La copie peut-elle devenir un art à part entière ?

Article publié le 23 novembre 2018

Art

Photo : un art wall de Gucci à New York annonçant l’exposition « The Artist Is Present ».
Texte : Antoine Leclerc-Mougne.

Soutiens indéfectibles de l’art contemporain, Gucci et son directeur artistique Alessandro Michele ont invité l’artiste italien Maurizio Cattelan à concevoir « The Artist Is Present » : une exposition événement qui interroge le concept de copie, à l’heure où les notions d’original et de plagiat sont plus que jamais affaiblies.

En passant par les puces de la Porte de Clignancourt à Paris, vous vous rendrez sûrement compte que la copie a bel et bien pris possession des lieux. Que ce soit à travers les faux t-shirts Gucci pendus sur des cintres, les copies de DVD vendus à la sauvette ou les contrefaçons de sneakers promues sans complexe, la copie est désormais partout, du périphérique de la capitale française jusqu’aux tableaux des plus grands musées, en passant par la grotte de Lascaux et les échoppes de Shanghai.

Shanghai, c’est justement la ville qu’ont choisi la maison de mode italienne Gucci et l’artiste Maurizio Cattelan, curateur de l’exposition, pour présenter au sein du Yuz Museum le travail d’une trentaine d’artistes chinois et internationaux ayant travaillé sur le concept de copie. Le lieu n’est évidemment pas choisi par hasard, car c’est bien dans la métropole chinoise qu’est née la pensée asiatique selon laquelle « la copie est l’original ». De quoi remettre en cause toutes les convictions occidentales liées au copyright.

Photo : la reproduction en légo du Sylvie Bag de Gucci par l’artiste Andy Hung Chi-Kin.

La force de « The Artist Is Present », c’est d’être une exposition dont le concept artistique flirte habilement avec la pensée méta. Le catalogue est une copie d’une édition du New York Times, et le titre et l’affiche de l’événement sont un duplicata pur et simple de la célèbre exposition du même nom imaginée par Marina Abramovic au MoMA en 2010. Bref, le ton est donné. Pour les rêves dans les rêves, on avait Inception de Christopher Nolan. Désormais pour l’art dans l’art, on pourra compter sur Maurizio Cattelan et Gucci qui nous font nous poser beaucoup de questions. La copie n’est-elle qu’une vulgaire reproduction sans âme et sans valeur ? Ou est-elle finalement une œuvre à part entière ? Afin de provoquer notre réflexion sur cette idée de faux mondialisé, Maurizio Cattelan a spécialement créé une mini réplique de la Chapelle Sixtine, remettant en cause l’unicité de l’œuvre voire même le statut de maître de la Renaissance attribué à Michel-Ange.

Photo : la reproduction de la Chapelle Sixtine par Maurizio Cattelan.

À l’image du curateur Maurizio Cattelan, les artistes invités ont eux aussi joué au jeu du clonage artistique dans 16 grandes salles du Yuz Museum. Elaine Sturtevant a ainsi recréé les œuvres de certains artistes iconiques du xxe siècle (Andy Warhol, Roy Lichtenstein), le collectif Superflex a reproduit, à partir de photos prises à la sauvette, les toilettes du Conseil de l’Union européenne à Bruxelles, et Margaret Lee a imaginé une réplique d’une des vitrines du grand magasin Barney’s à New York. L’artiste hongkongais Andy Hung Chi-Kin a lui osé le clin d’œil en reproduisant le fameux Sylvie bag de Gucci à partir de briques de Lego…

Le but ? Affirmer que la copie est un concept indispensable à l’évolution artistique et à la création, malgré la connotation immorale qu’elle évoque. Maurizio Cattelan l’a d’ailleurs déjà dit : « la copie est comme un blasphème : elle peut sembler irrespectueuse envers Dieu tout en étant la reconnaissance significative de son existence ». Ici, la complexité de la nature même de la copie ainsi que son processus créatif sont donc déconstruits, tout comme l’idée de création à caractère divin. La seule chose dont on peut être sûr, c’est que « l’originalité est surfaite », comme l’indique le manifeste introductif de l’exposition.

Photo : les toilettes du Conseil de l’Union européenne à Bruxelles reproduites à l’identique par le collectif Superflex.

De ce point de vue, la copie semble bien être la meilleure des flatteries ; de quoi pousser Christian Dior à se retourner dans sa tombe, lui qui avait fait sien le mantra « copier c’est voler » en l’affichant à destination de ses employés sur tous les murs de ses ateliers de l’avenue Montaigne. Question mœurs et évolutions des mentalités, on n’est décidément plus sur du copié-collé.

« The Artist Is Present », jusqu’au 16 décembre au Yuz Museum de Shanghai.

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