Pas d’égalité sans les putes

Article publié le 27 janvier 2021

Texte par Michaël Petkov-Kleiner extrait d’Antidote Statements issue hiver 2020-2021. 

Longtemps réduit∙e∙s au silence et minorisé∙e∙s, les travailleur∙se∙s du sexe ont trouvé dans les grands courants d’émancipation actuels de nouveaux alliés. Nous leur avons donné la parole afin de comprendre leur vécu, mais aussi leurs arguments contre la politique répressive de notre pays. Nul doute que leur lutte constitue l’un des grands combats égalitaires du temps présent.

Il est 16 h dans les bureaux d’Acceptess-T, l’une des principales associations françaises qui luttent contre la discrimination des personnes transgenres. J’attends que Giovanna Rincon, la directrice des lieux, finisse sa permanence. Dans la salle où je me suis installé, deux trans à la poitrine volumineuse parlent en espagnol et semblent s’échanger des conseils beauté. Sur les murs, pas mal de trucs épinglés. Et puis là, entre une affiche de prévention contre le sida et des horaires de cours de natation, un petit poster annonce les funérailles de Jessyca Sarmiento, travailleuse du sexe péruvienne lâchement assassinée au bois de Boulogne, en 2020, dans l’indifférence des pouvoirs publics. La photo de son visage souriant qui illustre l’adresse pour sa crémation me rappelle ce que je suis venu foutre là. Quelques jours auparavant, j’avais rencontré Giovanna lors de la Marche des fiertés LGBTQI+, à Pigalle, une manifestation différente de la Gay Pride traditionnelle, car se voulant plus « politique que festive ». Dans la foule, Giovanna était en tête du cortège des « putes », constellé de parapluies rouges – signe de reconnaissance du STRASS, syndicat autogéré des travailleur·se·s du sexe –, de pancartes contre la putophobie, et arborant une large banderole : « CLIENTS PÉNALISÉS, PUTES ASSASSINÉES ». Giovanna, le regard déterminé et le poing levé, scandait au mégaphone un slogan venu d’Amérique latine qui aujourd’hui tient lieu de leitmotiv politique : « Putas unidas, nunca seremos abolidas ! » (« Les putes uni·e·s ne seront jamais aboli·e·s »). Le slogan avait été repris en chœur plusieurs fois. Puis des cris d’encouragement. Et reprise du slogan.
J’avais profité d’un moment de répit pour l’approcher et lui poser une question assez brute : « Qu’est-ce que ça vaut, la vie d’une pute, aujourd’hui ? » Avec ses yeux lasers et d’une voix bienveillante, elle m’avait répondu : « Pas grand-chose. Pas grand-chose, parce que nous sommes prises en otage par les politiques et les féministes abolitionnistes, qui prétendent tout faire pour nous aider ; qui nous victimisent, mais qui en réalité prennent toutes les décisions à notre place et nous enferment dans une sorte de maternalisme. Cette prise de pouvoir des féministes abo a des conséquences très néfastes. En termes de sécurité, il y a de plus en plus d’assassinats. En termes de santé, il y a une hausse des contaminations. En termes de précarité, le Covid-19 a mis beaucoup de travailleuses du sexe à la rue, car elles ne pouvaient plus travailler et payer leur loyer. Nous sommes encore et toujours stigmatisées. » Je lui avais alors demandé comment les aider concrètement. Elle m’avait dit : « En donnant la parole aux personnes concernées. »
Donner la parole aux personnes concernées. Il est 16 h 30 et Giovanna passe la porte pour venir me chercher. Ses yeux sont toujours aussi perçants et elle a le corps tonique de celles et ceux qui se sont construit·e·s dans la lutte. Il faut dire qu’en matière d’oppression, Giovanna a dégusté : née à Bogota dans une famille pauvre, elle a connu très tôt l’exclusion suite à sa transition. Débarquée en Europe, elle a ensuite été mise au ban de la société parce qu’étrangère, parce que trans, parce que pute, parce que séropo. Elle a fait de ces discriminations une force en devenant militante et en co-créant, en 2010 à Paris, cette association qui protège et aide les transgenres dans leur quotidien. On s’isole dans son petit bureau. J’imagine que des milliers de personnes se sont confiées ici. Parmi toutes ces destinées, je lui demande laquelle l’a le plus marquée. Elle me raconte l’histoire de Kori.
Kori est arrivée en France il y a à peine trois ans, elle fuyait le Venezuela. Elle avait du mal à parler d’elle à son premier rendez-vous. Elle culpabilisait à fond, elle voulait que le fait qu’elle soit séropositive et travailleuse du sexe soit caché, parce que ce qu’elle désirait le plus, c’était d’avoir une « bonne image » auprès des gens. Oui, depuis sa transition, Kori a toujours entretenu un côté diva, artiste, glamour et chic, tout devait être parfait alors forcément, elle craignait de perdre sa réputation. Elle a commencé à fréquenter l’association, ce qui lui a permis de suivre un protocole de soin pour le VIH, de prendre des cours de français et d’avoir des papiers. Petit à petit, elle a pris confiance en elle, elle s’est approprié une histoire, une culture trans et s’est mise à militer pour les droits des transgenres. Maintenant, elle n’a plus peur de dire en public qu’elle vit du sexe et qu’elle a le sida, elle est devenue militante et vice-présidente d’Acceptess-T. « C’est très important pour nous d’aider les personnes qui en ont besoin, mais il est encore plus important de penser qu’il y a une transmission, ponctue Giovanna. Ce passage de relais a une puissance énorme, car il signifie qu’il y a eu une prise en compte d’une conscience collective qui, pour nous, est la clef. C’est le cerveau, le cœur, l’âme de ce qui manque encore au mouvement. »
J’en viens alors à la notion de fierté. Giovanna courbe mon élan : « Avant de dire d’une manière simpliste : “On est putes, on est trans et on est fières”, il faut dire pourquoi cette fierté est devenue si importante. Pour beaucoup de travailleuses du sexe, ce travail est un choix délibéré, réfléchi. Mais chez une majorité de transgenres, c’est un choix conditionné par l’exclusion, la transphobie, le manque de politiques publiques. Notre fierté, c’est de s’être approprié cette exclusion, d’en avoir fait une culture d’entraide, quelque chose de positif. Notre progressive conscientisation dérange, parce qu’elle met le doigt sur la plaie, sur les angles morts de la société. Elle déconstruit les valeurs profondes sur lesquelles elle s’est bâtie. » Et en cela, les travailleur·se·s du sexe politisé·e·s représentent une réelle menace.

