Pas d’alcool ni de drogue : le mouvement straight edge est-il toujours aussi punk ?

Article publié le 30 juillet 2020

Lina Rhrissi

Né dans des années 1980, le mouvement initié par le groupe de punk hardcore Minor Threat prônant une vie sans alcool et sans drogue semble connaître un regain de popularité. De plus en plus dépouillé de ses attributs originels, il est à la fois adopté par certain·e·s militant·e·s de la gauche radicale et par la nouvelle génération, adepte de mindfulness.

 

« J’ai l’impression de me sentir mieux dans mon corps et dans ma vie », raconte Flo*, 27 ans, militant proche des milieux autonomes et anarchistes vivant à Grenoble. Il y a neuf mois, il est devenu straight edge, ou sXe, c’est-à-dire qu’il ne boit pas, ne fume pas et ne se drogue pas. « Avant, c’était un peu l’inverse. J’étais tombé dans une sorte d’alcoolisme social, à picoler, jamais seul, mais tous les jours. Ça me handicapait pas mal dans ce que je faisais, je n’avais pas vraiment de contrôle sur ma vie. »
Le mouvement dont se revendique le jeune activiste français est né il y a 40 ans, au sein de la scène punk rock de Washington DC. En 1981, le groupe Minor Threat sort le titre « Straight Edge ». Le chanteur Ian MacKaye y crie, entre autres, « I’ve got better things to do ; Than sit around and smoke dope » (« J’ai mieux à faire que de rester assis à fumer de la dope »). Sans le vouloir, il crée une sous-culture qui touche toute une génération. Tony Rettman, témoin de l’époque et auteur de Straight Edge: A Clear-Headed Hardcore Punk History (Bazillion Points, 2017), s’en souvient bien. « Les États-Unis étaient en pleine gueule des bois des sixties, période pendant laquelle les gens se sont mis à prendre des substances pour s’élever et vivre des expériences transcendantales. Dans les années 1980, au contraire, les jeunes buvaient et se défonçaient sans but, juste pour le plaisir. »

Le New-Yorkais a douze ans quand son grand frère lui fait découvrir un disque de Minor Threat. « Je voyais tout le monde se mettre dans des états pas possibles et je trouvais que ça n’avait aucun sens. Alors ça m’a tout de suite parlé. » Le groupe opère la rébellion ultime en s’opposant à l’idéal punk « sex and drugs and rock and roll ». Les plus investi·e·s se tatouent un « X », devenu symbole du mouvement après un show au cours duquel les videurs avaient imprimé la lettre sur le bras des mineur·e·s, afin de signaler au bar qu’ils·elles ne devaient pas être servi·e·s. « Les gens qui ont suivi le mouvement voulaient être eux·elles-mêmes et trouvaient le punk nihiliste obsolète. Ils·Elles ne vivaient pas dans la rue, c’étaient des gosses propret·te·s de la banlieue », analyse le spécialiste.

À la fin des années 1990, des milices straight edge sèment la terreur aux États-Unis

Dans les années qui suivent, d’autres groupes émergent, comme Youth of Today, qui cherche à rassembler la scène sXe et y incorpore le combat vegan, illustré par le clip de la chanson No More, où défilent des images d’abattoirs industriels. L’écrivaine américaine Shawna Kenney (Live at the Safari Club: A History of Hardcore Punk in the Nation’s Capital 1988-1998, Rare Bird Books, 2017), a fait partie des fans de cette deuxième vague. En 1986, elle a 16 ans, vit en banlieue de Washington DC et passe ses week-ends à aller voir des concerts où les jeunes s’éclatent, gueulent et font des pogos, sans stupéfiants. « J’ai grandi dans un foyer avec plein de fumeur·euse·s tandis que mes ami·e·s et cousin·e·s prenaient de l’herbe, de l’acide ou du LSD. Je me suis rebellée contre ce que j’ai vu autour de moi », confie-t-elle.

