Art

Days are Dogs : Camille Henrot investit le Palais de Tokyo

Article publié le 3 novembre 2017

Share :

Œuvre : Camille Henrot, The Pale Fox
Texte : Maxime Retailleau

Après Philippe Parreno et Tino Sehgal, l’artiste française Camille Henrot est la troisième à jouir d’une carte blanche au Palais de Tokyo. Elle y expose des vidéos, dessins et installations où transparaît son obsession pour la dérive et l’égarement.

Camille Henrot a vu sa carrière décoller après l’obtention d’un Lion d’argent à la Biennale de Venise de 2013 pour Grosse Fatigue, une vidéo polyphonique revenant sur la création de l’univers et ses différents mythes. Elle obtient dans la foulée les prestigieux prix Nan June Paik en 2014, puis Edvard Munch en 2015, avant que le Palais de Tokyo ne lui confie sa troisième carte blanche, pour laquelle elle investit tout l’espace du musée.

Son exposition, intitulée « Days are Dogs », suit le cours d’une semaine, dont elle rappelle qu’elle est une invention humaine déconnectée du rythme de rotation des astres (contrairement aux jours, aux mois et aux années), qui s’est imposée partout dans le monde pour rythmer le cycle du travail. Camille Henrot, qui séchait les cours avec sa mère pour dessiner à ses côtés lorsqu’elle était enfant, y tient un discours critique à son égard, lui préférant la contemplation et l’errance à travers les savoirs, qu’elle synthétise dans son œuvre inspirée par la littérature, la science, et les mythologies modernes.

Œuvre : Camille Henrot

L’exposition commence le samedi avec la vidéo en 3D Saturday, où l’artiste se penche sur les pratiques de l’Église adventiste du septième jour, tout en les noyant dans une surabondance d’images et d’informations reflétant notre quotidien hyperconnecté. Une dizaine de mètres plus loin, elle poursuit avec de nouvelles divagations surchargées, excessives, exprimant cette fois le « délire de groupement » incarné par une installation où sont amassés plus de 400 pho­to­gra­phies, sculp­tu­res, livres et des­sins. Intitulée « The Pale Fox », elle avait déjà été présentée en 2014 au centre d’art contemporain Bétansalon, à Paris.

La dureté des rapports sociétaux, qui viennent contraindre l’intime et normer nos existences, n’apparaît qu’à partir du mardi – un jour dont l’artiste rappelle qu’il tient son nom de Mars, le Dieu de la guerre. La salle qui lui est dédié est recouverte d’un grand tatami, d’un ring de boxe, de cordes et de chaînes symbolisant à la fois les carcans sociaux et la tension du désir, entre lesquels l’individu est sommé de trouver un point d’équilibre. L’artiste ne traite jamais la thématique annoncée de front : elle préfère détourner l’univers du travail en y infusant son goût pour l’égarement, à travers un espace recouvert de mails commerciaux imprimés en taille XXL, tournant leur insignifiance en absurde, ou le long d’un fleuve constitué de pièces de monnaie qui nous fait dériver à travers le musée. Les obligations néo-libérales s’inscrivent ainsi en faux des obsessions d’Henrot : elles servent d’ombre pour mieux faire briller son goût pour la contemplation, et magnifier les élans poétiques ou charnels qui traversent l’exposition et sur lesquels elle se conclue, avec une vidéo pornographique en partie masquée par des dessins de visages mélancoliques réalisés au feutre noir.

Visuel issu de la vidéo Deep Inside de Camille Henrot.

L’exposition « Days are Dogs » de Camille Henrot se tiendra jusqu’au 7 janvier 2018, au Palais de Tokyo, 13 Avenue du Président Wilson, Paris 16.

À lire aussi :

[ess_grid alias= »antidote-home2″]

Les plus lus

> voir tout

Qui est Richard Gallo, pionnier de la performance artistique et sex symbol ?

Sex-symbol de l’underground new-yorkais dans les années 1970, le performeur Richard Gallo a fait de sa manière d’être une œuvre d’art à part entière. Au croisement de la mode, du bodybuilding et du théâtre, sa pratique subversive a transformé la rue en une scène expérimentale, où il exhibait sa musculature parfaite et son vestiaire licencieux mêlant esthétique camp, sado-masochisme et glamour hollywoodien.

Rencontre avec Juan Alvear, le nail artist favori des popstars

Il a réalisé des ongles pour Charli XCX, FKA Twigs, Lil Nas X, Arca, Kelsey Lu ou encore Kim Petras. Juan Alvear, alias @nailsbyjuan.nyc sur Instagram, repousse les limites du nail art et remet en cause les normes policées de la beauté en nous plongeant dans un univers de conte de fée sous acide. Rencontre.

Les algorithmes ont-ils mauvais goût ?

Canal de diffusion essentiel pour les artistes contemporains, le réseau social Instagram est en quelque sorte devenu la première galerie virtuelle internationale. S’affranchissant des intermédiaires traditionnels du marché tels que les commissaires d’expositions ou encore les critiques, l’art 2.0 y prospère. Mais n’est-ce pas au risque de sa propre banalisation ?

Tahar Rahim : « On est en train de foutre en l’air la Terre »

Tahar Rahim a débarqué, il y a dix ans, avec la force et l’évidence d’un uppercut. C’est la révélation d’Un Prophète de Jacques Audiard, qui fait sensation à Cannes en 2009, repartant avec le Grand Prix du Jury, et qui décroche, l’année suivante, neuf Césars dont deux pour son jeune acteur (meilleur acteur et meilleur espoir masculin), ce qui n’était jamais arrivé jusqu’alors. Depuis, Tahar Rahim a multiplié les collaborations, en France comme à l’international. Il est aujourd’hui à l’affiche de The Eddy de Damien Chazelle, une série musicale signée Netflix, sortie le 8 mai 2020, où il joue au côté de sa compagne Leïla Bekhti. Retour sur le parcours, les désirs et les rêves d’un comédien exceptionnel.

Rencontre avec l’artiste Will Benedict, dont l’œuvre reflète l’absurdité du monde contemporain

Il a réalisé une vidéo sur une livreuse Uber Eats dominatrice, un mockumentary (« documentaire parodique », en français) dans lequel des humains nus tombent du ciel, une campagne vidéo apocalyptique pour Balenciaga ou encore des émissions culinaires surnaturelles. Fasciné par l’absurdité humaine, l’artiste américain Will Benedict infiltre la médiasphère et décrypte les codes de l’infotainment avec son humour débridé. Rencontre.

Pourquoi le monde de l’art est-il fasciné par l’adolescence ?

Depuis 2016, la curatrice Julia Marchand explore la fascination pour l’adolescence qu’elle a décelée chez de nombreux artistes via son projet curatorial Extramentale, fondé à Arles. Dans cette interview, elle déroule le fil de sa réflexion sur les connivences toujours plus fortes entre art et teenagehood, alors même que le monde adulte retombe selon elle dans l’adolescence.

lire la suite

> voir tout

Art

Découvrez la quatrième série mode de Ferry van der Nat issue d’Antidote : DESIRE