Résistance et déconstruction

Je m’en doutais un peu, mais je capte de plus en plus qu’être travailleur·se du sexe, que l’on soit cis, trans, hétéro, homo ou bi, c’est être dépossédé·e d’une parole crédible, être à demi criminalisé·e et réduit·e à la quasi-clandestinité depuis la loi de pénalisation des client·e·s de 2016. C’est être traité·e comme une merde dans les marges d’un monde qui se fantasme hypocritement pur. Et finalement, c’est être condamné·e à vivre dans un processus de perpétuelle résistance. Comme dans tout combat pour la survie, il faut connaître les rapports de force, désigner les oppresseur·euse·s et forger des armes. Et dans la lutte politique, les armes s’aiguisent sur le silex des idées. Longtemps considéré comme un sujet exotique ou indéfendable, la prostitution est devenue un champ d’études légitime sous la plume de l’enseignante-chercheuse américaine Gail Pheterson, avec ses ouvrages The Whore Stigma (publication gouvernementale nationale, 1986), A Vindication of the Rights of Whores (Seal Press, 1989) et Le Prisme de la prostitution (L’Harmattan, 2001) dans lesquels elle développe notamment le concept de « stigmate de putain » comme instrument sexiste de contrôle et de disqualification sociale. En 2004 est publié un autre livre de référence : La Grande Arnaque : sexualité des femmes et échange économico-sexuel (L’Harmattan, 2004) de l’anthropologue féministe Paola Tabet. Elle y démontre que dans le cadre patriarcal, le mariage est une forme de « servage gratuit » ayant pour but la reproduction, tandis que la prostitution est dévaluée parce qu’elle échappe à cette logique, et délivre une forme d’autonomie aux dominé·e·s.
Dans la continuité de ces travaux, Les Luttes des putes (La Fabrique éd., 2014), dont le titre est volontairement calqué sur le concept de lutte des classes de Marx, fait également office de bouquin incontournable sur la question. Écrit par Thierry Schaffauser, membre d’Act Up et du Strass « plus fier d’être pute que pédé », cet essai se présente comme un manifeste pour inscrire les combats des prostitué·e·s au sein des luttes féministes, ouvrières et homosexuelles. Car si la prostitution gay a été beaucoup moins étudiée que la prostitution féminine et se singularise par quelques spécificités, les travailleurs du sexe masculin souffrent des mêmes discriminations que leurs consœurs féminines et transgenres. Dans une structure misogyne et patriarcale, l’homme homosexuel prostitué est lui aussi considéré comme un objet de plaisir interdit occupant une place de dominé et de subordonné. Il est important de comprendre que le terme de travailleur·se du sexe embrasse ainsi des genres et des orientations sexuelles différents, liés par une même soumission stigmatisante à l’ordre hétéronormé. Je me suis donc tourné vers Thierry Schaffauser pour comprendre contre quoi et contre qui cette résistance fait front. Après quelques échanges par mail, je le joins par téléphone.

