Leyna Bloom Antidote

Rencontre avec Leyna Bloom, l’atrice trans à l’affiche de Port Authority qui compte changer le monde

Texte : Antoine du Jeu.
25/09/2019
Photo : Leyna Bloom

Icône de la culture LGBTQI+, Leyna Bloom a fait sensation au dernier festival de Cannes où elle présentait Port Authority, son premier rôle au cinéma. À l’occasion de la sortie du film, elle revient la communauté des ballrooms qui l’a fait émerger, affirme sa volonté de changer le monde et dénonce l’invisibilisation des femmes transsexuelles dans la culture dominante.

Leyna Bloom, icône LGBTQI+ de 25 ans, enjambe toutes les barrières. Danseuse, mannequin, activiste et maintenant actrice, elle est sur tous les fronts. C’est aussi la première femme transsexuelle de couleur à avoir fait la couverture de Vogue India et à fouler le tapis rouge pour un film sélectionné à Cannes (Un Certain Regard). Ce statut de pionnière qu’elle revendique n’est en rien réducteur, au contraire. Lors de notre rencontre, on est immédiatement saisi par sa détermination, sa volonté de changer le monde et de suivre les pas de célèbres aînés qui, de Malcolm X à Maya Angelou, ont radicalement transformé les mentalités de leurs contemporains. Leyna Bloom poursuit la même ambition et le médium d’expression lui importe peu au fond, tant qu’elle se fait entendre. Dans Port Authority de Danielle Lessovitz, sa première incursion à l’écran, elle frappe par son magnétisme, son énergie, sa sensibilité : c’est une révélation. Elle joue Wye, danseuse de voguing trans, dont s’entiche Paul, un vingtenaire fraîchement débarqué à New York, sans toit ni argent. Romantique et passionnelle, leur histoire d’amour traverse ce film sensible et exaltant.

ANTIDOTE. Port Authority est votre premier rôle au cinéma et c’est aussi le premier film de sa réalisatrice, Danielle Lessovitz. Comment vous êtes-vous rencontrées ?
LEYNA BLOOM. J’ai passé plusieurs auditions pendant un an sans que Danielle ne me retienne. Mais son directeur de casting a insisté pour qu’elle s’entretienne avec moi. Ça devait être une discussion de boulot d’une quinzaine de minutes mais elle était tellement relaxe que ça a finalement duré près d’une heure. J’étais captivée par sa manière de s’exprimer, sa fluidité, j’avais l’impression que le film parlait de ce que j’étais. Danielle ne vient pas de la communauté des ballrooms [au sein duquel le voguing est né, ndlr], mais c’est tout comme tant elle la comprend. Le courant est donc très bien passé, mais après le coup de fil je n’avais toujours pas le rôle. Deux semaines plus tard, je suis revenue à New York et on a fait une première lecture. Elle jouait Paul pour me donner la réplique. À la fin, elle ne m’a pas dit ce qu’elle en pensait, simplement « okay, cool ». Deux jours plus tard, je signais le contrat pour jouer le personnage de Wye. Je suis fière de l’avoir obtenu sans aucun coup de pouce. Des femmes trans du monde entier avaient passé l’audition mais c’est moi qu’elle a choisi. Quand j’ai lu le scénario, c’était une évidence, je l’ai tout de suite compris : Wye, c’est moi !

À travers l’histoire d’amour de Paul et Wye, le film met en scène le New York contemporain du point de vue des marginaux, et montre ce que cela implique d’habiter une ville en étant jeune, sans sous ni repères. Comme Paul, vous êtes d’ailleurs arrivée à New York sans connaître personne. Vous reconnaissez-vous aussi un peu dans ce personnage ?
Oui, tout à fait. Je joue Wye qui connaît bien la ville mais d’un autre côté, j’ai aussi vécu ce qu’endure Paul. Je suis arrivée à New York à 17 ans et personne n’est venue me chercher non plus à Port Authority [la plus grande gare routière à l’extérieur de New York, ndlr]. Je ne savais pas où dormir ni comment j’allais me nourrir…. C’est fou quand même : je suis arrivée là-bas à 17 ans et quelques années plus tard, je me retrouve dans un film qui s’appelle Port Authority ! Ce lieu, c’est là où la communauté LGBTQI+ se rassemble. Des gens de toute l’Amérique y viennent pour découvrir qui ils sont, espérant une vie meilleure. Le film ne raconte donc pas seulement mon histoire, mais celle de plein d’autres personnes.

C’est un long-métrage sur le besoin de se sentir entouré. C’est ce qui fascine Paul chez Wye : grâce au voguing, elle a réussi à fédérer tout un groupe autour d’elle. Qu’est-ce que le voguing représente pour vous ?
C’est ma vie, c’est ce qui m’a matricé, m’a originellement constitué. Je viens directement de la scène underground des ballrooms. Quand j’ai commencé le voguing, j’avais quinze ans, j’en ai vingt-cinq maintenant. Ça m’a procuré une sensation extraordinaire de faire un film sur cette période-là de ma vie.

