Comment s’est passé le coming-out de Céline Pham, chef d’origine vietnamienne ?

Article publié le 5 juillet 2017

Texte : propos de Céline Pham recueillis par Géraldine Sarratia pour Magazine Antidote : Borders été 2017

À l’heure où Taïwan devient le premier pays d’Asie à autoriser le mariage gay, une série de cinq témoignages prouve la complexité et l’extrême individualité de chaque expérience. Voici celui de Céline Pham, chef d’origine vietnamienne de 29 ans.

Pour la majorité des homosexuels, il y a un avant et un après leur coming out, ce moment où ils ou elles ont dit leur préférence sexuelle. Et si ce franchissement de frontière est un motif récurrent de la vie homosexuelle, il reste avant tout un acte personnel et singulier.

C’est un des motifs narratifs qui rythment la vie de beaucoup d’homosexuels : à un moment donné de leur vie, ils diront et assumeront socialement leur préférence sexuelle. Un franchissement de frontière qui reste un acte extrêmement singulier, qui prend des sens et des valeurs très différents selon les cultures, les origines sociales et les individus. Un croisement de luttes ou d’oppressions aussi nommé « intersectionnalité », qui rend singulière l’expérience et le combat de chacun. Car il n’y a pas un mais une infinie variation de coming out, comme celui de Céline Pham, chef d’origine vietnamienne de 29 ans.

UNE DÉCLARATION TARDIVE

À 28 ans, après avoir pourtant découvert et affirmé ma sexualité à 13 ans, j’ai fait un coming out inversé, un peu contraint par la tristesse. Je venais de me séparer de ma conjointe avec qui j’étais restée six ans. J’ai appelé mon père pour qu’il m’emmène à l’aéroport, je voulais partir loin. Je n’avais pas quelqu’un à lui présenter mais bien le contraire. C’est sorti, enfin. Je lui ai dit que c’était terminé, qu’elle -ma soi-disant « coloc »- m’avait quittée et que j’étais malheureuse comme les pierres. Il la connaissait très bien, elle venait régulièrement dans ma famille. Il était très triste pour moi, pour ma rupture. Je pense qu’il était soulagé que j’arrive enfin à mettre des mots dessus. Les non-dits étaient lourds.

« Je n’avais pas quelqu’un à lui présenter mais bien le contraire. C’est sorti, enfin. Je lui ai dit que c’était terminé, qu’elle -ma soi-disant « coloc »- m’avait quittée et que j’étais malheureuse comme les pierres. »

J’avais essayé de lui parler à plusieurs reprises, impossible, les mots ne venaient pas. À 27 ans, pendant un voyage de famille au Vietnam. Je m’étais dit que ce serait le voyage du coming out. Mon frère me soutenait, me tendait des perches, souvent il lançait à table d’un regard complice : « Céline a quelque chose à vous dire ». Je savais que mon père était au courant, qu’il en parlait avec mes frères. Mais je n’y arrivais pas.
J’ai un autre cousin homosexuel, c’est tabou dans la famille. Les jours passaient. Je me retrouve une matinée face à mon père, il me fait redécouvrir son enfance au Vietnam, m’emmène sur des lieux importants pour lui. On est resté sur un banc à attendre que ça sorte. Et ça ne sortait pas. J’ai continué à être avec mon ex, à venir avec elle le dimanche chez mes parents. Dans sa famille à elle, j’étais pleinement acceptée.

Ce qui me gênait le plus, c’était la réaction de ma mère. Sans doute parce qu’elle vient de la campagne profonde du Vietnam, et qu’elle est très traditionnelle, je me disais bêtement qu’elle serait déçue de moi. Je pense que la différence de culture m’a retenue et m’a fait peur. La famille et la filiation, c’est très important pour elle. Elle voyait aussi disparaître l’éventualité de me voir un jour avec des enfants. Du coup, triste, en pleurs, je lui ai enfin dit : « J’aimerais que C. revienne ». Elle a été compréhensive et m’a consolée. Elle m’a dit que nous n’étions pas faites l’une pour l’autre. Une douleur sourde m’a frappé la poitrine, mes larmes ont coulé encore plus fort, cette fois pas pour la tristesse de la rupture mais pour cette compréhension inattendue.