Giovanna Rincon : « La vie d’une pute ne vaut pas grand chose aujourd’hui, parce que nous sommes prises en otage par les politiques et les féministes abolitionnistes, qui prétendent tout faire pour nous aider ; qui nous victimisent, mais qui en réalité prennent toutes les décisions à notre place et nous enferment dans une sorte de maternalisme. »

Il me dit : « Pour moi, le rejet de la prostitution trouve ses origines profondes dans un ferment religieux issu du christianisme patriarcal. Le grand tabou, c’est le corps, c’est l’indisponibilité du corps. Au Ier siècle de notre ère, Paul de Tarse a théorisé le fait que le corps n’appartenait pas à soi-même, mais à Dieu, et qu’on ne pouvait pas en faire ce qu’on voulait. Il y a presque une mystique là-dedans. Aujourd’hui, quand on parle de remettre dans le droit chemin les femmes déchues, de réhabiliter les prostitué·e·s, ce n’est qu’une forme laïque et modernisée de cette pensée. » Thierry me fait comprendre par-là que les ennemi·e·s direct·e·s des pro-prostitutions, les abolitionnistes, s’alimentent d’idées clairement moyenâgeuses. Ce camp adverse s’inscrit dans la continuité de la tradition républicaine française, qui applique une logique de répression depuis la loi Marthe-Richard de fermeture des maisons closes, en 1946. Il possède une immense force de frappe médiatique (plusieurs ministres et ancien·ne·s ministres en font partie) et est assez disparate dans sa composition, puisqu’il comprend des conservateur·rice·s pur jus, des progressistes de gauche et d’extrême gauche, mais aussi une grande majorité de féministes. « La position abolitionniste des féministes classiques remonte aux premières féministes anglaises de la société victorienne. Sociologiquement, c’était souvent des bourgeoises chrétiennes, et elles défendaient des valeurs morales strictes. Pour elles, les prostituées donnaient une mauvaise image du corps et entretenaient une certaine violence faite aux femmes dans la rue en excitant les pulsions sexuelles masculines. Dans les années 1970, les intellectuelles de la deuxième vague féministe, comme Kate Millett ou Christine Delphy, restent fondamentalement abolitionnistes, car elles voient dans la prostitution une forme d’esclavage. Pour elles, quand les prostituées se libéreront de leur condition, elles abandonneront cette activité. Ça reste une lecture très élitiste et classiste. »
Une posture qui se retrouve aujourd’hui dans le féminisme mainstream, dessinant les mêmes lignes de fracture que sur la question du voile ou de l’antiracisme politique. Ce « féminisme de l’establishment et des ministères », malgré lui, demeure complice du patriarcat : « Le patriarcat est le vrai fond du problème, car il a séparé les femmes en deux catégories : celles qui servent au travail de reproduction et celles qui servent au travail de divertissement sexuel. Derrière cela, il y a l’idée que si l’on veut assurer la transmission des gènes du patriarche, il faut contrôler la sexualité des femmes pour qu’elles n’aient qu’un seul partenaire. En revanche, les putes, femmes comme hommes, ne rentrent pas dans ce schéma-là et représentent un danger potentiel. Pour pouvoir les dominer, on les a marquées du fameux “stigmate de putain” mis en lumière par Gail Pheterson. »