« Je suis née dans un monde où je n’avais pas ma place, j’ai dû en créer un où je l’ai. »

La danse est un puissant moyen d’expression, elle permet de s’extérioriser, on le voit bien dans le film. Mais plus celui-ci avance, plus on découvre l’intimité de Wye et donc quelque chose de plus intime. Ce registre d’émotions, c’est nouveau pour vous ?
Pas particulièrement, non. À travers la danse ou la mode, on exprime des émotions, on raconte des histoires, on est aussi actrice. Pour moi, danser, défiler ou jouer relèvent du même geste, de la même énergie. J’attendais depuis très longtemps de faire ma transition en tant qu’actrice. Étant une jeune fille trans, j’ai grandi avec l’idée que personne ne me ressemblait dans les magazines, à la télévision ou au cinéma. Quand je rencontrais d’autres femmes transsexuelles qui voulaient devenir actrices, elles me disaient que personne ne voulait leur donner une chance parce qu’elles étaient trans… Je me suis dit que j’allais changer ça, qu’il y avait là une histoire à construire. À travers le personnage de Wye, je veux montrer qu’une femme transsexuelle n’est pas si différente du reste de l’humanité.

Justement, ce que je trouve fort et beau dans Port Authority, c’est que le film ne fait pas du transsexualisme son sujet mais le banalise. Lorsque Paul apprend que Wye est trans, on ne s’attarde jamais sur le pourquoi du comment elle a changé de sexe.
Oui et on n’a pas besoin d’introduire le fait qu’elle soit trans. On ne lui colle pas d’étiquette, c’est quelque chose de nouveau. Les gens adorent mettre des étiquettes mais Wye est simplement une belle jeune femme. Elle a confiance en elle, elle a de l’empathie, elle est bien entourée… C’est tout ce qui compte. Beaucoup de personnes, surtout en Amérique, considèrent les trans comme des êtres faibles. Ils ne les voient même pas comme des êtres humains mais comme des animaux. Je veux dépasser les clivages de genre, je veux être une bouffée d’air frais.

Le cinéma est quelque chose que vous aviez toujours eu envie de faire ?
Oui, enfin j’ai toujours fait de la performance artistique. Le cinéma, la mode, la danse : ce sont juste des cases différentes mais au fond c’est la même chose. Les comédiens vont voir des défilés de mode et les modèles vont bien au cinéma. Tout est connecté à un moment donné. On te prend en photo, tu passes à la télé, tu prends la parole, c’est du pareil au même. Tu vas sur un plateau de tournage, on te dit qu’aujourd’hui tu vas jouer une femme au foyer, elle est en train de cuisiner mais elle porte du Chanel : tu dois jouer donc mais être aussi au service de ces vêtements.

Photo : l’affiche de Port Authority.

Dans le film, Wye dit à Paul qu’il doit reconquérir l’espace que le monde refuse de lui donner. Ça semble résumer assez bien votre philosophie de vie.
Wye sait que pour qu’elle soit acceptée dans ce monde-là, elle doit le changer. J’ai grandi à Chicago puis j’ai bougé à New York, j’ai cette capacité de changer les choses autour de moi où que j’aille et de faire évoluer les mentalités à travers ce que je dis. Il s’agit de montrer que je suis fière d’être ce que je suis. Ça fait du bien à beaucoup de monde. J’étais à un ball à Paris hier et plein de gens venaient me voir pour me dire que je les inspirais, que je les aidais, que je leur montrais comment ils pouvaient parvenir à s’aimer eux-mêmes. Je pense que si j’aide quelqu’un à s’accepter comme il est, alors lui-même va inspirer quelqu’un d’autre et ainsi de suite. C’est comme un cadeau que l’on se transmet. Une fois que chacun s’acceptera tel qu’il est, notre société sera alors bien meilleure. Je suis née dans un monde où je n’avais pas ma place, j’ai dû en créer un où je l’ai.

Quand on vous écoute, on sent chez vous une grande assurance. Être perçue comme une porte-parole ou une icône n’a pas l’air de vous effrayer.
Non, pas du tout. Vous savez, j’aime apprendre et réfléchir depuis toute petite. Quand j’étais enfant, mon père me mettait plein de livres dans les mains. J’ai découvert des personnalités qui ne cherchaient ni l’argent ni la gloire mais qui voulaient changer le monde.

Vous pouvez donner des exemples ?
Malcolm X, Maya Angelou, Nina Simone, Martin Luther King, Joséphine Baker, Dorothy Dandridge… Ils respirent et vivent encore à travers moi. Car ils se sont tous dits, un moment, qu’ils avaient les moyens de changer le monde et que leur vie allait inspirer celle des autres. Ça a fonctionné sur la petite fille de Chicago que j’étais.