 » Avec le temps, les rencontres et l’expérience, je me suis rendue compte que je ne pouvais plus mentir si je voulais réussir à transmettre des émotions à travers ma cuisine. »

Il n’y pas qu’avec ma famille que le coming out a été difficile. Dans mon métier, le monde si particulier de la restauration, je n’osais pas le dire au début. Je me suis pris de plein fouet la découverte d’un milieu homophobe et machiste, surtout à l’école et lors de mon apprentissage. Cela m’a totalement refroidie. Je suis restée très longtemps dans le placard, mais en prenant de l’assurance au niveau culinaire. Avec le temps, les rencontres et l’expérience, je me suis rendue compte que je ne pouvais plus mentir si je voulais réussir à transmettre des émotions à travers ma cuisine. Maintenant, c’est moi la première qui tourne en dérision et remixe toutes les blagues potaches, remarques blessantes, entendues au fil des années… Je crois qu’il il vaut mieux en rire qu’en pleurer.

Cet article est extrait du Magazine Antidote : Borders été 2017 photographié par Olgaç Bozalp.

À lire aussi :

[ess_grid alias= »antidote-home2″]

Les plus lus

Joan Tronto, philosophe du care : « Réparer et maintenir en vie les êtres vivants devraient être notre priorité »

Signifiant tout à la fois « soigner », « faire attention à » ou encore « se soucier de », le terme anglais « care » est aujourd’hui le fil rouge d’un courant intellectuel né dans les années 80 pour promouvoir une société plus juste et équitable où la question du bien-être de tous·tes est la préoccupation centrale. Grande penseuse de cette « éthique du care », l’universitaire féministe Joan Tronto prône également un monde plus égalitaire marqué par une meilleure répartition du « caring work », ce travail souvent dévalorisé par notre société capitaliste qui consiste à prendre soin les un·e·s des autres, mais aussi de l’environnement.

Frédéric Lenoir : « Il faudrait se diriger vers un modèle de sobriété heureuse »

Philosophe, sociologue, romancier, Frédéric Lenoir figure parmi les auteur•rice•s francophones les plus en vue. son Œuvre prolifique comporte une quarantaine d’ouvrages (La Puissance de la joie, Le Miracle Spinoza…) vendus à plus de sept millions d’exemplaires et traduits dans une vingtaine de langues. Son livre Vivre ! Dans un monde imprévisible, PUBLIÉ EN JUIN 2020, s’appuie sur le savoir et l’expérience des philosophes du passé, mais aussi sur les recherches en neurosciences, pour nous aider à développer nos ressources intérieures malgré les soubresauts de l’époque contemporaine. Une précieuse boussole pour naviguer dans un monde de plus en plus complexe.

Entretien avec la philosophe Judith Butler, défenseuse d’une « égalité radicale »

Judith Butler est devenue l’une des intellectuelles les plus célèbres au monde grâce à son essai Trouble dans le genre (La Découverte), suivi de multiples contributions aux études de genre. Sa bibliographie est pourtant loin de se réduire à ce champ universitaire : à travers ses nombreux textes et ouvrages, la philosophe interroge également la construction de l’identité et analyse les structures d’oppression (visant les migrant·e·s, les femmes ou encore les personnes de couleur) pour mieux les déconstruire, afin de faire ressortir la nécessité d’une convergence des luttes au profit d’une « égalité radicale » encore loin d’être atteinte.

lire la suite

voir tout

Société

Elon Musk a confirmé son intention d’envoyer des êtres humains sur la planète Mars d’ici 2026

Newsletter

Soyez le premier informé de toute l'actualité du magazine Antidote.