Manifestation en faveur des droits des prostitué·e·s.
Reste à déconstruire l’argument le plus récurrent des abolitionnistes, celui du travail forcé et de l’exploitation. Pour ce faire, Thierry analyse les tenants et aboutissants de cette polémique : « Il y a une instrumentalisation du travail forcé pour interdire l’ensemble du travail du sexe. Je pense qu’il faut sortir de ce mythe. Dans la pratique, les lois contre la traite des êtres humains servent surtout de lutte contre l’immigration. Le problème de l’exploitation existe, mais c’est justement en renforçant le contrôle des frontières et en luttant contre l’immigration qu’on pousse encore plus les migrant·e·s à venir et tomber dans les bras de gens qui vont les exploiter. C’est inhérent au capitalisme global. Aujourd’hui, nous, en tant que militant·e·s, on essaye de dire que si on veut combattre la traite des êtres humains, il faut la combattre partout : dans l’agriculture, le travail domestique, etc. Dans plein de secteurs, il y a des problèmes d’exploitation qui entrent dans cette définition, ça n’est pas propre au travail du sexe, mais ça, ça intéresse beaucoup moins les États et les abolitionnistes. »
Véritable impensé des luttes sociales et sociétales pendant des décennies, Thierry entr’aperçoit cependant une lueur d’espoir pour le travail sexuel avec la vague actuelle du néo-féminisme, plus nuancé et inclusif : « C’est vrai que la convergence des luttes, l’intersectionnalité, ça fait avancer les choses. Notre combat rejoint celui de nombreuses victimes d’oppression, que ce soit de sexisme, de racisme, de validisme, d’homophobie… Au début des années 2000, je pense que 90 % des féministes étaient abolitionnistes. J’ai l’impression que ça s’est beaucoup plus équilibré depuis. »

Une acceptation nécessaire

Thierry avait conclu notre discussion en me disant que le travail du sexe correspondait à une diversité de stratégies et de parcours d’émancipation, qu’il ne pouvait pas seulement se résumer au « tapin » dans la rue, qu’il y avait une multitude de pratiques comme le BDSM, l’escorting, le cam sex, l’assistance sexuelle ou même, parfois, tout simplement l’écoute. Les termes « travailleur·se du sexe », en même temps qu’ils effacent le « stigmate de putain », englobent une réalité riche et complexe.
J’avais vu un peu par hasard sur mes réseaux sociaux remonter les posts d’une certaine Tan Polyvalence. La polyvalence n’était pas chez elle un mot creux puisque travailleuse du sexe en tant que domina, elle était aussi anarcha-féministe, sexologue, anthropologue et écrivaine. À ce stade de mes recherches, il me paraissait nécessaire de connaître son expérience pour compléter mon approche. Le jour et l’heure de notre rendez-vous Skype fixés, son visage apparaît sur mon écran.
Les bras tatoués, piercing sur la lèvre, T-shirt Motörhead et longue chevelure rousse, elle me prévient d’emblée que ça va être le bordel, parce que « ça part dans tous les sens », son existence est plurielle. C’est justement ce qui m’intéresse. On commence par ce qui l’a amenée à devenir dominatrice SM. Elle me dit que jeune étudiante en archéologie, elle n’a jamais trouvé sa place dans un monde qu’elle trouvait absurde. Pour se faire un peu d’argent de poche, elle a multiplié les jobs pourris où elle avait l’impression d’alimenter un système futile. En parallèle, elle s’est mise à fréquenter des soirées fétichistes et BDSM, parce qu’elle s’y sentait bien, elle aimait ça. Elle a alors exploré cette sexualité en vendant ses collants, en écrasant des visages de ses pieds ou en pratiquant l’urophilie. « J’utilisais la sexualisation que les hommes projetaient sur moi, mais d’une manière maîtrisée. Je savais ce que je faisais, je ne me mettais pas en danger. Je n’avais pas de revanche à prendre sur les mecs, l’argent, ma classe sociale. C’est juste que ça me convenait, et que ça me semblait beaucoup moins absurde que le reste. »
Progressivement, elle se professionnalise dans la domination et valide à l’université des diplômes de sexologue ainsi que d’anthropologie du corps et de la sexualité. Avec tous ces bagages, elle crée son propre métier d’anthroposexologue et monte Polyvalence, une association qui diffuse la parole des minorisé·e·s.

