qui est Richard Gallo, pionnier de la performance artistique et sex symbol ?

Sex-symbol de l’underground new-yorkais dans les années 1970, le performeur Richard Gallo a fait de sa manière d’être une œuvre d’art à part entière. Au croisement de la mode, du bodybuilding et du théâtre, sa pratique subversive a transformé la rue en une scène expérimentale, où il exhibait sa musculature parfaite et son vestiaire licencieux mêlant esthétique camp, sado-masochisme et glamour hollywoodien.

Rencontre avec Juan Alvear, le nail artist favori des popstars

Il a réalisé des ongles pour Charli XCX, FKA Twigs, Lil Nas X, Arca, Kelsey Lu ou encore Kim Petras. Juan Alvear, alias @nailsbyjuan.nyc sur Instagram, repousse les limites du nail art et remet en cause les normes policées de la beauté en nous plongeant dans un univers de conte de fée sous acide. Rencontre.

Les algorithmes ont-ils mauvais goût ?

Canal de diffusion essentiel pour les artistes contemporains, le réseau social Instagram est en quelque sorte devenu la première galerie virtuelle internationale. S’affranchissant des intermédiaires traditionnels du marché tels que les commissaires d’expositions ou encore les critiques, l’art 2.0 y prospère. Mais n’est-ce pas au risque de sa propre banalisation ?

Tahar Rahim : « On est en train de foutre en l’air la Terre »

Tahar Rahim a débarqué, il y a dix ans, avec la force et l’évidence d’un uppercut. C’est la révélation d’Un Prophète de Jacques Audiard, qui fait sensation à Cannes en 2009, repartant avec le Grand Prix du Jury, et qui décroche, l’année suivante, neuf Césars dont deux pour son jeune acteur (meilleur acteur et meilleur espoir masculin), ce qui n’était jamais arrivé jusqu’alors. Depuis, Tahar Rahim a multiplié les collaborations, en France comme à l’international. Il est aujourd’hui à l’affiche de The Eddy de Damien Chazelle, une série musicale signée Netflix, sortie le 8 mai 2020, où il joue au côté de sa compagne Leïla Bekhti. Retour sur le parcours, les désirs et les rêves d’un comédien exceptionnel.

Rencontre avec l’artiste Will Benedict, dont l’œuvre reflète l’absurdité du monde contemporain

Il a réalisé une vidéo sur une livreuse Uber Eats dominatrice, un mockumentary (« documentaire parodique », en français) dans lequel des humains nus tombent du ciel, une campagne vidéo apocalyptique pour Balenciaga ou encore des émissions culinaires surnaturelles. Fasciné par l’absurdité humaine, l’artiste américain Will Benedict infiltre la médiasphère et décrypte les codes de l’infotainment avec son humour débridé. Rencontre.

Pourquoi le monde de l’art est-il fasciné par l’adolescence ?

Depuis 2016, la curatrice Julia Marchand explore la fascination pour l’adolescence qu’elle a décelée chez de nombreux artistes via son projet curatorial Extramentale, fondé à Arles. Dans cette interview, elle déroule le fil de sa réflexion sur les connivences toujours plus fortes entre art et teenagehood, alors même que le monde adulte retombe selon elle dans l’adolescence.

lire la suite

> voir tout

Art

Découvrez la quatrième série mode de Ferry van der Nat issue d’Antidote : DESIRE