 

 

Au cours des années 1990, les subdivisions du straight edge prennent des directions variées et parfois extrêmes. Des groupes se convertissent à la conscience de Krishna, d’autres sont anarchistes ou d’obédience chrétienne. Puis le mouvement dérive lorsqu’une branche minoritaire du mouvement commence à prendre des airs de milice. À Salt Lake City et Reno, des bandes se revendiquant sXe organisent des expéditions punitives dans les boîtes de nuit et contre les dealer·euse·s. En 1999, un garçon est tué dans l’une de ces bagarres. Les médias parlent alors de gangs straight edge et l’opinion se met à voir d’un mauvais œil ces jeunes qui refusent de s’intoxiquer. Les responsables de ces violences, peu nombreux·ses, entraînent une stigmatisation de l’ensemble du mouvement. « La télévision américaine est très sensationnaliste et a beaucoup joué sur ces peurs à l’époque, détaille Tony Rettman. Je pense qu’il y aura toujours cette impression que ceux·celles qui disent ne pas boire, ne pas fumer et ne pas avoir de relations sexuelles avec différent·e·s partenaires imposent leur morale aux autres. Or, si certain·e·s sont tombé·e·s dans le moralisme, la plupart ne le sont pas. »

Du straight edge des clean kids au queer edge des anarcho-communistes 

Reste que la politique est toujours très présente dans le mouvement. Le groupe de punk Redbait est l’un de ceux qui font encore vivre l’esprit straight edge. Fondé en 2014 à Saint-Louis, dans le Missouri, en réaction aux manifestations de Ferguson contre les violences policières, ses chansons dénoncent autant les dangers de l’héroïne que les lois anti-immigration de Donald Trump. Pour Rebecca, membre de Redbait, végane et devenue straight edge en 2006 après avoir bataillé contre des problèmes d’alcool, la lutte contre le capitalisme et celle contre les addictions vont de pair. « Je pense que tout cela est lié. Pour libérer les classes populaires d’un système qui nous exploite, il faut garder l’esprit clair et travailler ensemble plutôt que de nous battre contre nous-mêmes », estime la musicienne de 39 ans.
De l’autre côté de l’Atlantique, en Europe, certain·e·s membres des mouvements anarchistes ou communistes se sont aussi approprié·e·s l’expression, sans qu’elle n’ait plus grand-chose à voir avec le genre musical dérivé du rock. C’est le cas de Flo*, l’activiste grenoblois, qui a revendiqué le terme après avoir lu la brochureMy Edge Is Anything But Straight : Towards A Radical Queer Critique Of Intoxication Culture” publiée en 2014 par Warzone Distro appelant à un queer edge débarrassé des aspects virilistes du straight edge américain des origines. « Le fait d’aller dans des espaces de socialisation où il y a de l’alcool ou de la drogue et d’y assumer sa sobriété peut amener les gens à réfléchir, rien qu’en leur montrant que c’est possible », argumente le diplômé en sciences politiques.
Une posture sans doute plus facile à adopter aujourd’hui qu’hier. « Le straight edge est moins underground qu’avant. On peut en parler à quelqu’un qui ne connaît pas le punk rock et il comprendra de quoi on lui parle. L’idée de la sobriété est arrivée dans le mainstream », confirme Tony Rettman. À partir de 2006, le catcheur américain Phillip Jack Brooks a.k.a. CM Punk, se revendiquant sXe, a fait connaître le mouvement au plus grand nombre. Plus récemment, des rappeurs comme Tyler, The Creator, Lil Yachty ou Vince Staples ont assumé avoir adopté ce mode de vie sain.

Les jus détox ont-ils tué l’esprit punk ? 

Ces choix s’inscrivent dans une tendance sociétale plus large. Selon une étude de la banque Berenberg publiée en 2018, la génération née après 1995 boit 20 % moins d’alcool que la précédente, en partie parce que les plus jeunes ne pensent plus que boire est aussi « cool » que le considéraient leurs aîné·e·s. De même, d’après l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), entre 2014 et 2017, la consommation intensive de tabac des Français·e·s âgé·e·s de 17 ans a diminué de 23 %, tandis que leur consommation régulière de cannabis s’est réduite de 20 %. Les usages de cocaïne, de champignons hallucinogènes ou d’ecstasy sont aussi à la baisse.
Certaines fêtes sans excès, comme le festival méditatif Dharma Techno qui se déroule au cœur des Pyrénées-Orientales, rencontrent d’ailleurs un vrai succès. Le réseau social Soberistas, lancé en 2012, réunit même ceux·celles qui ont fait le choix de la sobriété. Dans le milieu de la mode, le style health goth popularisé, entre autres, par Rick Owens, associe esthétique gothique et santé physique. Sur Instagram, où les plus jeunes utilisateur·ice·s font particulièrement attention à leur e-réputation, de nombreux·ses influenceur·se·s font la promotion du yoga, des jus détox et du développement personnel, encourageant ainsi à adopter un mode de vie sain, voire straight edge pour les plus extrêmes.

 

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