« Les ballrooms sont des lieux où l’on peut être ce que l’on veut (…) Ici on est des rois, on est des reines, on est des empereurs et des impératrices, des pères, des mères, des frères et des sœurs. »

Vous n’avez douté à aucun moment de votre futur succès ?
Non, il ne faut pas penser ainsi. On nous conditionne à être comme tout le monde, à ne pas avoir d’individualité propre… Mais on ne peut pas compartimenter l’ensemble de l’humanité en deux catégories – soit on est un homme, soit on est une femme. J’aime ce que je suis, ce que je fais, ce que je représente. En grandissant, j’ai compris que j’étais ici pour un but précis, que j’étais quelqu’un d’unique. Chaque pas que je fais est une manière de rendre le monde meilleur. Tous les matins, je me réveille dans un monde que j’ai moi-même créé. C’est ça le pouvoir, et ce pouvoir-là personne ne peut me le voler, il ne peut pas être recréé, il m’appartient. Malcolm X m’inspire : il est né dans la misère, fréquentait les prostituées, se droguait, il a fait de la prison… mais un moment il a pris conscience du rôle qu’il pouvait avoir sur Terre. Il a changé les mentalités de tellement de gens, il leur a redonné confiance. Maya Angelou disait la même chose : « Sais-tu à quel point tu es important ? Sais-tu que tu es le descendant de rois et de reines ? Ne l’oublie jamais ». J’aurais aimé qu’on me le dise aussi. J’aurais aimé qu’on me dise que j’étais spéciale, que ce n’est pas grave d’être ce que je suis. Mais maintenant que j’ai réussi à me trouver, il n’y a plus rien qui puisse m’arrêter.

Vous avez dû vous affirmer très jeune…
Malcolm X était derrière les barreaux, physiquement. Mais pour moi, ces barreaux sont là n’importe où, n’importe quand. J’ai dû apprendre vite et toute seule. À l’école, on ne nous apprend pas l’astrologie ni l’empathie mais des conneries mathématiques… Ça ne sert à rien ! Moi je voulais plutôt comprendre pourquoi les gens pensent et agissent ainsi car je savais qu’une fois adulte, je changerai leur façon d’être.

Vous êtes maintenant à la tête de la maison de Miyake Mugler, qui est très réputée dans la culture ballroom. Ces communautés peuvent d’ailleurs se voir comme des laboratoires de pensée et d’action…
Les ballrooms sont des lieux où l’on peut être ce que l’on veut. Peu importe que tu sois noir, homo, chelou, peureux, monstrueux… Ici on est des rois, on est des reines, on est des empereurs et des impératrices, des pères, des mères, des frères et des sœurs. C’est comme un refuge où l’on construit sa propre famille. On nous a donné de la boue et on l’a transformée en or. C’est important d’avoir un espace où l’on puisse se réunir alors qu’on a essayé de nous séparer pendant tant d’années. Mes ancêtres ont été arrachés de leur terre en Afrique de l’Ouest. Ma famille a été séparée. Nous avions notre propre culture, nos propres dieux, ils sont arrivés avec la Bible et nous on dit : voici votre Dieu maintenant. On nous a conditionné à adopter les croyances d’autres personnes. À Paris, les Africains savent d’où ils viennent : du Cameroun, du Nigeria, du Mali, du Maroc… Ce n’est pas le cas en Amérique. J’ai besoin de savoir d’où je viens pour me connaître. J’ai besoin de savoir qui étaient mes ancêtres, ce qu’ils mangeaient, qui ils priaient pour m’accepter comme je suis.

C’est aussi une manière de ne pas effacer le passé…
Je porte encore le poids de la souffrance de mes ancêtres ! En Amérique, on entend toujours des gens qui nous disent « rentre chez toi si t’es pas content ». Mais je ne peux pas rentrer chez moi parce que j’étais amenée ici et je me suis bougée le cul depuis des siècles pour arriver là où j’en suis. Donc c’est chez moi maintenant. Se battre pour ce que l’on croit, c’est ce que fait le mouvement Black Lives Matter. Mes frères et sœurs se font abattre à cause de leur couleur de peau. En Amérique, la principale cause de décès des jeunes hommes noirs c’est la police. Cette année, 17 femmes trans ont été sauvagement tuées et on n’a toujours pas retrouvé leurs meurtriers. Ça fait peur à certains de voir que, moi, une jeune femme noire et transsexuelle, j’ai compris autant de choses, assimilé autant de connaissances sans jamais être allée à l’école. C’est un pouvoir que je ne devrais pas avoir. C’était pareil pour Malcolm X et il a été assassiné. Vous voyez où je veux en venir ? Je marche sur une corde raide sans filet. Et je n’ai pas besoin d’un million de dollars, j’ai juste une voix qui porte.

Port Authority de Danielle Lessovitz, avec Leyna Bloom et Fionn Whitehead, sort en salles ce mercredi 25 septembre.

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