Culte : « Pull marine » ou l’esthétisation de la dépression

Article publié le 29 décembre 2015

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Texte : Violaine Schütz

Comment cette chanson célébrant autant le mal être a pu devenir immédiatement un tube, la hit déroulé en boucle à la radio et un 45 tours vendu à 600 000 exemplaires ? C’est la magie des années 80, pendant lesquelles afficher sa tristesse pouvait s’avérer très séduisant.

Le contexte : Serge Gainsbourg est un malin. Amoureux des femmes, il a toujours su jouer de l’image des actrices quand il voulait les faire chanter. Ainsi, en 1974, Isabelle Adjani récite l’un de ses textes, à la fois neurasthénique et érotique, Rocking chair, lors du Distel show de Maritie et Gilbert Carpentier en 1974. Il s’agit de complaisance dans la contemplation, d’amour des lettres et de masturbation.
Extrait : « Amour pervers, Me susurre Henry Miller, Dans son Tropique du Cancer, Du Cancer, Baudelaire, Me donne ce soir la chair, De poulette littéraire, Dans mon rocking-chair. » Plus tard, Jane Birkin reprendra le morceau, en y apportant sa propre sensualité, moins à fleur de peau/borderline que celle de la comédienne d’Adèle H. et de Camille Claudel. Huit ans, Gainsbourg n’a pas oublié de quoi Adjani était capable, et ils travaillent ensemble à un album entier. Sur onze chansons, ils en ont co-écrivent sept, et Serge compose toutes les musiques. Le disque n’a pas pris une ride, avec des titres aussi émotionnels et originaux que Le Bonheur c’est malheureux, Ohio ou Beau oui comme Bowie.

Les raisons du succès : Écorchés vifs et ultra talentueux, Adjani, l’actrice intello hystérique abonnée aux rôles profonds de folles déprimées et Gainsbourg, fils d’immigrants juifs mal dans sa peau comblant ses complexes dans les bras des plus belles femmes de France, ont en commun une vision de la vie qui lie la beauté et la tristesse, dans l’idéal de Baudelaire. Pull marine, premier titre extrait de l’album, co-écrit par les le musicien et la star, symbolise l’union spirituelle de ces deux âmes ultra sensibles. A sa sortie, le morceau, pourtant très sombre (on est loin de la variété qui cartonne cette année-là, des Bonnie Tyler, Irene Cara, Patrick Bruel, des Forbans et de Duran Duran) s’avère être un tube phénoménal, acclamé par la critique. 600 000 exemplaires s’en écoulent et depuis 1983, plus d’un million d’exemplaires se sont vendus. L’une des raisons de son succès tient au clip, ultra filmique et intense, réalisé par un jeune Luc Besson de 25 ans (qui dirigera Isabelle dans l’un de ses meilleurs films, Subway, en 1985) et produit par Bernard Tapie, le pape des golden years. Véritable court-métrage au scénario travaillé, il retranscrit ce qui se passe lorsqu’on touche le fond (et qu’on arrive pas tout de suite à remonter à la surface). On est au début des années sida, une partie des Français va noyer son chagrin au Palace, et on se pare de noir tandis que la new-wave bat son plein. La puissance du clip, visuellement très réfléchi (avec le bleu de la piscine rappelant celui des yeux de l’actrice) montre Isabelle, vulnérable, en pleine scène de ménage avec son amant, puis, toute habillée dans son petit pull marine, dans une piscine. Tournées a la piscine de l’Arche Guédon à Torcy (dont on aperçoit le complexe sportif à l’écran), les images illustrent parfaitement le désespoir amoureux et l’envie dans finir, lors d’une rupture difficile. Matraquée à sa sortie, la vidéo qui a obtenu la Victoire de la musique du meilleur vidéo-clip 1984, sur les chaînes de télévision, il n’est pas rare de la voir encore diffusée aujourd’hui. Et des artistes modernes comme Alka Balbir, Marc Desse et Saintes se sont même fendu d’une reprise. La preuve que le désespoir demeure une valeur éternelle. Écouter ce texte émouvant et ces sonorités doucement éthérées dans ces périodes troublées fait encore un bien fou, tel un miroir tendu vers nos névroses, les sublimant de manière cathartique. Car ce n’est qu’une fois qu’on a touché le fond, qu’on peut rebondir, dit l’adage.

L’anecdote : Jane Birkin, qui se séparait de Serge Gainsbourg à l’époque, a raconté par la suite, aux Inrockuptibles, qu’elle aurait aimé chanter « Pull Marine » : « Lorsque je suis retournée rue de Verneuil pour écouter les premières mélodies qu’il avait composées pour moi après notre rupture, tout le monde m’y attendait : Philippe, Bambou et Charlotte, qui avaient tous noté à l’aide d’étoiles les airs que Serge leur avait soumis. C’était à moi de choisir. Je me rassurais en soulevant les feuilles pour voir les notes des autres. Il y avait une mélodie que je trouvais magnifique, celle de « Pull marine ». Serge m’a dit « Ah non, celle-là est pour Adjani ! » La mélodie de « Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve », chantée Jane Birkin sur l’album Baby Alone in Babylone, que Gainsbourg écrivit au même moment, ressemble mélodiquement à Pull Marine.

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