En tant que domina, ses clients sont en majorité des hommes blancs de plus de 50 ans, plutôt aisés, souvent des mecs de pouvoir qui ont besoin de lâcher prise, ce qui passe par une sexualité alternative encore taboue. « J’ai la chance de les sélectionner. Ce sont des personnes vachement respectueuses, très polies. » Avec eux, elle pratique le fétichisme des pieds, l’urophilie, le travail du sexe, de l’anus, des testicules, des tétons. Il y a aussi le edging (contrôle de l’orgasme) et les jeux d’impact (fouets, martinet, etc.). « C’est une activité qui est choisie, volontaire, joyeusement menée. » Alors oui, parfois, ça peut être glauque, parce que certains clients sont mal dans leurs pompes et que le sexe n’est jamais quelque chose de simple. C’est là que tout son savoir-faire intervient. « Faire jouir les gens, ça demande des compétences. Quand tu fais de la domination, tu manies des armes physiques, mais aussi des armes psychologiques, il faut avoir un haut degré de résilience. » Au final, cette activité reste passionnante pour Tan. Elle avoue ne s’être encore jamais remise de « cette fascination pour les gens, pour tout ce qui est souterrain, subversif, caché derrière les masques ».
J’en viens à une phrase que j’avais lue quelque part sur son compte Instagram et qui m’avait marquée : « Le travail du sexe fait ressortir des capacités hors normes et produit des personnalités extraordinaires. » Elle me répond du tac au tac : « Oui, ça c’est une phrase extraite d’un des témoignages de travailleuses du sexe pour mon asso. Je suis complètement d’accord avec ça. Mets-toi à la place d’une travailleuse du sexe. Déjà, t’es une meuf et ensuite, tu fais du sexe contre de l’argent. Tu passes pour une sorcière absolue auprès des institutions, les mecs ont un rapport d’attraction/répulsion avec toi, tu ne peux pas trouver d’autre boulot facilement et impossible de faire des emprunts à la banque. Si tu as des gosses, c’est une galère pas possible, car si tu fais un pas de travers, c’est la menace de te les faire prendre par la DDASS. Ensuite avec les clients, tu les accueilles, tu performes, tu comprends ce qu’ils veulent, tu leur donnes du plaisir. C’est intense, pas anodin, faut pouvoir le gérer. Faut être aussi graphiste, faire des belles photos, savoir les retoucher, écrire des annonces, faire preuve d’esprit… C’est polyvalent à mort. Au final, la pute, elle est là pour faire du bien aux gens et on lui crache à la gueule. Crois-moi que ça forge un caractère. »
Le travail du sexe sera-t-il un jour une profession comme une autre ? Elle me répond que cette question est mal posée, trop profane et lisse, pas assez nuancée : « Certains veulent nous classer dans les métiers du care, mais ça n’a rien à voir, on n’est pas des infirmières ni des assistantes maternelles. Notre profession, c’est le cul. Et le sexe, ça fait vriller les gens, on va pas refaire l’histoire de la sexualité maintenant… Ça a toujours été comme ça. Notre métier doit être accepté avec son atypisme et ses particularités, c’est tout. »

Pour ne pas conclure

Tan avait sans doute raison. Le travail du sexe ne sera jamais une activité « normale », c’est-à-dire conforme au cadre d’une morale majoritaire qui trouve ses racines dans les entrailles du monothéisme religieux. J’aime la science-fiction, mais en attendant l’avènement hypothétique d’une société post-capitaliste, sans classes et parfaitement égalitaire dans laquelle le travail du sexe pourrait s’épanouir harmonieusement, le combat pour leur reconnaissance s’inscrit dans l’ici et maintenant, dans la dureté du réel. « Être accepté avec son atypisme et ses particularités », elle est probablement là la solution ; une voie qui rejoint les grands canaux des luttes émancipatrices de notre époque. Et c’est en leur donnant une parole trop longtemps décrédibilisée, en diffusant leurs arguments que les mentalités – bribe par bribe – se décrisperont. Je n’avais encore jamais échangé avec des travailleur·se·s du sexe avant ce papier. Giovanna, Thierry et Tan viennent d’horizons différents, mais c’est un même esprit d’indépendance, de liberté et de résistance que j’ai ressenti chez eux. Ce qui me ramène à cette marche LGBTQI+, à Pigalle. Dans les cortèges multicolores où se côtoyaient activistes antiracistes, militants homos et tant d’autres, une transgenre élancée (j’apprendrai plus tard qu’il s’agissait de Kori) brandissait dans ses mains une pancarte révélatrice de la dimension inclusive de cette lutte : « Pas d’égalité sans les putes ».

Cet article est extrait d’Antidote Statements issue hiver 2020-2021. 

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